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Thaïlande : pas d’éclaircie dans l’économie informelle dans l’Isaan

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On parle souvent du ralentissement économique en Thaïlande en termes de PIB, de marché domestique et de statistiques sur les investissements mais derrière les chiffres, des individus, employés dans la gigantesque économie informelle du pays sont soumis à de dures contraintes financières. Au marché Aorjira à Khon Kaen, les vendeurs peinent à dégager suffisamment de bénéfices pour vivre et maintenir à flot leur petit commerce.

Les néons clignotent tandis que les clients évoluent dans les allées étroites et les ilots créés par les stands du Marché Aorjira, le plus grand marché alimentaire de Khon Kaen. On y vend de tout, du poisson argent aux viandes rouges suspendues, des légumes à feuilles, des fruits éclatants et d’innombrables sacs de riz. La quantité et la diversité des marchandises laissent penser que le marché est prospère mais, derrières les étals, les marchands sont confrontés à une profonde incertitude financière.

“C’est dur de vendre du riz parce que les consommateurs achètent moins”, déplore Mme Nawarat Tapbun, 72 ans, originaire de Khon Kaen, qui vend du riz sur ce marché depuis cinquante ans. “Tout le système économique souffre actuellement”, continue-t-elle en hochant la tête. Depuis le coup d’État de l’année dernière, elle a du mal à retrouver le niveau de bénéfices des années antérieures. Il lui faut maintenant deux jours pour vendre l’équivalent de ce qu’elle vendait autrefois en une seule journée.

Plus de la moitié de la population travaille dans le secteur informel

Mme Narawat n’est pas un cas isolé. La grande majorité de la population active de Thaïlande – plus de 64% en 2013 – gagne sa vie dans le secteur informel. Ces travailleurs indépendants, y compris les vendeurs, les conducteurs de tuk-tuk et les paysans, sont plus vulnérables aux fluctuations économiques parce qu’en général, ils n’ont pas de protection sociale – et ils subissent le plus fortement l’impact du récent ralentissement économique dans le Nord-Est.

Mme Aumpai Koetphon, 64 ans, propriétaire d’un magasin de chaussures et d’accessoires situé au terminus des autobus au centre-ville de Khon Kaen, se bat aussi pour maintenir son magasin ouvert. Et explique la faiblesse économique en Thaïlande par la situation politique du pays.
“Je dois penser à payer le loyer et les gens n’achètent pas beaucoup dans mon magasin. Cela devient de pire en pire. Le gouvernement n’arrête pas de promettre une meilleure situation économique mais rien ne se passe”.

Une baisse des revenus estimée à -50 % en un an

Dans des entretiens avec des dizaines de commerçants à Khon Kaen, les vendeurs rapportent que la baisse de leur revenu journalier depuis le coup d’État l’année dernière atteint jusqu’à 50%. Selon les estimations de Paul Collier, professeur d’Économie à l’Université d’Oxford, en général et sur la durée, un coup d’État coûte 7% du revenu annuel.

S’il est difficile de mesurer l’impact du régime de la junte directement en termes de baisse des revenus, Mme Panee Srikaew, 47 ans, qui gagne sa vie en vendant des tickets de loterie à l’extérieur du marché, peut bien attribuer ses pertes à la politique actuelle du gouvernement, qui, en uniformisant le prix du billet de loterie à 2,10 €, a réduit la marge du vendeur à 10 centimes d’euros par ticket. Mme Panee vendait pour 13,10 € chaque jour et maintenant, ses ventes sont de 5,24 € par jour.

M. Titipol Phakdeewanich, professeur de Sciences politiques à l’Université de Ubon Ratchathani, pense que la situation actuelle est plus compliquée que la stratégie économique du gouvernement militaire. La baisse des exportations, la chute de la valeur des biens immobiliers et la performance des marchés mondiaux ont secoué le pays indépendamment du régime actuel.

“Ce n’est pas uniquement le coup d’État qui a fait empirer la situation. Nous n’avons jamais eu de bon plan pour la croissance économique. Les gouvernements successifs n’ont pas fait un bon travail de promotion de l’économie thaïlandaise – ils accusent le gouvernement précédent et ne tirent jamais aucune leçon. Nous voyons maintenant que tout est basé sur l’opportunisme politique”.

Ce manque de planification économique solide a eu un coût qui se répercute maintenant dans le secteur informel de Khon Kaen. Mme Nawarat mène une vie simple aux environs de la voie ferrée au sein d’un taudis de la ville. Son mode de vie déjà frugal n’a pas beaucoup changé depuis le coup d’État mais elle trouve que sa situation financière se détériore.

Depuis 50 ans, elle vend du riz gluant sur le marché tous les jours de 3 heures à 9h30 du matin et a réussi à mettre de côté 6-8 €. Mais ceci équivaut à peu près à la dette qu’elle a accumulée pour que ses enfants et elle démarrent leur activité de vente de riz.

