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Élections en Birmanie : les partis ethniques en danger?

elections_birmanieLes résultats des élections en Birmanie ont suscité beaucoup d’espoirs en redessinant de manière décisive la carte politique. Mais la victoire électorale de la Ligue nationale pour la démocratie, décrite comme “une vague rouge” a également été qualifiée de “tsunami” qui remodèle le paysage politique et raye pratiquement de cette carte de nombreux partis ethniques.

Maintenant que les choses se calment sur le décompte final, il convient d’examiner le nouveau terrain, où la représentation politique des partis ethniques est nettement en déclin malgré la diversité ethnique et religieuse du pays.

Une opposition dynamique

L’engagement politique des partis ethniques a été croissant depuis 1990, quand environ la moitié des 99 partis qui avaient pris part à ces élections truquées étaient ethniques. 27 partis avaient obtenu des sièges, dont 18 ethniques.

En 2010, quand la LND a décidé de boycotter les élections, les partis ethniques sont apparus comme la première opposition légitime au régime du Parti de l’union, de la solidarité et du développement (USDP) soutenu par les militaires. Sur les 37 partis participant aux élections, 23 étaient ethniques. Idéalement placés pour représenter les communautés dont ils sont issus, ils ont reçu un soutien populaire immédiat. 16 des 21 partis qui ont obtenu des sièges étaient ethniques, totalisant 180 sièges dans les assemblées des États et de l’union.

Pour la première fois depuis quatre décennies, de nombreuses nationalités ethniques avaient une voix politique officielle. Bien qu’écrasés par les ressources de l’USDP et les subventions de la Tatmadaw, les partis ethniques ont offert une représentation diversifiée et une opposition dynamique dans l’organe législatif du pays, tandis qu’ils commençaient à dessiner leurs propres visions politiques au sein d’une Union Fédérale du Myanmar.

En 2010, pour la première fois depuis 40 ans, de nombreuses nationalités ethniques avaient une voix politique officielle.

Aujourd’hui, bon nombre de ces visions politiques naissantes ont apparemment été stoppées dans leur élan. Alors que 18 des 59 partis politiques ethniques qui ont participé aux élections du 8 novembre ont gagné des sièges, ils n’ont remporté que 12% des sièges, dont la plupart sont tenus par deux partis.

Le Parti nationaliste de l’Arakan (ANP) qui a revendiqué 45 des 139 sièges obtenus par les partis ethniques a failli atteindre la majorité de contrôle au hluttaw de l’État de Rakhine. Il a fortement séduit les bouddhistes Rakhine ethniques majoritaires dans une région où la politique ethnique est clairement guidée par les tensions religieuses persistantes. Dans le nord du pays, la Parti de la ligue des nationalités Shan pour la démocratie (SLND) a retrouvé son niveau de 1990 avec 40 sièges. Ces deux partis sont composés de militants endurcis, bien organisés et dotés de ressources.

Dans certains cas, la représentation des partis ethniques est quasiment en chute libre. Sur les quelque 300 candidats Karen et les six partis Karen, un seul candidat issu du Karen Peoples Party a été élu à Thandaunggyi au hluttaw de l’État Karen. Ailleurs, les perspectives d’autres groupes ethniques minoritaires, comme les Lhaovo et les Shan-ni, ont été étouffées dès le départ.

Des alliances politiques influentes apparues ces cinq dernières années comme United Nationalities Brotherhood, particulièrement véhémente sur la réforme constitutionnelle et directement impliquée dans le processus de paix, ont maintenant une représentation parlementaire considérablement réduite.

Il reste un parti élitiste dirigé par les Bamars, dominant l’État multiethnique du Myanmar, mais cette fois avec un mandat national pour le faire.

Intérêts nationaux

Les intérêts nationaux ont sans aucun doute largement prévalu sur les liens ethniques, surtout dans une élection conditionnée par les grands partis politiques. La perspective de la réforme de l’USDP et le possible aboutissement de la lutte historique de la LND ont largement encadré le choix dans les urnes. Les partis ethniques ont été incapables d’attirer les électeurs dans des termes similaires.

21 des 29 ministres aux Affaires Ethniques, élus pour représenter les populations ethniques minoritaires dans le pays et les régions, sont issus de la LND.

