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En Thaïlande, les survivants du communisme commémorent la lutte armée avec un appel à la démocratie

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NAKHON PHANOM – En août dernier, à l’occasion du cinquantenaire du premier affrontement violent entre les communistes et les forces de sécurité thaïlandaises, le “camarade Tang” qui avait pris part au combat, a marqué cet événement par un appel à la démocratie.

Aux premières heures du 7 août 2015, les villageois et les hommes politiques locaux affluent par la porte du temple du village de Nabua, pour célébrer l’incident notoirement connu sous le nom de Day the First Gunshor Rang Out ou Le jour du premier coup de feu. Malgré l’avertissement des militaires, les quelque 250 personnes ne sont pas uniquement réunies pour honorer les ex-communistes, mais également pour appeler à l’affranchissement de l’actuel pouvoir militaire en Thaïlande.

7 août 1965. Nabua, un village de l’ethnie Phu Thai, fait les gros titres partout en Indochine car c’est le lieu de la première confrontation physique entre les militants communistes et les forces de sécurité thaïlandaises. Selon des témoins, huit villageois communistes ont été impliqués et l’un d’entre eux a été abattu après l’encerclement de la ville par les forces gouvernementales. En leur mémoire, 50 ans plus tard, les villageois offrent des offrandes dans le temple.

« Avant, les militaires s’associaient à notre commémoration. »

Le camarade Tang, 88 ans, est l’un de ces huit villageois. Dans son uniforme d’un blanc immaculé et ses lunettes noires, il est assis sur le sol carrelé du sala (la cour qui mène vers la salle d’études des moines, ndt) et accueille les nouveaux venus d’un oeil vif : « C’est la deuxième année qu’on nous interdit une grande célébration et nos financements ont été coupés. Par le passé, les militaires s’associaient à notre histoire politique alors que maintenant ils viennent pour nous contrôler ». Pendant 14 ans, l’événement a en effet permis aux villageois d’organiser des débats politiques, des conférences et des manifestations culturelles. Mais depuis deux ans, le financement de la rencontre est passé de 20000 à 10000 bahts, les délégués militaires ont exigé une manifestation plus restreinte et ont interdit toute allocution politique. Avant le début de la cérémonie, le camarade Tang se lève pour accueillir des officiers venus en observateurs.

150 étudiants de l’université Rajabhat de Sakon Nakhon comptent également parmi les invités. La veille de la cérémonie, leur maître de conférence Wichan Sittiham a organisé un cours en vue d’encourager les étudiants à s’imprégner de leur histoire politique locale. Le « camarade Tang », dont le nom véritable est Chom Saenmit, a ainsi pris la parole devant les étudiants à la faculté des Sciences humaines et sociales. Il est résolu à apprendre à tous ceux qui le souhaitent les faits souvent ignorés du mouvement communiste dans l’Isaan. “Le sens politique du 7 août abordé hier à l’Université Rajabhat a été très positif », ajoute-t-il avant de regretter que ce genre d’événement universitaire reste difficile d’accès aux villageois. Pour Rotchana Ngaolakon, un étudiant de troisième année en Administration publique, “la force de l’ancienne génération est impressionnante. Le camarade Tang, un simple agriculteur a adopté une idéologie forte contre l’oppression. Et aujourd’hui encore il demande avec insistance le retour à la démocratie”.

Une histoire qui ne s’apprend pas à l’école

Malgré la demande pressante des militaires d’éviter les sujets politiques, les intervenants insistent sur la nécessité d’un retour à un système démocratique en Thaïlande. L’ancien député Paichit Sriwarakham, du parti Pheu Thai, vêtu du costume traditionnel Isaan, salue les habitants de Nabua pour avoir montré l’exemple de la résistance à la dictature il y a 50 ans. Sous les applaudissements du public, il soutient que “l’union est indispensable à notre revendication de démocratie”.

L’allocution du camarade Tang est ferme: “Nous nous battons pour la démocratie depuis si longtemps, il est temps qu’elle soit donnée au peuple. Dans le passé beaucoup de personnes de notre village ont été tuées chez elles ou dans leurs champs.” Le début de son récit sur la répression anti-communiste des années 1960 et 1970 est interrompu par l’animateur, qui s’empresse d’annoncer la prestation suivante : une danse de l’ethnie Phu Thai.

Après la chute du parti communiste thaïlandais au début des années 1980, le camarade Tang a retrouvé au village son existence de cultivateur de riz. Pour lui, cette commémoration annuelle est l’unique chance d’obtenir une reconnaissance publique de ce qu’il considère comme une lutte de plusieurs décennies contre la dictature. Au cours de notre entretien, il en convient : « Nous avons pris conscience que sans ces événements commémoratifs, l’histoire de notre combat politique serait perdu. »

Dans les luxuriants jardins du temple, de petits groupes d’étudiants se sont rassemblés pour parler avec d’anciens combattants communistes. Une étudiante, Mlle Rotchana, s’est dite frustrée par l’oubli du mouvement communiste dans son cours d’histoire. « On parle rarement des incidents de Nabua. Ils constituent pourtant un moment important de l’histoire des Phu Thai et du peuple de l’Isaan. En tant qu’étudiants, nous avons besoin de connaître ces réalités non mentionnées dans nos livres d’université”, ajoute-t-elle, avant de préciser que ses parents ne souhaitaient pas la voir participer à l’événement.

Le système éducatif thaïlandais est célèbre pour son enseignement focalisé sur l’élite et le manque de considération envers l’histoire politique du pays. Cela entraîne, selon Anuwat Saelim, étudiant en Administration publique, un certain désintérêt politique chez les élèves. “Ceux qui, comme Dao Din, s’intéressent à la politique et aux mouvements populaires, sont jugés comme des radicaux, les moutons noirs de la société” précise-t-il en se référant au groupe d’étudiants qui a récemment organisé des manifestations contre le gouvernement militaire dans le Nord est du pays. “Dans le passé des jeunes prenaient les armes et se battaient pour leurs idéaux”, selon M. Anuwat. “Aujourd’hui les rares étudiants à oser protester contre le gouvernement sont poursuivis ». « La classe dirigeante doit vraiment avoir peur de nous”, conlut-il.

Traduction : Michelle Boileau
Source (The Isaan Record) : Northeasterners Mark 50th Anniversary of the Communist Armed Struggle

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