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Que veut dire « être Singapourien » aujourd’hui ?

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Et si Singapour abandonnait les catégories raciales artificielles pour créer une véritable identité singapourienne?

Avant d’être un État souverain, Singapour était une nation d’immigrés. Il n’y avait donc pas de “nationalisme singapourien”. À la place, prévalaient des sentiments ethniques rivaux (Chinois, Malais, Indiens) et nationaux (Malayan). Sans passé mythique et légendaire, ni faits historiques de lutte romantique contre l’oppression, Singapour n’avait pas les ressources pour la création psychologique d’une communauté nationale imaginaire dans laquelle une population est reliée à sa terre et à elle-même par un patrimoine commun.

Fabrication des catégories raciales

Pour y remédier, la catégorisation raciale « Chinois, Malais, Indiens et Autres » (CMIO) a été élaborée à Singapour. Elle cultive un système de représentations culturelles et donne une impulsion au mythe de “l’identité singapourienne”. Cette histoire originelle est fondée sur une identité partagée selon laquelle les diverses communautés ethniques sont progressivement intégrées à l’ensemble de la population et leurs membres deviennent Singapouriens, non seulement par la loi mais aussi dans leurs cœurs et leurs esprits.

C’est l’approche pluraliste du gouvernement pour gérer les différences culturelles et assurer l’harmonie entre les races et une authentique “identité asiatique” (quoi que cela veuille dire). Mais la CMIO commence à être examinée de près, particulièrement avec les défis du 21è siècle, liés à l’émergence d’une identité mondiale, globale.

Mi-octobre, au cours d’une conférence, le Professeur Chan Heng Chee, ancienne Ambassadrice aux Etats-Unis, a plaidé contre l’abandon de la catégorisation. Elle a affirmé que cette mise au rebut des catégories serait source de discorde entre les races minoritaires, même aujourd’hui : « la communauté majoritaire ne se sent pas mal. C’est au sein de la communauté minoritaire que vous devez mettre l’accent sur l’égalité de son langage, sa religion, sa culture et sa race », a-t-elle déclaré. Elle a soutenu que c’est la CMIO, une identité de regroupement créée pour accéder au logement, à l’éducation et aux services publics, qui garantit aux races minoritaires le maintien de leur place dans la société.

Nation vs appartenance ethnique? 

Toutefois, pour partager réellement une identité commune, les Singapouriens doivent penser à eux-mêmes en termes de nation plutôt que d’appartenance ethnique. Un des problèmes de la CMIO, c’est que chaque Singapourien est catégorisé à la naissance par sa race. Un enfant reçoit la “race” de son père et les ambiguïtés ne sont pas prises en compte. En outre, l’État reconnaît chaque citoyen comme un ‘Singapourien auquel on accole un qualificatif ethnique’. Par exemple, chaque citoyen singapourien est identifié comme Singapourien-Chinois, Singapourien-Malais. 

Le problème de cette classification, c’est qu’elle encourage les Singapouriens à ne fréquenter que leurs propres culture et ethnicité. Le paradoxe de cette logique est qu’il n’y a pas de notion culturellement définie de “Singapourienneté”. Nous devrions également envisager de faire des ajustements à notre politique de bilinguisme dans l’éducation. Rationalisée comme moyen pour les étudiants de préserver leur lien culturel, cette politique a été accusée de renforcer l’autocratie ethnique. Auparavant présentée comme la célébration d’un authentique patrimoine culturel, elle est une construction non-authentique des perspectives culturelles de Singapour.

Comme l’indique Chua Beng Huat dans l’article Le Multiculturalisme à Singapour : un instrument de contrôle social, la notion de “langue maternelle” présume automatiquement que les deux parents appartiennent au même groupe racial. Avec des mariages mixtes de plus en plus nombreux parmi les Singapouriens, les enfants adoptent la race du père de par la loi et peuvent prendre la langue de la mère comme seconde langue à l’école. Ce choix peut être motivé par des facteurs économiques.

Mais le plus troublant est le fait que les étudiants de l’élite chinoise ont bénéficié d’avantages supplémentaires dans le système éducatif via le Plan d’Aide Spécial (SAP). Lancées en 1979, les écoles SAP sont des écoles secondaires très prestigieuses qui mettent fortement l’accent sur la culture chinoise. En 2008, le ministre de l’Éducation a introduit des améliorations et des opportunités pour que les écoles SAP approfondissent leur apprentissage de la langue et de la culture chinoises. Des écoles d’élite similaires Malaises ou Tamoules n’ont pas été créées.

Ceci perpétue l’idée d’un “Singapourien-Chinois” intellectuellement supérieur et de telles inégalités sont sans aucun doute incompatibles avec l’esprit de ce que la Professeure Chan appelle les “CMIO Singapouriennes”. On peut soutenir que notre catégorisation raciale est “artificielle” et “fabriquée”, pourtant le gouvernement comme la population sont unanimes sur le modèle de société multiethnique/multiculturel. Alors que les traditions démocratiques libérales au Canada et en Australie permettent à des questions comme la race, l’ethnicité et l’identité de faire l’objet de débats cohérents, la position de Singapour sur ces sujets a tendance à stagner dans un espace idéologique vide. Feu S. Rajaratnam, qui a décrit ce fléau national, était un partisan de la création d’une « race » singapourienne, c’est-à-dire une société qui transcende des sentiments individuels. D’un point de vue pragmatique, c’est impossible. Mais peut-être devrions-nous essayer, afin de créer quelque chose proche d’un « Singapour Singapourien ». 

Traduction : Édith Disdet
Source (Patrick Sagaram/New Mandala) : Searching for Singapores Soul
Photo : benhosg / Flickr

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