AlterAsia

Société civile

En Indonésie, accoucher reste un parcours du combattant

UNFPA Provides Child Delivery Equipment in Timor-Leste

L’Indonésie enregistre l’un des taux de mortalité maternelle les plus élevés d’Asie du Sud-Est. L’éloignement géographique des centres vitaux du pays explique en partie ce situation. Reportage dans la province orientale de Nusa Tenggara Timur (NTT), où le taux de mortalité néonatale est l’un des plus élevés du pays.

En ce jour pluvieux dans le village de Boti, reculé dans les montagnes du Timor Central Sud, Mesriana avait couvert sa tête d’une feuille de banane pour aller chercher un peu de maïs et de haricots dans la cabane en chaume servant de grenier derrière sa maison. Elle préparait le déjeuner pour son mari, Mikael et leurs deux enfants qui étaient en train de nourrir leur bétail – une paire de porcs de race Saddleback. Ensuite, elle a fait bouillir du maïs car il fallait qu’elle mange correctement puisqu’elle attendait son troisième enfant, dont la naissance était prévue dans quelques semaines.

Comme la plupart des autres jours, Mesriana a déjeuné avec sa famille. Mais, après le déjeuner, elle a soudain ressenti une forte douleur dans le ventre. Son troisième enfant arrivait. Sans voiture ni moto, Mesriana et son mari n’avaient pas d’autre alternative que de se mettre en route et de parcourir à pied les six kilomètres jusqu’à la clinique du sous-district. Durant ce trajet de deux heures, Mesriana a eu du mal à avancer, son ventre lui masquait le sol et la douleur sourde continuait à la gêner, lui rappelant que le bébé pouvait naitre à tout moment, qu’elle soit ou non arrivée à destination. Finalement, Mesriana a pu atteindre la clinique et accoucher en sécurité.

Fournir les services de santé maternelle et néonatale : un défi

L’Indonésie enregistre l’un des taux de mortalité maternelle les plus élevés d’Asie du Sud-Est. Cela étant, des disparités flagrantes existent et les écarts de développement s’aggravent. Les données montrent des corrélations entre la santé, la situation socio-économique et l’éloignement géographique des centres vitaux du pays, y compris à Java. Le taux de mortalité néonatale dans la province orientale de Nusa Tenggara Timur (NTT) est l’un des plus élevés du pays avec 31 décès pour 1000 naissances. La moyenne nationale de la mortalité maternelle se situe à 228 femmes pour 100 000 naissances vivantes.

Des recherches menées dans le cadre du Partenariat entre l’Australie et l’Indonésie pour la Santé Néonatale ont constaté que dans les provinces pauvres d’Indonésie Orientale, les taux sont pires, avec 306 décès pour 100 000 naissances vivantes. Avec quatre des autres provinces d’Indonésie Orientale, la province de NTT se situe en bas de l’Index de Développement Humain (HDI) : 31è sur 33 provinces. De plus, alors que cette province a une population relativement faible d’environ 4,9 millions d’habitants, le nombre de décès progresse à un rythme annuel de 2,07% par an, bien supérieur à la moyenne nationale de 1,49%.

Les conclusions d’une étude de l’UNICEF sur les conditions sanitaires maternelles et néonatales en Indonésie ont montré que dans sept provinces d’Indonésie Orientale, une naissance sur trois a lieu sans l’assistance d’une sage-femme, d’une infirmière ou d’un médecin. L’étude a également montré que les taux de mortalité maternelle et néonatale sont bien plus élevés dans les provinces périphériques que dans les provinces centrales de Java.

Vulnérabilité aux conditions climatiques et manque d’infrastructures

Dans beaucoup de villages situés dans les districts ruraux éloignés comme le Timor Central Sud, la vulnérabilité aux conditions climatiques et environnementales extrêmes constitue un obstacle majeur pour la santé maternelle et néonatale.

À Boti, une autre future maman, Yovanche, est également préoccupée par la distance entre sa maison et la clinique. Les visites à la clinique pour des contrôles prénatals afin de préparer un accouchement sans risque sont pratique courante mais ces services ne sont pas toujours accessibles dans les parties éloignées du village. « Nous devrions aller à la clinique tous les mois » a expliqué Yovanche mais « en général, c’est difficile parce que c’est loin ». Ces conditions ne font qu’empirer quand collines escarpées et chemins de terre se transforment brusquement en chemins boueux à la saison humide. « Durant la saison sèche, nous pouvons utiliser la moto-taxi parce que la route est accessible… mais s’il pleut, ce n’est plus possible et alors nous devons marcher ».

