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Indonésie : des initiatives locales pour rendre justice aux victimes de 1965

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Cette année marque le 50è anniversaire des massacres de 1965, mais le gouvernement indonésien ne parvient toujours pas à rendre justice aux victimes. Cet échec a obligé ces dernières, tout comme les organisations de la société civile, à faire preuve de pragmatisme en se tournant vers d’autres alternatives. L’une d’entre elles, humiliante pour le gouvernement, s’oriente vers des mécanismes judiciaires internationaux. Plus encourageantes, d’autres tendent plutôt vers des coalitions locales qui tentent de faire reconnaître des violences passées. Même si ces initiatives, locales, ne sont qu’à petite échelle, elles donnent enfin un peu d’espoir aux victimes après une longue période de dénégation officielle et la défaillance de l’État depuis la “reformasi” (ère post-suharto).

Échec des tentatives gouvernementales

Depuis la fin de la période Suharto, les timides tentatives de l’État pour traiter du passé ont toutes échoué. En 2000, le décret de l’Assemblée consultative du peuple sur le renforcement de l’unité nationale, publié peu après les troubles politiques de 1998, a constitué une première reconnaissance officielle des atrocités passées et une avancée vers un nouveau système démocratique. Mais ce décret proposait deux options : poursuivre les responsables avec une Cour des droits de l’homme – ou obtenir la vérité sur les atrocités avec la formation d’une Commission de Vérité et de Réconciliation.

Dès le départ, cette alternative a divisé les associations de victimes et les organisations de la société civile. Alors qu’en 2003, le Parlement débutait les discussions sur un projet de Commission de réconciliation nationale, l’idée d’avoir à choisir entre des poursuites pénales ou “la vérité et la réconciliation” a suscité de vives discussions. Au cours de ces débats, la possibilité pour la commission – suivant le modèle sud-africain – d’accorder des amnisties aux criminels a été évoquée. Mais cette démarche a été très critiquée, car elle fournissait un moyen de confirmer l’impunité des coupables, que parce qu’elle constituait une tentative d’ingérence étrangère.

Les précédentes tentatives d’affrontement avec le passé ont été fortement soumises à l’influence internationale. En 2000, beaucoup ont vu la création de la Cour des droits de l’homme comme une tentative d’allègement de la pression des Nations-Unies. Ces dernières souhaitaient créer un tribunal international afin de juger les crimes commis par les forces armées indonésiennes pendant et après le référendum du Timor oriental en 1999. Créée dans ce contexte, il n’est pas étonnant que cette Cour ait finalement acquitté la plupart des auteurs de crimes et n’ait ainsi pas apporté la justice.

Lorsque la Cour des droits de l’homme s’est avérée impuissante à poursuivre les responsables de ces atrocités, beaucoup ont considéré que la Commission vérité et réconciliation – option au départ impopulaire – était la seule opportunité pour les victimes de violations avérées aux droits humains telle que la purge de 1965 – de voir la justice s’accomplir. Toutefois, la clause sur l’amnistie qui a entraîné en 2007 la dissolution de la Loi sur la Commission vérité et réconciliation par la Cour constitutionnelle a profondément déçu les victimes.

Le ministère de la Justice et des Droits humains a récemment préparé un nouveau projet de loi inclus dans le programme de législation nationale (Prolegnas) prévu en 2016. Cependant, compte tenu des élections municipales (Pilkada) au mois de décembre, il est peu probable que le Conseil des représentants du peuple examine le projet d’ici à la fin de l’année. Et même si on entamait des discussions au Parlement, celles-ci seraient très politisées et nuiraient au bon déroulement de la procédure.

À la lumière de cela, beaucoup de groupes de défense des droits humains, dont l’Institut de Recherche et de plaidoyer politique (ELSAM), estiment que pour créer la Commission vérité et réconciliation, un décret présidentiel serait préférable. Il est immédiatement applicable et éviterait au Parlement des débats politiques prolongés. En l’état actuel des choses, les groupes de victimes et organisations de la société civiles s’impatientent, pressent le gouvernement d’agir et continuent leur démarche vers d’autres alternatives à l’échelle locale.

Tribunal de La Haye

En réponse à l’incapacité persistante du gouvernement à traiter les événements de 1965, plusieurs membres de la société civile et de groupes de victimes ont mis en place un “tribunal populaire” qui se tiendra à La Haye en novembre 2015. Comme l’a expliqué Nursyahbani lors d’une réunion préparatoire à Jakarta en 2014, l’objectif principal du Tribunal est de permettre aux victimes des massacres de se faire entendre au niveau international. Le tribunal est chargé de rappeler au gouvernement qu’il doit respecter son obligation de rendre justice aux victimes, et à la communauté internationale sa responsabilité de veiller à ce que justice soit faite. Mais que cette initiative puisse soutenir et renforcer le plaidoyer en cours en Indonésie est discutable et les sentiments de la société civile et du groupe des droits de l’homme envers le tribunal sont mitigés.

