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Cambodge : la culture tampoun menacée par l’exploitation de ses ressources

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Vingt-trois groupes indigènes vivent au Cambodge, tous marginalisés dans une certaine mesure. Dans la province de Ratanakkiri, une série d’influences extérieures a changé le mode de vie de la minorité Tampoun de façon importante.

En s’adaptant à la modernisation du monde, le peuple Tampoun a vu disparaître certaines de ses plus vieilles coutumes, dont la fabrication d’objets artisanaux, la danse et la musique, ainsi que le dialecte local. De nos jours, les danses et les musiques traditionnelles ne sont plus pratiquées que par les anciens, lors de spectacles rémunérés pour les touristes ; et leurs mots tombent rapidement dans l’oubli. Les enfants fréquentent des écoles publiques où les seules langues parlées sont le khmer et l’anglais, ce qui laisse peu de place à la diversité.

Le rite funéraire, dernier bastion traditionnel menacé

D’autres traditions ont été détruites plus brutalement avec l’accaparement des terres et la déforestation, pratiques très répandues dans le nord-est du Cambodge. Parmi ces traditions, on compte notamment les rites funéraires élaborés suivis par les Tampouns et d’autres minorités depuis des siècles : festins de plusieurs jours, sacrifices d’animaux, processions funèbres, fabrication des cercueils et décoration des sépultures. Ces cérémonies funéraires constituent l’un des derniers vestiges des coutumes tampoun dans cette région et elles sont aujourd’hui sur le point de disparaître.

Tandis que les membres de la culture khmer dominante tendent à incinérer leurs morts pour libérer leur âme, les peuples indigènes enterrent leurs défunts pour les réunir avec la Terre et le monde des esprits dans un sens plus littéral.

Selon les croyances, l’âme d’un défunt quitte son enveloppe charnelle et rejoint l’esprit de la forêt, avec des générations d’ancêtres. Les corps sont généralement déposés dans une petite enceinte décorée avec des ornements sur le toit et des objets matériels plaisants pouvant se révéler utiles dans l’au-delà, tels que des téléviseurs, des radios ou des cigarettes. Le toit de tombes plus anciennes arbore même des sculptures d’hélicoptères et d’avions, inspirées des survols effectués par l’armée américaine pendant la guerre.

Il est essentiel de ne pas troubler ni profaner ces cimetières, régulièrement visités par les familles venues apporter de nouvelles offrandes. Toute personne ayant perdu un proche comprend très bien la valeur immense que ces lieux de sépulture représentent.

Incinération versus enterrement

Toutefois, la paix ne règne pas dans les cimetières de la communauté de Yeak Lom. Celle-ci est composée de cinq villages de culture majoritairement tampoun implantés à proximité immédiate de la ville de Banlung. Mais l’exploitation généralisée des ressources naturelles et les nombreuses violations des droits du peuple à la terre conduisent à la déforestation et à des conflits sur la possession des sites funéraires indigènes.

Les grands arbres autrefois situés dans cette zone ont tous été abattus. Selon la tradition locale, ces arbres possèdent des âmes puissantes mais après des années d’abattage, la biodiversité riche de ces zones protégées est fortement compromise et la spiritualité des Tampouns est en grande partie déconnectée de ses racines.

Les arbres sont également des ressources précieuses pour les cérémonies funéraires. En servant à la fabrication d’un cercueil, un arbre mature devient le symbole de l’unité d’une personne défunte avec la nature. La préparation d’un cercueil est une activité qui rassemble la communauté. Traditionnellement, elle commence le deuxième ou le troisième jour après un décès dans un village tampoun.

Un lieu de sépulture attribué en propriété privée à un homme d’affaires

Dans la communauté de Yeak Lom, un lieu de sépulture pour les villages de Sel et Lapo a été déclaré propriété privée ; à ce jour, il n’accueille plus aucun nouvel enterrement. Si les groupes indigènes ne parviennent pas à acquérir un titre foncier pour leur communauté, ils ne peuvent rien faire lorsque les autorités locales permettent aux hommes d’affaire d’acheter des cimetières ou des forêts abritant les esprits.

Malheureusement, seuls huit titres fonciers ont été accordés à des autochtones depuis le début du programme en 2001. Ces villages disposent d’un second lieu de sépulture situé plus loin au cœur de la Zone protégée de la Communauté qui entoure le lac de Yeak Lom. Cependant, ce cimetière comporte déjà environ 200 tombes et il sera bientôt en manque de place.

Dans la région, il n’est pas rare de voir des entrepreneurs khmers acheter et exposer des objets ayant été pillés sur les sites funéraires indigènes, comme des totems, des gongs et des bijoux. Le vol de ces artéfacts symbolise le contrôle exercé sur les autochtones de ce territoire.

