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La menace de l’État islamique sur l’Indonésie est-elle crédible?

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Malgré le retour en Indonésie d’une centaine de combattants islamistes en provenance du Moyen-Orient, la menace d’un attentat reste faible, selon Sidney Jones, de l’Institut d’analyse politique des conflits (IPAC) à Jakarta.

Le retour en Indonésie d’une centaine de combattants en provenance du Moyen-Orient, fait monter l’inquiétude à Jakarta d’une possible attaque terroriste de l’État Islamique (EI). L’Indonésie serait le premier pays touché de la sorte en Asie du Sud-Est. Toutefois, les fondamentalistes restent, pour le moment, une minorité désorganisée.

Selon les données livrées par Sidney Jones, une analyste des risques qui dirige l’Institut d’analyse politique des conflits (IPAC) à Jakarta, environ 300 individus ont quitté l’Indonésie pour se rendre au Moyen-Orient (160 hommes, 40 femmes et 100 enfants âgés de moins de 25 ans). Parmi eux, près de 100 ont été tués dans les combats menés par l’EI. Une autre centaine d’individus a été empêchée de quitter le territoire indonésien ou ont été rapatriés par d’autres pays qui les ont renvoyés en Indonésie.

Appel à attaquer la Présidence et la police

Une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux depuis le 22 novembre est revendiquée par le groupe terroriste East Indonesian Mujahideen, installé dans les forêts du centre de Sulawesi à 600 km de Jakarta qui, selon les autorités, a prêté allégeance à ISIS. Dans cette vidéo, Santoso, le leader du groupe fait le vœu d’attaquer le palais présidentiel, la résidence du président Joko Widodo et de détruire les quartiers généraux de la Police.

Le groupe s’en prend régulièrement aux forces de sécurité, en particulier celles de la Police, car il estime que les musulmans sont victimes de campagnes systématiques menées par les autorités indonésiennes. L’Armée a riposté avec une série de « missions d’entraînement » dans le environs de Solo (Sulawesi). Ces attaques auraient permis de tuer ou d’arrêter des membres du groupe de Santoso, mais ce dernier est toujours en fuite.

Menaces sur le Palais présidentiel, la résidence du président Joko Widodo et la Police

L’Inspecteur général Tito Karnavian, le chef de la Police de Jakarta, a communiqué auprès des médias locaux pour leur confirmer que les menaces sont prises au sérieux, et annoncer que la sécurité sera renforcée dans la région du Grand Jakarta (Greater Jakarta).

Bogor, ville la plus intolérante

Au regard de la position isolée du groupe, il pourrait en réalité ne représenter qu’une menace minime. Les officiers de renseignements de l’Armée et de la Police sont davantage inquiets de la situation dans les environs de Bogor (Java Ouest) à 60 km au Sud de la capitale Jakarta. L’Institut Setar, qui exerce une veille sur la liberté religieuse, a dévoilé récemment les conclusions de son enquête nationale menée au sein de 94 villes dans tout le pays. Il s’avère que Bogor est la ville la « plus intolérante en termes de religion ». Le Top 10 ne concerne que des villes dans l’ouest de l’île de Java, la principale île du pays. Le ressentiment religieux contre les églises chrétiennes est extrêmement élevé et l’existence de larges groupements de fondamentalistes est avérée.

Sidney Jones ajoute que la possibilité qu’une attaque semblable aux attentats de Paris (140 morts dans trois lieux différents, avec des kamikazes et des tireurs) est peu probable, au regard du niveau d’alerte de la Police et de l’Armée. Tout incident en Indonésie serait par conséquent de petite envergure :

« Une attaque est possible, mais la force de frappe est faible. De nombreux facteurs suggèrent que le risque peut augmenter, mais qu’il part d’un degré très bas. »

De plus, le haut-commandement de l’État islamique ne s’intéresse pas à l’Asie du Sud-Est et les groupes locaux qui pourraient passer à l’action ne sont pas très compétents. Le gouvernement est à un niveau élevé de vigilance et malgré le message de Sentoso, dans les jungles de Solo, aucune activité observée ne suggère qu’une attaque serait en cours de préparation.

