AlterAsia

Economie

Analyse de la crise économique de la Malaisie (2/3)

Kuala_Lumpur_parlement

À l’occasion de la présentation du budget 2016 de la Malaisie, Datuk Ramesh Chander* et Bridget Welsh*, experts en sciences économiques et politiques, s’interrogent sur la capacité du pays de résoudre ses défis économiques dans une analyse que nous publions en trois fois. Ce deuxième volet se concentre sur les facteurs structurels de la crise malaisienne.

Malgré son investissement précoce dans l’électronique et sa solide industrie manufacturière, la Malaisie n’a pas su s’appuyer sur ses avantages technologiques et gravir la chaîne de valeur de manière significative ou durable.

Ces dernières années, la Malaisie est redevenue dépendante en matière de raffinage du pétrole et de traitement de l’huile de palme, faisant de l’électronique la principale composante des exportations. En raison de ces tendances, la main d’œuvre de l’industrie manufacturière est majoritairement composée de travailleurs n’ayant pas dépassé le certificat d’études secondaires et la dépendance à la main d’œuvre étrangère se fait de plus en plus forte.

Un secteur privé trop dépendant du public

Dans la dernière décennie, la Malaisie a été un exportateur net de capitaux. De nombreux analystes ont affirmé que les flux sortants représentent une fuite des capitaux plutôt que des IDE (Investissements Directs Etrangers) vers l’extérieur. La majeure partie des IDE a été générée par les entreprises semi-publiques mais ces derniers mois, les flux sortants sont également provenus du secteur privé. Le contexte national n’a pas été propice aux affaires pour les investisseurs privés, malgré de nombreuses mesures incitatives.

Pour de nombreux observateurs, les distorsions résultant de la conception et de la mise en œuvre de la Nouvelle Politique Economique (New Economic Policy) de 1970 à 1990 a eu des conséquences négatives. Elle a notamment eu pour effet la dépendance du secteur privé à des contrats gouvernementaux, nourrissant un environnement d’affaires peu compétitif et propice à la corruption. Dans le même temps, les entreprises semi-publiques ont évincé l’investissement privé dans de nombreux domaines et ont empêché les petites et moyennes entreprises de croître et d’innover.

Il y a peu de débat sur le fait que l’économie malaisienne est grevée par un certain nombre de déséquilibres structurels qui ont contribué aux maux économiques actuels. Le niveau élevé de la dette du secteur public et des ménages en est un. Des estimations récentes placent la dette du gouvernement fédéral à 627.5 milliards de ringgit, un niveau dépassant le seuil fixé. Il est aussi notable que les détenteurs étrangers représentent près de 180 milliards de ringgit, soit près de 29% du total.

En plus de la dette de 133,5 milliards d’euros, une estimation prudente des passifs sous forme de garanties d’emprunts monte à un peu plus de 37,2 milliards d’euros. Au-delà de ces niveaux de dette, demeure une incertitude sur les emprunts hors budget et la viabilité de certaines entreprises semi-publiques.

Plusieurs conclusions peuvent être tirées des chiffres publiés de façon officielle. Tout d’abord, il faut noter que la dette du gouvernement fédéral a fait un bond de 106,7 milliards d’euros à fin 2012 à 133,3 milliards d’euros en 2015. La poursuite de ce rythme d’emprunts ne serait pas tenable.

Fuite des capitaux et inflation en hausse

Deuxièmement, près de 29% de la dette, bien que libellée en ringgits, est détenue par des étrangers, ce qui expose la Malaisie au risque d’une nouvelle fuite des capitaux. Certains éléments laissent penser que ce scénario est actuellement à l’œuvre puisque les gestionnaires de fonds étrangers ont liquidé leurs avoirs et ont reversé leurs fonds à l’étranger. Ces opérations, de même que la baisse de confiance et les pressions mondiales, ont contribué à la dévaluation du ringgit de 30% par rapport aux niveaux en vigueur il y a un an.

La liquidation et le rapatriement des parts de dette et des actions sont d’autant plus probables lorsque la Réserve Fédérale des Etats-Unis élève les taux d’intérêt. La crise du 1MDB a attiré l’attention sur l’endettement des entreprises semi-publiques et soulevé des inquiétudes concernant la transparence et la viabilité de ce secteur. Ainsi, la Malaisie est confrontée à de graves défis à court terme.

