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La politique de l’argent en Indonésie, un mal nécessaire ?

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Près de 62 millions d’Indonésiens sont concernés par les « cadeaux » en échange de votes durant les élections législatives en 2014. Dans quelle proportion la politique de l’argent est-elle présente en Indonésie et à quelles conditions est-elle efficace ? Ce sont les deux questions sur lesquelles Burhanuddin Muhtadi travaille dans le cadre de sa thèse. Selon lui elles dérangent les « Indonésianistes » depuis 15 ans.

D’après les résultats d’enquêtes menées dans tout le pays et d’entretiens réalisés avec des centaines de candidats – gagnants et perdants -, la politique de l’argent est devenue une stratégie de campagne importante en période d’élections.

Achat de votes : mode d’emploi

La politique de l’argent est l’usage et la distribution d’argent, de biens, de « bénéficies » ou de ressources, dans le but d’obtenir un soutien politique, la plupart du temps il s’agit d’un vote.
Cette notion recouvre deux types de comportements « clés » :

  • une « stratégie de détail » qui consiste à acheter un vote et la participation d’une personne ;
  • une « stratégie de gros », soit l’acquisition de biens collectifs. Cette stratégie fait référence aux biens, à l’assistance, ou à la donation pour des bénéfices communs dans un cadre collectif. Il peut donc s’agir de construire ou rénover des salles de prières, des écoles, ou encore réparer des routes, des ponts, des systèmes d’irrigation. Le tout dans un but électoraliste.

25 à 33% de la population concernée

L’usage de la politique de l’argent est centrale lors des campagnes électorales en Indonésie. Afin d’identifier le recours à cette stratégie dans le cadre d’une récente étude, j’ai utilisé plusieurs points d’entrée avec des degrés variés de franchise. L’enquête ne repose pas uniquement sur des questions fermées mais aussi sur des questions ouvertes, faisant des personnes interrogées des observateurs mesurant la fréquence des incidents liés aux achats de votes dans leurs communautés.

Sur la base de cette enquête, la proportion de personnes engagées dans cette activité est estimée entre 25 et 33%. Ces données permettent donc d’obtenir une étendue, plutôt qu’une mesure précise, des achats de votes dans la politique électorale indonésienne. 187 millions d’électeurs étaient enregistrés pour les élections législatives en 2014. Ainsi, si l’on applique l’étendue de 25 à 33%, cela signifie que de 47 à 62 millions des électeurs ont reçu des « bénéfices » en échange de leur vote.

Le dilemme du prisonnier

Comment expliquer l’étendue de cette pratique? Le dilemme du prisonnier constitue une réponse possible : individuellement, les candidats seraient prêts à cesser l’achat de votes, mais s’ils le font pas alors que les autres ne le font pas, les risques sont tels qu’ils continuent quoi qu’il arrive. En appliquant cette théorie aux interactions entre les électeurs et les partis politiques, un candidat pourrait toujours trouver son intérêt à s’engager dans le marchandage de votes, particulièrement s’il doit faire face à d’autres candidats qui ont recours aux mêmes pratiques pour remporter les élections. Cette pratique est souvent perçue comme la meilleure chance d’empêcher les autres candidats de gagner des voix.

Par exemple, un candidat victorieux du principal parti islamique indonésien a reconnu avoir versé beaucoup d’argent, jusqu’à 9h du matin le jour du vote, après avoir vu un candidat rival distribuer des billets juste avant que les bureaux de vote n’ouvrent. Mais selon lui, il ne s’agit pas juste d’une « attaque de l’aube » (un terme largement utilisé qui signifie que de l’argent est distribué juste après la prière de l’aube). Il s’agit également d’une Serangan duha (dhuha attack) qui fait référence à la prière de Douha, qui a lieu entre le coucher du soleil et 20 min après, ou juste avant que le soleil ne passe au zénith.

Arsul Sani, du parti islamiste PPP (United Development Party) admet avoir lui aussi acheté des votes pour empêcher d’autres candidats de gagner. L’ancien parlementaire ajoute :

« Je vous mets au défi. Qu’on me coupe un doigt si un seul parlementaire a été élu sans avoir recours à la politique de l’argent ! »

Un autre candidat victorieux s’appuie sur un éminent intellectuel religieux, un kiai, de Brebes (nord de l’île de Java). Ce dernier a déclaré qu’aucun parti politique ne pouvait se vanter de n’avoir jamais acheté de votes. Interrogé sur la légalité de la politique de l’argent, il déclare : 

« si nous n’avions pas distribué de l’argent durant les élections, tout ce que nous avons réalisé se trouverait dénué de sens ».

Ce kiai très respecté cite un texte arabe tiré d’un des principaux livres (kitab) étudié dans les écoles islamiques. Ce texte autorise la politique de l’argent. L’extrait signifie littéralement « Verser des pots de vin à des électeurs est illégal, mais ceci peut être permis pour atteindre l’équité ». Le kiai, conseiller d’un parti islamique modéré, rapporte également une maxime islamique, qui a fait jurisprudence : « Ce sans quoi l’obligation ne peut être satisfaite est lui-même obligatoire » (« That without which an obligation cannot be fulfilled is itself obligatory »).

Sur la base de cette proposition, l’objectif ultime est l’élection d’un bon candidat, qui porte une cause. Si les bons candidats sont réticents à dépenser de l’argent pour acheter des votes, le Parlement ne sera composé que de politiciens corrompus. En tant que telle, la politique de l’argent est simplement une stratégie électorale pour l’emporter sur des politiciens corrompus. Ainsi, cette pratique n’est pas seulement justifiable, mais est également nécessaire. Pour le kiai, la fin justifie les moyens, et son parti devrait adopter cette approche. Il a qualifié la politique de l’argent d’aumône (sedekah).

Une pratique électorale inefficace

Néanmoins, la politique de l’argent nécessite un haut niveau de ressource. Avec des budgets limités et un vote des électeurs tenu secret, les candidats commencent à penser que cette pratique est inefficace pour influencer le choix des électeurs. Ils se concentrent donc sur la distribution des primes électorales à certains électeurs, pendant qu’ils en excluent d’autres.

La sagesse d’usage veut que les partis ou les candidats ne concentrent pas leurs budgets restreints sur leurs supporters fidèles, mais plutôt sur des électeurs indécis. Ceci repose sur l’hypothèse selon laquelle un électeur loyal est déjà acquis. Cette vision dominante n’est pourtant pas nécessairement évidente dans le cas indonésien. Les partis politiques et les candidats tendent à viser leurs propres partisans, qu’ils jugent incertains, tout en ne négligeant pas totalement les électeurs idéologiquement neutres. Les électeurs loyaux sont eux perçus comme les plus faciles à prévoir pour l’obtention des votes, puisque que la compétition électorale s’est réduite après la mise en place du système par proportionnelle en 2009. Les rapports de terrain sur l’essence même du modèle indonésien confirment la nature clientéliste de la politique électorale du pays.


Burhanuddin Muhtadi effectue sa thèse au Département du changement politique et social à l’Australian National University – Coral Bell School of Asia Pacific Affairs.

Traduction : François Vezier
Source (Burhanuddin Muhtadi / New Mandala) Money Politics and the prisonners dilemma
Photo : Fançois Vézier

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