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Asie : faut-il réglementer les mariages par correspondance ?

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Les mariages transnationaux n’ont cessé d’augmenter depuis les années 1980 au Japon, et à partir des années 1990 à Taiwan, en Corée du Sud et à Singapour. S’agit-il de l’exercice d’un droit fondamental reconnu dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme ou plutôt, puisque beaucoup de ces mariages impliquent une forme de négociations, d’une sorte de trafic d’êtres humains?

Les mariages entre des femmes issues de régions moins riches avec des hommes de pays riches sont devenus un aspect significatif de la migration mondiale depuis les années 70, parallèlement au développement des voyages par avion et du tourisme de masse.

La première vague qui a attiré l’attention du public a été celle des femmes Philippines cherchant des conjoints aux Etats-Unis, au Canada ou en Australie. Des niveaux d’éducation relativement élevés et la capacité à parler anglais ont permis à ces femmes d’entretenir une relation amoureuse par correspondance, par l’intermédiaire d’une tierce entité comme un agent (souvent des agents de voyage) ou des magazines (dans le cas de l’Australie, l’ « Australian Post » et l’« Australian Singles »).

Telle est l’origine du terme péjoratif de « mail order bride » (ou « mariage par correspondance »), qui niait l’agence des femmes et méprisait les manières dont les couples géraient leurs relations par courrier, téléphone ou rencontres en face-à-face.

Quand j’ai interrogé des couples transnationaux qui avaient connu ces amours par correspondance (y compris via Internet), généralement leurs récits était axés sur le moment où ils ont ressenti « l’étincelle » : « Et le reste appartient à l’histoire » était une expression couramment utilisée pour expliquer la suite.

L’expérience australienne nous donne un indice important sur la façon dont ce phénomène s’est développé en Asie de l’Est. De nombreuses femmes des Philippines qui se sont mariées avec des Australiens étaient des femmes urbaines, instruites, qui ont épousé des hommes de villes minières dans des endroits comme le Queensland de l‘ouest ou la Hunter Valley. Les précédentes vagues de migration australienne, qui avaient attiré des ouvriers masculins, avaient entraîné des déséquilibres démographiques localisés. Séduire par correspondance pour chercher une épouse philippine était l’une des rares voies pour ces migrants de sexe masculin de se marier et d’avoir une vie de famille.

Une réponse aux déséquilibres mondiaux

Une autre tendance mondiale, au début, impliquait des Thaïlandaises et des Philippines qui épousaient des Japonais. Certains de ces mariages étaient des « mariages de divertissement » avec des femmes migrantes dans le secteur du divertissement, mais de nombreux mariages négociés font écho au modèle australien, avec des agriculteurs à la recherche d’une solution à leur difficulté pour trouver des conjointes japonaises.

Les déséquilibres démographiques ont ainsi contribué à l’augmentation des mariages transnationaux (dans le cas de la Corée du Sud et de Taiwan, c’est la conséquence des avortements sélectifs liés au sexe de l’enfant), et à celle des niveaux d’éducation, en créant de nouvelles aspirations pour les femmes en Asie de l’Est, pour qui la vie d’épouses d’agriculteurs n’était guère attrayante.

Dans le Singapour urbanisé, les femmes veulent se marier avec des hommes de niveau d’éducation supérieur (encouragées par la politique nationale de contrôle de la population), si bien que les hommes de condition inférieure ou qui exercent un emploi mal payé rencontrent des difficultés à se marier. Ces derniers, ou leurs parents, négocient des mariages avec des femmes vietnamiennes et thaïlandaises.

Une version moderne des mariages arrangés?

Est-ce une forme de trafic d’êtres humains ? Les mariages par correspondance internationaux sont devenus une opportunité commerciale pour les sociétés, généralement des agences de voyage ou de recrutement. Les hommes paient jusqu’à 10 000 dollars les intermédiaires, qui gagnent au total de 1 000 à 5 000 dollars nets par transaction. Mais une proportion importante de ces mariages est toujours arrangée par les proches. Souvent, l’organisation de ces mariages transnationaux est comparable aux formes traditionnelles des mariages arrangés.

La Corée du Sud a des taux très élevés de mariages transnationaux. Les Vietnamiennes (y compris de la communauté chinoise), principalement celles issues de la région Sud la plus pauvre, sont devenues les migrantes les plus fréquentes pour les mariages en Asie de l’Est. La Chine, le Cambodge et la Mongolie deviennent aussi des pays où les épouses sont nombreuses.

Les cas d’abus, tels que les femmes d’Asie du Sud-Est recrutées de force comme prostituées par des hommes d’Asie occidentale ou de l’Est qui leur avait promis le mariage, ou des cas de violence familiale, attirent des reportages sensationnels. Bien que ces actes illégaux exigent des interventions et une gestion officielle, ils ne devraient pas être utilisés pour plaider en faveur de l’interdiction de mariages internationaux.

Par exemple, l’Australie et les Philippines, ont mis en œuvre depuis longtemps, des politiques visant à réduire au minimum le risque d’exploitation des futures épouses – et des jeunes mariés. Cela inclus des procédures renforcées pour contrôler l’authenticité des relations mais aussi travailler avec des associations et des organisations religieuses pour fournir aux futurs migrants qui souhaitent se marier des informations sur la vie en Australie, leurs droits juridiques et des services de soutien. La Corée du Sud, par exemple, a suivi un parcours semblable avec un contrôle et un conseil aux épouses et conjoints étrangers. Il y a aussi de nombreuses ONG apportant un soutien aux épouses migrantes.

Les gouvernements des pays d’origine des conjoints transnationaux luttent pour réguler le phénomène, oscillant entre l’interdiction et la réglementation des courtiers. Mais l’interdiction est difficile. Le courtage est une émanation des formes coutumières de mariages arrangés, et il s’appuie très largement sur les réseaux personnalisés. Aujourd’hui, la majorité des mariages transnationaux sont organisés par des réseaux de famille élargie, et sont de plus en plus facilités par la technologie moderne. Ces mariages peuvent être particulièrement importants puisqu’ils permettent aux femmes des pays moins développés de travailler dans des pays où les salaires sont plus élevés et ainsi, envoyer de l’argent dans leur pays d’origine. Le mariage transnational est inévitable dans notre monde globalisé, c’est un aspect du cosmopolitisme. Il implique inévitablement un risque, mais pour beaucoup il offre des opportunités personnelles, sociales et économiques.

Traduction : Elodie Prenant
Source (Kathryn Robinson / East Asia Forum) : Love boundaries cross borders marriage
Photo : GoofyG28 / Flickr

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