La réalisation d’un tel scénario aurait plusieurs répercussions possibles. Tout d’abord, la pression sur le ringgit s’intensifiera certainement. En conséquence, les coûts à l’importation augmenteront. L’importation de biens intermédiaires, qui est exceptionnellement élevé dans le secteur manufacturier en Malaisie, entraînera une augmentation des coûts de production.

Bien qu’officiellement peu élevée, l’inflation touche particulièrement les citoyens ordinaires ébranlés par le double impact de la TVA et de la dépréciation de la monnaie. Le gouvernement a également augmenté le coût des transports pour les consommateurs ces derniers mois en modifiant le prix des péages.

Ainsi, l’impact inflationniste négatif intervient au moment où la croissance du PIB s’affaiblit. Les exportations sont susceptibles de s’amoindrir étant donné le ralentissement global de la croissance du PIB, éclipsé par celui de la seconde plus grande économie du monde, la Chine, qui est aussi le premier partenaire commercial de la Malaisie.

Lutter contre ces tendances sera inévitablement compliqué du fait de la forte exposition de la Malaisie en tant qu’économie ouverte. Le gouvernement est mal placé pour mettre en place des mesures de relance de l’économie par l’investissement car il est en carence de recettes du fait de la chute des prix du pétrole et est contraint par l’absence de marge pour emprunter davantage.

Des recettes en baisse

Cette situation de faiblesse des niveaux de recettes de la Malaisie a été une préoccupation grandissante et n’a pas été significativement compensée par la TVA, en partie à cause de lacunes dans la mise ne œuvre de la taxe. La forte dépendance du gouvernement aux matières premières, notamment le pétrole et le gaz, continue de limiter la croissance des revenus.

Tout espoir que la consommation des ménages, qui a largement contribué à la croissance du PIB ces dernières années grâce à des mesures incitatives mises en place à l’approche des élections de 2013, aidera à soutenir la croissance doit être tempéré pour plusieurs raisons. Le niveau élevé d’endettement des ménages (estimé à plus de 80% du PIB) va largement contenir la consommation des ménages.

De la même façon, la stagnation des salaires dans un contexte d’économie molle est susceptible d’affaiblir les dépenses de consommation. La prise de conscience d’un ralentissement de l’économie a également impacté les dépenses, notamment parmi la majorité de Malaisiens qui gagne moins de 1 000 $ par mois et restent très vulnérables au climat économique négatif actuel.

Le problème de la stagnation des salaires et de l’endettement des ménages peut être analysé au regard des problèmes structurels du marché du travail. Les salaires réels n’ont pas considérablement augmenté ces dernières décennies, notamment dans l’industrie manufacturière et une partie du secteur des services. Ceci a contribué à une fuite des cerveaux régulière qui touche toutes les communautés ethniques du pays. Les salaires stagnent du fait du recours fréquent à la main d’œuvre étrangère, un mécanisme qui permet au gouvernement de maintenir une activité de fabrication peu complexe.

Le nombre élevé de migrants soulève des préoccupations concernant les conditions de travail et la traite d’être humains. Les ressources investies pour améliorer les compétences de la main d’œuvre sont inadéquates. La maîtrise de l’anglais et la capacité à résoudre des problèmes sont notamment insuffisantes. Le niveau d’éducation s’est abaissé alors que le nombre de Malaisiens entrant sur le marché du travail a augmenté. Le secteur public a été utilisé pour embaucher des travailleurs qui n’auraient pas trouvé leur place dans un secteur privé compétitif, avec pour effet une réduction de la qualité du service public.

* Datuk Ramesh Chander a été le premier chef du Département de la statistique en Malaisie, puis conseiller économiste du vice-président de la Banque mondiale.

* Bridget Welsh est professeur de science politique à l’Université Ipek, chercheur associée au Center for East Asian Democratic Studies de Université nationale de Taiwan, du Centre Habibie et de l’Université Charles Darwin.

Traduction : Elsa Favreau
Photo : CEphoto, Uwe Aranas
Source (New Mandala) : Solving Economic Crisis
Lire le premier volet de l’analyse

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.