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Indonésie : Les massacres de 1965, entre censure et tabou

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Le massacre des communistes organisé entre 1965 et 1966 reste encore aujourd’hui un sujet extrêmement sensible pour les autorités indonésiennes. Un festival littéraire consacré à la mémoire de ces événements a récemment été annulé à Bali : les fantômes du passé planent toujours. Hamish McDonald, journaliste australien et ancien correspondant dans de nombreux pays d’Asie, revient son expérience dans les années 70 et aujourd’hui.

Au milieu des années 70, nous, les reporters étrangers, avons été témoins de cérémonies organisées à l’occasion de remises en liberté de personnes qui allaient dorénavant être surveillées et discriminées à vie. En 1977, douze ans seulement après les tueries, le massacre des communistes indonésiens hantait toujours les magnifiques paysages de l’île de Java où défilaient villages traditionnels, cascades ruisselantes, canaux d’irrigation, rizières et volcans époustouflants.

Dans la pittoresque cité de Kediri, les ulama de Lirboyo Pesantren (un internat coranique) étaient circonspects mais n’éprouvaient aucun remord au sujet de leurs actions en 1965. Cette année-là ils mirent sur pieds des escadrons de la mort composés de fidèles musulmans. Ces escadrons, qui agissaient de nuit, ont massacré les communistes indonésiens en les assassinant au couteau quand ils n’étaient pas directement noyés dans les rivières. Les officiers militaires qui avaient soutenu ces escadrons occupaient à présent les postes de bupati (« préfet »), de responsables de la sécurité et autres fonctions officielles. Ces officiers constituaient un appui de poids pour le parti politique qui dirigeait alors le pays de façon autoritaire suite à cette période de massacres.

À travers toute l’Indonésie on estime à 1 million le nombre de personnes tuées de cette façon. Ceux qui n’avaient pas été éliminés (soit environ un million supplémentaire) ont été enfermés en prison et dans des camps de concentration. Une minorité d’entre eux, la « Catégorie A », a eu droit à des simulacres de procès, ayant tous débouché sur des peines de mort ou de longues peines de prison. La majorité des rescapés composait la « Catégorie C » (les communistes « de base » et les personnes considérées comme sympathisantes).
Enfin, il y avait la « Catégorie B », qui rassemblait quelque 30 000 intellectuels de gauche détenus dans des camps.

En décembre 1977, l’agence militaire de sécurité intérieure (Kopkamtib) avait décidé d’envoyer les reporters et les journalistes sur l’île de Buru, aux abords d’Ambon. Cette île servait alors de véritable bagne. Des militaires et des policiers nous ont montré un schéma qui recouvrait un mur entier. Il indiquait les étapes à suivre pour permettre la « rééducation politique » des communistes. En suivant chacune de ces étapes, les communistes devaient entrer en conformité avec les principes de la Pancasila, l’idéologie d’État promue par le président Suharto. La Pancasila servait alors « d’alternative harmonieuse » à toute contestation politique ou mouvement révolutionnaire. Les prisonniers avec qui nous avons eu l’occasion d’échanger ont pu nous raconter leurs années de souffrance, de brutalité et de privation qu’ils enduraient dans cet endroit. Néanmoins leur idéologie et leurs croyances restaient intactes au fond d’eux-mêmes.

Dans un coin de son baraquement où il était retenu prisonnier, Pramoedya Ananta Toer m’avait montré son « bureau » dans lequel il était autorisé à posséder une petite table, une machine à écrire et une simple ampoule permettant de l’éclairer. Il m’a également montré une épaisse liasse de papiers qu’il avait déjà tapé à la machine, et qui deviendrait plus tard sa trilogie Bumi Manusia  (traduit Le Monde des hommes en français). Je lui ai donné à cette occasion un exemplaire de ses propres nouvelles, qui avaient été traduites par l’universitaire australien Harry Aveling. C’était la première fois qu’il avait l’occasion d’avoir son propre ouvrage en main propre.

Le compte-rendu de cette visite sur l’île de Buru a été ma critique finale adressée au ministère de l’Information à Jakarta. Six mois plus tard, j’ai été interdit de séjour sur le sol indonésien après que ma demande d’extension de visa ait été refusée. Lorsque j’y suis retourné, dix ans plus tard, Pramoedya m’a accueilli dans sa petite maison à Jakarta. Malheureusement, les membres du jury du prix Nobel de la littérature n’ont pas été aussi courageux que ceux qui ont décerné ce prix à Liu Xiaobo en 2010. Pramoedya, et l’Indonésie, n’ont jamais reçu cette récompense qu’ils méritaient tant.