Le gouvernement local connaît ces problèmes. Le Dr Husiani, chef de département de santé du district au Timor Central Sud, a raconté son expérience des difficultés pour les futures mères qui espèrent avoir accès aux établissements de santé. Le problème se pose également pour les prestataires de santé qui essaient de visiter les villages reculés : « La géographie du Timor Central Sud est faite de collines, de montagnes et de larges rivières. À la saison humide, le courant de la rivière est fort et il n’y a pas de pont, ce qui rend la traversée de ces rivières parfois difficile pour les communautés », a-t-il expliqué.

Sans les infrastructures de base comme les ponts et les routes menant aux villages les plus isolés, il se peut que de futures mères comme Mesriana et Yovanche ne puissent accéder à temps aux services de santé. Dans beaucoup de ces villages, les communautés locales ont pris un certain nombre de mesures pour aider à conduire les femmes enceintes à la clinique. Selon le chef du village de Soho, Mathias, il y a des moments où les routes sont inaccessibles et les véhicules affectés en priorité à d’autres personnes. Mais arriver à l’hôpital reste crucial, « alors, nous travaillons ensemble. La future mère est acheminée sur une civière ; nous fabriquons pour la future maman une chaise que nous fixons à des bouts de bois et ensuite deux personnes la transportent ».

Une de ces mesures d’urgence implique qu’une équipe se relaie pour acheminer les femmes enceintes jusqu’à la clinique. Les personnels de santé de Niki-Niki au Timor racontent les mêmes histoires. Delda, responsable d’un service de sages-femmes, parle du jour où l’équipe de la clinique essayait d’atteindre un village mais la route était en mauvais état et l’ambulance ne pouvait pas passer. « Toute la communauté du village a participé à la réalisation d’une civière en bambou pour aider la patiente ». Ces histoires témoignent de la résilience et de l’ingéniosité de ces communautés villageoises. Mais de telles pratiques improvisées prennent également beaucoup de temps et sont peu commodes.

Le ‘rumah tunggu’, relais maternité auprès des communautés isolées

À elles seules, les actions collectives et les civières ingénieuses n’ont pas ralenti les taux de mortalité maternelle et néonatale : « Avec de telles conditions sur les routes, il peut s’avérer difficile pour nous d’offrir le service optimal à la communauté », rappelle le Dr Suryo du Timor Central Sud, en prenant l’exemple d’une patiente enceinte qui, en raison de son état, n’a pas pu accoucher au dispensaire du village. Le Dr Suryo et une équipe du village se sont mobilisés pour amener la patiente à l’hôpital au plus vite. Cependant, ce jour-là, les conditions sur la route étaient mauvaises, aggravées par la pluie et les débordements des rivières voisines. Le groupe a été contraint d’attendre avant de pouvoir traverser la rivière, ce qui a eu des conséquences tragiques. « Nous avons fait tout notre possible pour aider cette femme enceinte (et son bébé) mais nous n’avons pas pu les sauver tous les deux… » a-t-elle déploré.

Une des premières mesures prises par les administrations, les communautés locales et la société civile pour réduire la mortalité maternelle et néonatale dans ces zones rurales reculées a été la mise en place des rumah tunggu bersalin (Pavillons Maternité), qui permettent aux futures mères de rester plus près des cliniques quand approche la date présumée de l’accouchement. Ce Pavillon maternité est l’une des mesures prises dans le cadre du partenariat au sein de Revolusi Kesehatan Ibu dan Anak (Révolution de la Santé maternelle et pédiatrique). Depuis 2010, ce partenariat fait partie des efforts structurels à long terme visant à réduire les mortalités maternelle et néonatale dans la province de NTT.

Inégalités

Faire un long trajet en plein travail est une vraie préoccupation pour Anita, une des femmes qui bénéficie de ce dispositif. « Que faire si, au milieu du trajet, le bébé veut sortir ? demande Anita. ‘J’ai choisi le rumah tunggu… À mon avis, il vaut mieux être dans le Pavillon qui est plus proche de la clinique que la maison ». Les prestations qui y sont proposées incluent l’eau, la literie, l’électricité, une cuisine et de la nourriture : « comme à la maison », a ajouté Anita.

Les histoires de Mesriana, Anita et les autres illustrent le niveau de vulnérabilité aux conditions climatiques et les risques auxquels sont confrontées les communautés rurales. Elles mettent en évidence les difficultés posées en matière de santé maternelle et néonatale, dans les provinces périphériques comme NTT. Bien que les rumah tunggu offrent une solution locale utile, ils ne s’attaquent pas aux racines des problèmes plus vastes liés aux écarts de développement entre zones urbaines/rurales et centrales/périphériques. Des disparités complexes, profondément ancrées dans l’histoire et les structures de gouvernance de l’Indonésie.

Traduction : Edith Disdet
Source (Nicholas Metherall/Inside Indonesia) : Trials of a mother
Photo : Rati Bishnoi / Women Deliver

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.