“J’ai peur que mes économies aient fondu avant que je ne meure”

Mme Narawat est fière d’avoir réussi à réduire la dette de la famille – qui avait atteint plus de 26 000 € – mais elle continue à craindre de ne pas pouvoir subvenir à ses besoins et ceux de son mari pour leurs vieux jours. À 75 ans, elle souhaite continuer à travailler tant qu’elle pourra mais elle sait que ces jours touchent à leur fin. “J’ai peur que mes économies aient fondu avant que je meure”, s’inquiète-t-elle.

C’est une histoire courante dans le Nord-Est criblé de dettes. Selon un rapport de la Bank of Thailand de 2014, ces récentes années, la dette des ménages thaïlandais s’est envolée à un niveau “parmi les plus élevés de la région et bien au-dessus de la moyenne des pays à revenu intermédiaire supérieur”.

Auparavant, Mme Nawarat était sûre de dégager une marge sur n’importe quel produit. Par exemple, elle gagnait de l’argent en achetant un poisson pour 2,60 € qu’elle revendait 3,70 € après l’avoir fait griller sur son poêle à charbon. Maintenant, elle y regarde à deux fois avant d’acheter et a tendance à s’en tenir aux valeurs sûres qu’elle sait pouvoir bien vendre.

Des prévisions de croissance passées de 5 à 2,7%

Actuellement, la Thaïlande connaît la croissance économique la plus lente d’Asie du Sud-Est et stagne aux limites de la récession depuis plusieurs années. Les perspectives économiques du pays ont continué à se dégrader depuis le coup d’État de 2014 et le ministère des Finances a abaissé ses prévisions économiques de 5 à 2,7%.

Beaucoup de vendeurs du marché puisent maintenant dans leurs économies, ce qui ne leur laisse aucune marge de sécurité. Mme Aumpai a fermé une de ses boutiques et a recours à ses réserves déjà diminuées pour maintenir à flot sa boutique de chaussures. “ Si celle-ci ne va pas mieux d’ici la fin de l’année, je la fermerai également” dit-elle en désignant d’un geste les rangées de baskets, sandales et chaussures plates qui tapissent les murs. “Je ne sais pas ce que je vais faire si celle-ci ne marche pas”.

Ceux qui sont touchés par cette économie morose s’adaptent à la baisse de leurs revenus en limitant leurs propres dépenses. Mme Aumpai précise qu’elle a cessé de manger à l’extérieur comme elle en avait l’habitude et coupe dans toutes les dépenses inutiles. La clientèle des petits marchands du marché Aorjira étant composée majoritairement de travailleurs indépendants, la réduction de leurs dépenses perpétue le cycle de la baisse des ventes.

En septembre, le niveau de confiance des consommateurs en Thaïlande est tombé au plus bas depuis 16 mois et n’a montré qu’une légère amélioration en octobre, d’après un sondage de l’Université de la Chambre de Commerce Thaïe (UTCC). Mme Aumpai veut que “le gouvernement améliore la situation économique” mais n’y croit guère.

Revirement de la politique économique

En août, le premier ministre Prayuth Chan-ocha a rétabli M. Somkid Jatusripitak, autrefois aux manettes économiques du gouvernement Thaksin, aux fonctions de ministre des Finances et vice-premier ministre. Cette nomination traduit une vision économique incertaine, qui tout à la fois rejette et s’appuie sur les politiques jugées hier comme du populisme irresponsable.

Après l’intégration de M. Somkid Jatusripitak à son équipe économique, le gouvernement militaire a également approuvé un plan de relance de 3,60 milliards d’euros incluant la remise en route du programme des Fonds de Village, un des programmes d’incitation clef du gouvernement Thaksin.

En tant que seconde économie d’Asie du Sud-Est par la taille, la position de la Thaïlande comme plaque tournante du tourisme et de la production a contribué à assurer son statut de pays à revenu intermédiaire supérieur. Mais la baisse des revenus, la stagnation des dépenses des consommateurs et l’augmentation de la dette des ménages érodent l’ancien vernis de stabilité de la Thaïlande.

Le Dr Titipol affirme que la Thaïlande peine à devenir une économie totalement industrialisée parce que les investissements dans le pays continuent à reposer sur une main d’œuvre bon marché et non formée – qui devient rapidement encore meilleur marché dans les pays voisins. En conséquence, la Thaïlande perd son avantage concurrentiel. Selon lui, la Thaïlande doit prendre “plus au sérieux” la réforme du travail.

“Il nous reste encore d’autres atouts dont le Laos, le Vietnam et la Birmanie ne disposent pas, comme les infrastructures. Nous devrions être en mesure de les utiliser pour soutenir l’économie et générer du travail”.

Malgré cette situation économique lamentable, la vie continue comme d’habitude sur le marché. Les vendeurs arrivent toujours à 3 h du matin pour dresser leurs stands et déposer leur aumône dans les bols brillants des jeunes moines en robe safran. Bien que Mme Narawat concède que ces conditions ne sont pas idéales, elle n’a pas l’intention de quitter son stand. “Il ne s’agit pas de bonheur, il s’agit de gagner sa vie” conclut-elle avec sérieux.

Traduction : Édith Disdet
Source : Mariko Powers et Zoe Swartz / The Isaan Record No Light in the North East’s Grey Economy as Thailand’s Economic Outlook Darkens

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