Les groupes de la société civile, associations de droits humains ou groupes de soutien aux victimes, sont conscients que l’initiative serait un moyen important de les soutenir dans d’autres pays. Néanmoins, une partie craint que le Tribunal populaire n’entraîne une réaction brutale aux niveaux national et local. Étant donné que le Tribunal sera dommageable au gouvernement auprès de la communauté internationale, elle a peur que le gouvernement ne s’éloigne de l’engagement en cours à Palu, Jakarta et ailleurs. De plus, elle craint pour la sécurité des victimes qui prendront part aux audiences. La plupart habitant à l’extérieur de Jakarta, le risque de répercussions de milices d’autodéfense et des forces de sécurité est élevé. Nous avons déjà noté un certain nombre d’attaques et d’intimidations contre des groupes de victimes, tels que la dissolution forcée d’une réunion tenue par des enfants de victimes de la tragédie de 1965 à Yogyakarta, d’un séminaire sur les services de santé pour les victimes organisé par le Secrétariat conjoint pour les victimes de 1965 (Sekber’65) et d’un débat de l’Institut pour la Recherche des victimes des massacres de 1965 (YPKP) à Bukit Tinggidans, Sumatra occidental. Les opposants au tribunal populaire craignent que la sécurité des victimes ne s’aggrave avec la publicité internationale.

Initiatives locales

Alors qu’en Indonésie ce plan international divise les militants et les victimes, d’autres initiatives locales sont moins controversées et plus encourageantes. En 2012, Rudi Mastura, le maire de Palu (Central Sulawesi) a présenté ses excuses officielles aux victimes de la purge de 1965. Nombre d’habitants de cette ville ont été exécutés, et d’autres ont été emprisonnés pendant des années et contraints aux travaux forcés. Dans une interview aux médias, il a déclaré que ses excuses publiques étaient une forme de sensibilisation aux droits humains. À la suite de cela, l’administration locale a mis en place une équipe composée d’universitaires, de membres du gouvernement et de la société civile, chargée de produire un rapport mentionnant le nombre et l’identité des victimes. Finalement 16 types de violations et 768 victimes ont été recensées. Par la suite des dédommagements prélevés sur le budget de l’administration ont été versés aux victimes, sous forme de bourses pour la scolarité des enfants, services de santé gratuits, reconstruction de l’habitat et des installations sanitaires de base. Cette initiative a rendu de l’espoir aux victimes.

De leur côté, les autorités locales de Pondok Rangon (province de Jakarta) ont construit un mémorial dans le cimetière public où les victimes des émeutes de Mai 1998 sont enterrées. Ce monument a été officiellement inauguré l’année dernière, lors de la cérémonie de commémoration des émeutes. Les associations de victimes et la coalition pour la justice et la révélation de la vérité (KKPK) négocient avec l’administration locale pour tenter d’obtenir l’exonération du paiement des taxes d’entretien annuelles pour les tombes de leurs familles.

Soutien populaire

C’est seulement quand tout le monde demandera justice que le déni de justice continuel du gouvernement et le manque d’empressement de la classe politique prendront fin. Des voix commencent à se faire entendre. Des groupes de victimes et des organisations de la société civile se sont inspirés des expériences de Jakarta et de Palu, afin de trouver d’autres moyens d’aborder le passé. À Yogyarkarta et à Solo, des groupes de victimes ont négocié un accès aux soins de santé gratuits avec le gouvernement local. À Semarang, des groupes de soutien ont mis en place une forme de reconnaissance culturelle en déposant des pierres tombales sur le lieu présumé d’un charnier de 1965. Même si ces efforts sont actuellement éparpillés et sporadiques, dans le long terme ce genre d’initiatives pourrait aider à construire un socle social fort en faveur d’une action plus compréhensive au niveau national. Plus important, ils montrent au gouvernement, au niveau national, que gérer le passé – même si souvent perçu comme complexe et pouvant conduire à une instabilité politique – peut être bien géré par les gouvernements tant qu’ils sont assez courageux pour faire le premier pas.

Indri Saptaningrum (indri@elsam.or.id) est directeur de l’Institute for Policy Research and Advocacy (ELSAM), une ONG des droits de l’homme basée à Jakarta.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Indri Saptaningrum/Inside Indonésia) : Jalan Indonesia
Photo : A memorial for the victims of the 1998 May riots is unveiled in Pondok Rangon public cemeter. Credit : Elsam.

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