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Chroniques de l’Isaan: Somkit Singsong, de la révolution rouge à la révolution verte

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Dans la province de Khon Kaen, au milieu d’une étendue sauvage d’arbustes verdoyants, Somkit Singsong arbore la barbiche propre aux leaders révolutionnaires vietnamiens. Assis devant une cabane en boue séchée, il raconte la période durant laquelle sa tête était mise à prix : « Ils sont arrivés dès le lever du jour, les hélicoptères équipés de projecteurs survolaient le village. Ils voulaient me tuer ».

Après une enfance passée dans les campagnes de l’Isaan, puis un activisme étudiant à l’Université Thammasat à Bangkok et six années de lutte armée communiste, l’existence de Somkit reste liée pour toujours aux heures troubles de la Thailande des années 1970. Sa jeunesse paysanne l’a isolé d’un côté de la plupart des étudiants majoritairement issus de la petite bourgeoisie urbaine et de l’autre côté, à cause de sa formation universitaire, des villageois qui avaient abandonné leur champ de riz pour rejoindre les communistes. Aujourd’hui âgé de 65 ans, l’homme se trouve à la tête d’un projet de développement durable dans la région de son enfance.

Auteur prolifique et co-fondateur de l’Association des écrivains de l’Isaan, Somkit a publié plusieurs romans, des nouvelles et des poésies. Son écriture s’apparente au genre littéraire Wannakam Phuea Chiwit ou « La littérature pour la vie ». Des publications contestataires. Son oeuvre la plus célèbre reste les paroles de Khon Kap Khwai (le peuple et Buffalo), devenu l’hymne des mouvements politiques des années 1970, co-écrit avec son camarade étudiant Visa Kanthap. Ce chant a par la suite été popularisé par Caravan, un groupe folk-rock lui-même né des protestations pro-démocratie de 1973. “Chaque 14 octobre, j’organise chez moi un anniversaire au cours duquel nous jouons “le peuple et Buffalo”, afin de comprendre et ne pas oublier cette période qui fait désormais partie de notre histoire.

Enfance rurale et éducation urbaine

Né dans le village de Sap Daeng (province de Khon Kaen), Somkit grandit dans une famille de riziculteurs. Au début des années 1960, il rejoint le collège vers Thonburi, le long du fleuve Chao Prayat en Thaïlande centrale, auprès d’un membre de sa famille. Le dictateur militaire Sarit Thanarat qui avait pris le pouvoir en 1958 venait de mourir à cause d’une excessive consommation d’alcool, se souvient-il.

Somkit partage ses années de lycée avec Suthep Thaugsuban, lequel des décennies plus tard allait jouer un rôle décisif dans la politique du pays en ouvrant la voie à un autre coup d’État militaire. « Suthep Thaugsuban et moi étions condisciples et amis. Suthep a échoué à l’examen d’entrée à l’Université Thammasat alors que j’en suis sorti deuxième », dit-il avec un sourire malicieux.

Récompensé par une bourse de l’Éducation nationale, il s’inscrit en 1969 à un tout nouveau module de « Journalisme et Communication de masse » à l’Université de Thammasat. La subvention de 1500 bahts couvre les frais de scolarité du semestre lui assure un train de vie confortable à Bangkok.

Durant les années 1960 la junte militaire contrôle le pouvoir et élabore un partenariat économique et anti-communiste avec les États-Unis. Des dizaines de milliers de militaires américains stationnent au Nord-Est du pays pour soutenir la guerre américaine au Viêtnam. En retour, la Thailande bénéficie d’une aide de développement financière importante.

Apporter l’activisme dans la campagne

À la fin des années 1960, la résistance au régime est à son paroxysme parmi les étudiants. Dans l’atmosphère fortement politisée de l’Université Thammasat, Somkit forme son propre parti politique et, beau parleur, il devient bientôt le leader des étudiants et des militants. « J’avais le sentiment que la Thailande n’était pas libre mais une colonie des États-Unis », nous dit-il pour expliquer sa motivation à rejoindre le mouvement étudiant naissant : « nous parlions souvent d’indépendance et de la façon de mettre de fin aux inégalités dans la société Thaïlandaise ».

Le 14 octobre 1973, une insurrection menée par les étudiants balaie les dirigeants militaires au gouvernement et met en place une transition démocratique de trois ans. Suite à cette victoire inattendue, Somkit abandonne ses études, quitte la capitale et retourne chez lui, à la campagne. Il se rappelle avoir été déçu par l’attitude des habitants de Bangkok. « J’avais l’intention de construire la société de mes rêves dans mon village natal ». La population rurale n’étant pas suffisamment soutenue par l’État, il commence à organiser des projets de développement autour de son village et rallie le Comité central du parti socialiste de Thailande.

« À la campagne, les étudiants étaient considérés comme les héros du moment. J’ai voyagé et prononcé des discours expliquant la politique aux villageois ». Mais l’hostilité envers les étudiants et les progressistes gagnait aussi du terrain : « les bureaucrates locaux m’ont détesté et considéré comme une menace pour la sécurité nationale, un traitre et un communiste » exprime Somkit, dépité.

L’échec de la révolution communiste

Le 6 octobre 1976, la dictature militaire reprend le pouvoir et réprime violemment les manifestations étudiantes à l’université Thammasat. Dans le cadre de la poursuite des communistes et de tous ceux considérés comme « ennemis de l’État », le village de Somkit – qui n’a connu la répression que deux ou trois jours plus tard – est alors encerclé. Agé de 26 ans, Somkit n’a d’autre choix que de s’enfuir et de se cacher en ville, dans la maison d’un ami, jusqu’à ce que des agents communistes infiltrés le conduisent dans un endroit sûr, une base dans la forêt de Dong Mun, au Nord de la province de Kalasin. Avant cela, Somkit affirme n’avoir eu aucun contact avec le Parti communiste thailandais (CPT) qui avait lancé une guérilla contre l’État (à partir du Nord-Est) en 1965. « À cette époque, le parti avait des espions partout en Isaan et ce n’est que plus tard que j’ai réalisé avoir fait l’objet d’une surveillance dès mon retour de Bangkok ».

Sitôt après le massacre du 6 octobre, environ 3000 étudiants, des intellectuels de gauche, des agriculteurs et des dirigeants syndicaux, accusant les gouvernements thailandais et américain de soutenir les tueries, rejoignent la lutte révolutionnaire armée à l’appel du CPT et prennent le maquis dans les forêts. Le plus ironique, c’est que c’est la chasse aux sorcières anti-communiste qui l’a conduit dans les bras des combattants communistes. Il souligne n’avoir jamais été un des leurs, juste un ardent défenseur de la révolution socialiste. « Une subtile distinction que certains semblent avoir de nos jours perdue », regrette-t-il.

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