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Analyse de la crise économique de la Malaisie (3/3)

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Dans le cadre du budget gouvernemental 2016, la Malaisie fait face à une double crise politique et économique, analysée par Datuk Ramesh Chander et Bridget Welsh, experts en économie et en sciences politiques. Dans ce troisième et dernier volet de l’analyse, les auteurs proposent une série de réformes.

La Malaisie est-elle capable de surmonter ses difficultés économiques? Les perspectives sont malheureusement peu brillantes si l’on tient compte du contexte économique mondial : le gouvernement a un nombre limité de flèches dans son carquois. Les déclarations ministérielles sur un budget 2016 en augmentation dans le but de soutenir la croissance manquent de crédibilité dans la mesure où le gouvernement n’a ni les flux de recettes nécessaires ni la capacité à emprunter. Inévitablement, le gouvernement va dépasser le plafond de déficit fixé, une mesure qui nuira à sa crédibilité étant donné les incertitudes en vigueur pour 2016. Si le gouvernement persiste à augmenter ses dépenses, le coût de l’emprunt sera élevé et le gouvernement pourrait acquérir des obligations à haut risque, ce qui aurait de graves conséquences.

Des approches défaillantes

Le problème est le manque d’efficacité des incitations à l’investissement de l’administration. Non seulement le gouvernement a échoué à résoudre les problèmes structurels de l’économie, mais son approche les a même aggravés. Les dépenses se sont concentrées dans des secteurs non compétitifs de l’économie, avec une forte dépendance aux contrats gouvernementaux dans des secteurs tels que la construction, l’aménagement du territoire et les infrastructures. Sous la pression politique, Najib a augmenté les dépenses en faveur des programmes et projets Bumiputera, affaiblissant la compétitivité dans le secteur privé.

À ce jour, les dépenses ont visé à consolider le marché boursier et le capital domestique, dominé par les entreprises semi-publiques ou ayant des liens politiques. Peu a été fait pour renforcer l’économie dans son ensemble. Dans le même temps, les fonds de programmes gouvernementaux ont été coupés arbitrairement, ébranlant l’administration et la gouvernance. Plutôt que de se livrer à une réforme en profondeur du service publique et d’établir un plan stratégique de réduction des dépenses gouvernementales, la tendance a été à la modification et à l’affaiblissement des ministères.

Les dépenses ont également été adressées aux citoyens à faible niveau de revenus répondant à la catégorie BR1M, un régime d’aide, et ont servi à l’octroi de primes aux fonctionnaires. Ces allocations temporaires n’ont pas contribué significativement à la réduction de l’endettement des ménages et ont été insuffisants pour couvrir les coûts liés à l’inflation. Le gouvernement n’a pas su développer de programme durable qui aurait un réel impact sur les difficultés économiques actuelles.

Malgré l’assurance du Premier Ministre et du gouverneur de la Banque Centrale que le gouvernement n’imposera pas des contrôles de capitaux et n’arrimera pas le ringgit, comme cela avait fait au moment de la crise asiatique de 1997-1998, certains analystes pensent que le gouvernement pourrait finir par adopter ces mesures. Les analystes soulignent le fait que la Banque Centrale est intervenue sur le marché pour soutenir le ringgit ces derniers mois mais a échoué malgré la mobilisation de quelques 40 milliards de ringgit issus des réserves de change.

Cette tentative a prouvé l’inutilité d’essayer de défendre le ringgit dans le contexte actuel. En outre, l’arrimage du ringgit est inutile s’il n’est pas accompagné de contrôles de capitaux. Or la mise en place d’une telle mesure aurait un coût élevé. Les marchés ostraciseraient la Malaisie, infligeant au pays des coûts élevés lors des futures transactions. Les leçons de 1998 concernant l’utilisation de ces outils ne doivent pas être oubliées.

Le gouvernement semble avoir peu d’options pour faire face à la crise. À court terme, les politiques adoptées n’ont pas fonctionné. L’administration devra inévitablement accepter d’examiner en profondeur les autres options disponibles.