En 2013, quand je suis revenu en Indonésie dans le cadre de mes recherches pour mon livre Demokrasi : Indonesia in the 21st Century (Démocratie : l’Indonésie au 21è siècle), il m’a semblé que le tabou commençait à se lever. Le documentaire de Joshua Oppenheimer, The Act of Killing (L’acte de tuer), avait déjà été largement diffusé et visionné. À l’époque d’Internet, il est presque impossible d’interdire et de cacher des sujets si controversés. L’hebdomadaire Tempo a publié des enquêtes et des rapports, réunis plus tard dans le livre Algojo 65 (La tuerie de 65). Ce livre raconte en détails les massacres de cette période en se basant sur les témoignages des bourreaux et de leurs victimes. À Sulawesi, un maire a prononcé des excuses publiques pour les massacres qui avaient eu lieu dans sa ville et inauguré un mémorial. On en était à un stade où l’on se rapprochait de très près du sommet de l’État. Le président alors en exercice, Susilo Bambang Yudhoyono, était le beau-fils du général en chef qui avait mené et organisé la purge des communistes sur l’île de Java et à Bali en 1965. L’État et l’armée continuaient à se référer à l’idée en vigueur sous Suharto selon laquelle le Parti communiste indonésien (PKI) avait frappé le premier. Ce mensonge de l’histoire indonésienne était déjà trop gros pour y croire.

Un Festival littéraire annulé à Bali

Durant les mois qui ont précédé son élection en 2014, Joko Widodo a laissé entendre qu’il ordonnerait une enquête officielle sur les événements et qu’il adresserait des excuses officielles aux victimes qui n’avaient eu ni connaissance ni pris part aux événements des 30 septembre et 1er octobre 1965. Ce mois-ci, cependant, il a annoncé qu’il ne ferait pas d’excuse officielle. Des groupes de preman (groupes d’auto-défense) continuent de harceler les survivants du PKI et leurs proches qui se rassemblent pour obtenir un semblant de justice. Des agents de sécurité surveillent des académiciens et des chercheurs travaillant sur la question.

Le 23 octobre dernier, le chef de la police locale a contacté Janet DeNeefe, l’australienne qui organise depuis 12 ans le Festival des écrivains et des lecteurs d’Ubud, à Bali, pour lui demander d’annuler les cinq sessions portant sur les massacres de 1965. Il lui a précisé que si elle les maintenait le Festival serait purement et simplement interdit. En réaction à ces menaces, elle a annulé toutes les sessions. Le chef de la police, le Senior-Commander Farman, a cité une loi de 1966 passée sous Suharto qui interdit le PKI et l’enseignement du Marxisme-Léninisme, ainsi qu’une loi de 1999 qui punit de 12 années d’emprisonnement toute personne qui répandrait l’idéologie communiste. « L’esprit de ce Festival n’est pas de discuter de choses qui rouvriraient d’anciennes blessures » a-t-il ajouté. Des décennies après que l’armée a éradiqué le PKI, ses membres ayant été tués ou emprisonnés, les autorités actuelles ont averti d’un danger latent émanant d’Organisasi tanpa bentuk (des « organisations sans forme »). Dorénavant, le communisme n’est plus une menace révolutionnaire, mais simplement une autre forme de dictature.

Le but de l’interdiction est de protéger les réputations. Cacher ces témoignages et empêcher les jeunes générations d’avoir accès au savoir d’une personne comme Pramoedya, enfermé sur Buru, affaiblit l’Indonésie.
Le président Joko Widodo, qui vient d’effectuer sa première visite officielle à Washington est sans nul doute en train d’essayer de convaincre les États-Unis d’être un allié potentiel contre la puissance stratégique de la Chine. Il faudrait que quelqu’un lui dise qu’une nation forte est une nation capable de se confronter à son propre passé.

Hamish McDonald est l’auteur de Demokrasi : Indonesia in the 21st Century. Il a été correspondant australien à Jakarta, Hong Kong, New Dehli et Pékin. Il est maintenant éditorialiste au Saturday Paper.

Traduction : François Vézier
Source (Hamish McDonald/New Mandala) : Censorship and the Forbidden Past
Photo : AK Rockefeller/Flickr

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