La perte de leurs terres a exacerbé la lutte des Tampouns pour conserver leur identité et leur égalité. Ils demandent à jouir des mêmes privilèges que ceux accordés par le gouvernement à la population khmer majoritaire, y compris le droit à un endroit sacré pour leurs ancêtres.

Une Zone protégée en danger de déforestation

La situation de la communauté Yeak Lom serait bien pire si les Tampouns n’avaient pas conclu un accord avec les autorités de la province. Grâce à cet accord, la communauté est autorisée à conserver son territoire au milieu de la première destination touristique dans la province de Ratanakkiri : le lac de cratère volcanique Boeng Yeak Lom.

La Zone protégée de la Communauté qui entoure le lac a été créée avec l’aide de groupes de développement internationaux ; elle reçoit chaque année des milliers de visiteurs. Mais aujourd’hui, l’abattage effréné des arbres de la région a réduit la forêt devant être protégée à une bande de végétation malmenée de 30 mètres autour du lac. De plus, le contrat de protection de la zone, valable pour 25 ans, expirera en 2022 et les spéculateurs cherchent déjà à saisir cette opportunité.

La vente de parcelles à des entreprises privées, les concessions de territoire économiques et les hommes d’affaire khmer riches ont ravagé les 5 067 hectares qui composaient la Zone protégée de Yeak Lom.

Conflits fonciers

Au départ, les terres étaient divisées en lopins de 5 hectares attribués à des familles pour que celles-ci les exploitent avec la technique de l’écobuage, mais de nombreuses ventes ont été conclues en désespoir de cause, ou à la suite de manipulation ou d’accaparement forcé.

Parfois, les entreprises débroussaillent simplement plus de terrain que ce que les villageois acceptent de leur vendre. Parfois encore, des acquéreurs rendent visite à des villages, offrent de l’alcool aux habitants et recueillent ensuite leurs empreintes digitales sous des prétextes fallacieux avant de déclarer que les documents signés par les empreintes sont des accords de transfert de terres.

Importation de bois pour les cercueils

Une ONG locale à Ratanikkiri, Peuples indigènes pour le Développement de l’Agriculture au Cambodge, a entamé un programme avec la communauté pour établir un Fonds associatif au Service des Seniors. Cette organisation crée des comités qui rassemblent des fonds destinés aux enterrements et aux droits fonciers.

À l’heure actuelle, plusieurs de ces comités sont réunis pour déposer une demande afin que le gouverneur de la province leur octroie des titres fonciers officiels pour leurs cimetières traditionnels. Les cinq villages de la communauté de Yeak Lom, où résident plus de 500 familles, ont demandé quatre nouveaux sites funéraires d’environ 5 hectares chacun, mais beaucoup de doute plane encore sur l’issue de cette demande. Le bois nécessaire pour fabriquer les cercueils est un autre problème.

Ce matériau doit désormais être importé de l’extérieur, ce qui accroît les coûts déjà élevés des rites funéraires. Ce dernier casse-tête est plutôt ironique, d’ailleurs, puisque l’objectif de la classification du territoire en « zone protégée » était de conserver sa grande diversité bioculturelle.

Une politique de défense des minorités inexistante

Le gouvernement à Phnom Penh prétend œuvrer pour les droits et les libertés des peuples autochtones de Ratanakkiri et de Mondolkiri mais depuis 1990, lorsqu’une volonté des autorités de développer le nord-est du pays a entraîné une migration importante des Khmers vers cette région, l’intervention de l’État ne s’est traduite que par le déplacement des populations indigènes et le retrait de leurs droits électoraux.

Le consensus national admet que les peuples indigènes ont besoin de leurs « grands frères » (les Khmers) pour prendre soin d’eux et les mener sur la voie de l’économie de marché. Les nouveaux arrivants ont saccagé les tombes, la vie sauvage, les pierres précieuses, le bois de luxe et, par-dessus tout, les moyens de subsistance des peuples autochtones. Ces peuples entrent peu à peu dans un quart-monde dont la pauvreté et l’absence de ressources entravent toute tentative de se faire entendre. Ce processus est symbolisé par la perte des traditions funéraires vieilles de plusieurs siècles.

Andre Papadimitriou suit actuellement un doctorat en géographie humaine axé sur les impacts des lois foncières sur les peuples indigènes du Cambodge. Il est également conseiller pour l’association Highlanders.

Traduction : Cindy Presne
Source : Andre Papadimitriou/The Cambodia Daily Tampoun Culture Threatened by Exploitation of Resources
Photo : Pigalle / Foter

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