Résoudre les questions entourant la crise du 1MDB et retrouver une intégrité dans la gestion de l’économie sera une étape décisive. Le gouvernement doit aller au-delà des mesures palliatives telles que l’injection récente de 20 milliards de ringgits dans le marché boursier pour soutenir les actions, notamment celles des entreprises semi-publiques. Le gouvernement doit accepter qu’une dose de mesures d’austérité est nécessaire pour retrouver un certain degré de crédibilité.

De manière plus fondamentale, le gouvernement doit adopter les réformes économiques nécessaires. Il doit commencer par l’examen des dépenses publiques, réalisé par une équipe indépendante. L’étape suivante consisterait à reporter la mise en place de gros projets d’infrastructures tels que le train à grande vitesse. Le gouvernement doit aussi rationnaliser la fonction publique et interroger son fonctionnement global.

Des pratiques plus transparentes en matière d’acquisition sur les marchés permettraient de faire des économies mais aussi de réduire les possibilités de corruption. Le lancement immédiat d’un programme pour dissocier les entreprises semi-publiques déficitaires et la privatisation des plus grosses entreprises semi-publiques irait dans ce sens.

Simultanément, il faudrait évaluer correctement la façon de limiter l’impact des difficultés économiques sur les communautés vulnérables. Ceci impliquerait un programme étoffé pour renforcer le marché du travail et augmenter la productivité et les salaires. De vraies réformes amélioreraient grandement la crédibilité du gouvernement et offriraient une meilleure gouvernance.

Cette analyse plutôt sombre de la scène économique actuelle et à court terme donne à réfléchir. La Malaisie fait face à des défis sans précédent dans sa jeune histoire de nation indépendante. Contrairement à la crise financière asiatique de 1997-98, le gouvernement ne peut pas s’appuyer sur un prix des matières premières favorables pour consolider sa situation financière. Il est sans filet de sécurité.

Les perspectives d’éviter de nouvelles difficultés économiques ne sont pas brillantes. Il est donc nécessaire de prendre des mesures pour corriger les déficiences structurelles qui maintiennent la Malaisie dans la piège du revenu intermédiaire.

La discrimination positive, frein à l’économie

Le programme de réformes économiques envisagées par le Premier Ministre après sa prise de fonction a été mis en veilleuse. À la place, le gouvernement a maintenu les programmes de discrimination positive mis en place ave la Nouvelle Politique Economique au début des années 70, qui ont rendu l’économie moins compétitive. Les inégalités de revenus se sont amplifiées et le gouvernement est accusé de servir des intérêts personnels et de favoriser les nantis. Ces éléments expliquent une croissance relativement lente par rapport au potentiel de la Malaisie.

Des changements significatifs sont nécessaires pour améliorer le marché du travail. La réticence à se saisir des réformes urgentes et nécessaires dans le champ de l’éducation a eu de graves conséquences. Le niveau a décliné. L’absence de volonté de prendre en considération le besoin de solides compétences dans les domaines scientifique, technologique et de la langue anglaise et laisser de l’espace à la créativité et à la pensée indépendante a généré un système qui forme, paradoxalement, un grand nombre de diplômés qui ne correspondent pas aux besoins du marché du travail. Dans le même temps, le marché fait face à une pénurie de travailleurs maîtrisant l’anglais et compétents techniquement et dans la résolution de problèmes.

Les préoccupations relatives à la bonne gouvernance et à la responsabilité publique ont été largement ignorées. Tandis que la société civile a appelé à des réformes et à une plus grande transparence, peu de progrès ont été accomplis dans la prise en compte de ces demandes. La corruption est un problème important, surtout à la lumière de la crise du 1MDB, et les appels pour une meilleure mise en œuvre de la loi et une plus grande transparence n’ont cessés d’être lancés. Ces questions impactent directement l’économie car elles renvoient aux notions de confiance, de compétitivité et de croissance.
Bien que la gouvernement ait fait part de son intention de désinvestir en privatisant ses participations dans les entreprises semi-publiques, peu de mesures ont été prises en ce sens jusqu’à présent. Les entreprises semi-publiques continuent d’impacter le fonctionnement des secteurs d’affaires et commerciaux. Comme indiqué précédemment, elles jouent un rôle essentiel en restreignant l’investissement privé et ce, dans une plus grande mesure que les autres distorsions associées aux dépenses publiques.