La limite des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux assurent à l’EI la diffusion de sa propagande et permettent d’atteindre de nouvelles audiences, décrit Sidney Jones dans son rapport intitulé Online Activism and Social Media Usage Among Indonesian Extremists. Ce rapport explique également que le gouvernement est incapable de développer des contre-mesures à moins d’accorder davantage de ressources pour la formation d’analystes chargés d’explorer la communication des extrémistes.

« La nécessité d’un contact en ‘face à face’ pour radicaliser et recruter un individu est une constante, et ceci est toujours vrai aujourd’hui, » écrivait Jones dans une étude des réseaux sociaux.

« La propagande de l’EI relayée sur les réseaux sociaux peut pousser des individus à s’intéresser au califat. Mais, à l’exception de quelques cas, l’engagement dans des groupes de discussion religieux radicaux précède toujours la décision de partir. »

Néanmoins, la propagande semble bien avoir un impact, en particulier la description de la vie quotidienne au sein de l’État islamique, la camaraderie qui semble habiter les combattants indonésiens, qui s’affichent tout sourire avec leurs nouvelles armes et qui profitent d’un plongeon dans une piscine d’hôtel après une bataille.

La campagne contre le terrorisme est devenue un prétexte à l’une des luttes les plus importantes entre l’Armée et la Police.

De plus en plus d’Indonésiens sont partis en Syrie en famille, et dans certains cas, ce sont les femmes qui ont organisé le départ. Les statistiques officielles sur les « combattants étrangers » incluent les femmes et les enfants, qui constitueraient plus de 40% des Indonésiens au sein de l’EI.

Le retour de l’Armée

Dans le même temps, la campagne menée contre le terrorisme est devenue un prétexte à l’une des luttes les plus importantes entre l’Armée (la TNI) et la Police, qui mène au retour des militaires sur le devant de la scène. En 1999, après la chute du régime de Suharto, l’armée, qui avait joué un rôle majeur dans la société indonésienne, était rentrée dans le rang – du moins de manière relative – à cause de son soutien jusqu’au bout au tout puissant Suharto.

Pourtant, comme l’a souligné Asia Sentinel au début de l’année, le président Joko Widodo a supervisé le remarquable retour de l’Armée sur la scène nationale. Les militaires semblent impatients de jouer à nouveau un rôle plus opérationnel aux côtés de la Police. Et cette dernière, avec sa propre unité d’élite Densus 88 qui a identifié un grand nombre de rebelles islamistes, dont beaucoup ont été éliminés, est déterminée à maintenir l’action des militaires à une stricte application de la loi.

« cette concurrence a été particulièrement criante en mars et avril dernier, lorsque l’Armée et la Police ont mis sur pied d’importantes opérations destinées à capturer Santoso, le terroriste le plus recherché. Aucune d’entre elles n’a réussi, alors qu’une coopération entre ces deux institutions auraient peut-être permis sa capture. Le problème est que cette division du travail dans les ‘zones grises’ comme le contre-terrorisme, contre-insurrection et répression du narcotrafic, et les termes sous lesquels l’une de ces institutions supporte l’autre, n’a jamais été clarifiée par la loi. »

Selon Sidney Jones, il n’y a aucun signe flagrant que la TNI essaie de revenir au centre du jeu politique. Les militaires savent que leur légitimité auprès du peuple indonésien dépend de son plein engagement en faveur du système démocratique. Aujourd’hui, 83% des Indonésiens approuvent l’action de l’Armée.

« Mais plus ils exploitent l’insatisfaction générale à l’encontre de la Police et plus ils reprennent confiance, plus il sera difficile de maintenir un contrôle opéré par des civils et de remettre la réforme du système sécuritaire sur la table. »

Traduction : François Vézier
Source : Asia Sentinel Gauging ISIS threat on Indonesia
Photo : neeravbhatt / Flickr

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