Ils n’ont pas non plus été capables de mobiliser sur quoi que ce soit d’aussi important. La durée de campagne électorale fixée à 60 jours par la Commission Électorale a été particulièrement problématique pour les partis ethniques plus petits, aux ressources limitées et souvent en campagne dans des régions reculées. Beaucoup des partis ethniques que j’ai rencontrés durant la campagne avaient peu ou pas de financement ; certains n’avaient même pas le support administratif minimal, sans parler de direction de campagne.

Candidats ethniques au sein de la LND

En même temps, la décision de la LND de présenter des candidats ethniques dans la plupart des régions ethniques a largement contribué à détourner la position politique ethnique. La présence sous la bannière LND de membres éminents et respectés des communautés ethniques semble avoir contribué à convaincre les communautés ethniques que leur investissement dans un tel vote ne remet plus en cause leur appartenance ethnique.

La confiance dans la capacité potentielle de la LND à sauvegarder les intérêts ethniques est telle que 21 des 29 nouveaux ministres aux Affaires Ethniques, élus pour représenter les populations ethniques minoritaires dans le pays et les régions, sont issus des rangs du parti.

Cependant, on ne sait pas dans quelle mesure la LND peut raisonnablement représenter et répondre à l’immense diversité des intérêts et aspirations ethniques dans tout le pays. Beaucoup craignent que les voix ethniques au sein du parti soient ignorées, cette éventualité n’étant que trop probable en raison de son mode centralisé de prise de décision.

De plus, le refus de la direction d’être entrainée dans des débats sur les conflits ethniques et la violence religieuse dans certaines parties du pays soulève également des inquiétudes sur le fait que ces questions concernant les communautés ethniques ne soient pas une priorité pour la LND.

Troisième pilier politique

Au moment où de nombreux hommes politiques ethniques se préparent à quitter leur poste et à retourner dans leur communauté, et qu’un nouvel ordre politique s’affirme sans eux, il est important de ne pas oublier leur contribution décisive au développement politique du pays, à la transition démocratique et au processus de paix durant les cinq dernières années.

Ils ont travaillé dur pour préserver l’intégrité culturelle de leur peuple. À bien des égards, ils ont agi comme un rempart nécessaire contre la Burmanisation, en particulier pour les minorités ethniques. En même temps, beaucoup des petits partis qui ont maintenant largement disparu ont œuvré pour représenter des groupes ethniques petits ou isolés et menacés d’être marginalisés par les plus grands.

Le travail des partis et politiciens ethniques dans les hluttaws des États a beaucoup fait pour influencer l’élaboration des politiques et leurs amendements. Par exemple, ils ont travaillé dur pour favoriser l’emploi des langues ethniques dans l’éducation et représenter les besoins locaux en matière de gestion des ressources naturelles. La contribution de ces efforts à l’élargissement du processus de décentralisation vaut encore plus.

Les partis ethniques ont joué un rôle particulièrement important dans la promotion de la paix et de l’égalité, en particulier dans les zones reculées et pauvres du pays. Beaucoup de partis ethniques et hommes politiques locaux bien connus ont joué un rôle actif dans le soutien du processus de paix national en représentant les besoins des communautés touchées par des conflits, en travaillant en étroite collaboration avec d’autres organisations de la vie civile sur les initiatives de consolidation de la paix et parfois même servant de médiateur entre les groupes armés et le gouvernement.

Bien que maintenant marginalisés, beaucoup de partis politiques ethniques du Myanmar ont encore un rôle crucial à jouer pour construire sa culture politique émergente. On ne peut ni négliger leur proximité avec les nombreuses communautés ethniques du pays ni ne pas tenir compte du soutien dont ils y bénéficient. Leur expérience dans la représentation des droits et intérêts ethniques sera d’une valeur incommensurable pour un processus de paix et de réforme plus large dans de nombreuses régions du pays.

Au-delà de la vague rouge, les courants de la politique ethnique du Myanmar vont probablement évoluer et se modifier dans les années à venir. Le tsunami qui a balayé ou réduit de nombreux partis ethniques peut maintenant représenter une occasion précieuse de réfléchir sur les différences et faire coïncider les intérêts.

C’est également une opportunité de développer la capacité de ce troisième pilier essentiel de la matrice politique du pays pour qu’il puisse continuer à jouer un rôle décisif dans le futur.

Traduction : Édith Disdet
Source : Richard Dolan / The New Mandala Keeping afloat after the ‘red wave’
Photo : chrisjohnbeckett / Foter.com

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