La Malaisie ne pourra plus échapper longtemps à la nécessité d’adopter et de mettre en place une série cohérente de réformes qui s’attaqueront aux contraintes structurelles qui ont contribué à la crise actuelle.

Les réformes clés à mettre en place sont les suivantes :

Marché du travail : Supprimer les obstacles à l’évolution des niveaux de salaires ; limiter les arrivées de travailleurs migrants ; développer la formation professionnelle pour améliorer les groupes de compétences ; rééquilibrer la composition ethnique dans l’emploi dans le secteur public et faire sauter les discriminations à l’embauche sur le marché du travail ; développer la mobilité et la productivité au travail.

Éducation : renforcer l’enseignement des sciences et des technologies ; mettre l’accent sur la nécessité de maîtriser la langue anglaise ; développer la formation en sciences, ingénierie et technologies de l’information après le cycle secondaire ; encourager la créativité en investissant dans les arts et les sciences ; mobiliser de façon plus systématique la pensée analytique et la résolution de problèmes grâce à plus d’initiatives éducatives indépendantes ; relever les exigences et le niveau.

Entreprises semi-publiques : élaborer et mettre en œuvre un programme de désinvestissement pour le gouvernement ; desserrer le cadre réglementaire ; créer un espace d’expression pour que les PME aient plus d’opportunités de se développer ; améliorer la transparence dans les entreprises semi-publiques.

Procédures et programmes gouvernementaux : introduire plus de transparence dans les procédures d’achat de biens et de services par le secteur public ; être plus responsable et clair dans l’élaboration des budgets ; simplifier les procédures administratives ; réaliser un examen complet des dépenses publiques ; revoir le système de taxes de façon globale ; renforcer le rôle de l’expertise technocratique dans le contrôle de l’économie, en particulier au Ministère des Finances ; renforcer le filet de sécurité sociale pour gérer les difficultés économiques croissantes chez les populations les plus vulnérables.

Réformes institutionnelles : rétablir l’indépendance des organismes d’application de la loi ; garantir l’indépendance de la justice ; garantir l’intégrité de la Banque Centrale ; renforcer l’indépendance des corps anti-corruption ; augmenter les contrôles et l’équilibre dans la gestion des entreprises semi-publiques ; réduire la taille du secteur public centraliser l’exécutif.

Sortir de la crise économique actuelle passera par la prise de mesures dont la mise en place sera sans doute douloureuse. Dans le futur proche, des mesures telles que l’augmentation des budgets, de nouvelles injections de fonds dans le marché boursier, des tentatives de renforcement du ringgit pourraient apaiser les sentiments dans l’immédiat. Mais de telles mesures palliatives seraient susceptibles de causer plus de tort que de bien. Elles ne résoudront pas le malaise plus profond qui a saisi l’économie.

Les perspectives globales pour l’économie malaisienne sont peu réjouissantes. La Malaisie pourrait être amenée à vivre des ajustements douloureux. Des réformes devront être adoptées, y compris pour régler les problèmes liés à la crise du 1MDB. Si ces mesures n’étaient pas prises, les forces du marché pourraient se détourner de la Malaisie.

Au-delà des défis immédiats, la nation a un besoin urgent de traiter les entraves structurelles qui freinent la réalisation d’une croissance durable à moyen terme. Si l’économie malaisienne sort de la crise actuelle comme une entité robuste capable de faire face aux futurs chocs externes, elle aura besoin de lancer un programme de réformes qui feront sauter ces limites structurelles.

Les réformes longtemps retardées ne peuvent pas être reportées si la nation veut éviter que se produisent des dommages irréparables à long terme. Tandis que les intérêts personnels semblent résister, l’intérêt général du pays exige l’adoption et la mise en place de ces réformes structurelles.

Traduction : Elsa Favreau
Photo : Suria KLCC
Source (New Mandala) : Solving Economic Crisis

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