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Vies de l’Isaan : quel parcours de soin pour les villageois?

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Pendant 35 ans, le système de santé thaïlandais a longtemps reposé sur une armée de « bénévoles de santé de village » pour procurer les premiers soins aux habitants des communautés. Maintenant que le pays dispose des soins de santé universels, ce modèle – établi à l’origine pour favoriser l’accès des communautés rurales pauvres aux soins médicaux indispensables – est-il obsolète ?

KHON KAEN – Mekhala Nonsiri est assise sur le seuil du deux-pièces qu’elle loue dans un bidonville de Khon Kaen. Elle est atteinte d’une carence aux os en calcium, qui lui rend la marche quasi impossible. Vivre avec un handicap dans une communauté urbaine est déjà un défi mais sans les visites quotidiennes d’un Bénévole de Santé de Village (VHV), sa vie serait bien plus difficile.

Mme Nonsiri vit à Theparak 5, l’une des communautés du bidonville de Khon Kaen. En retrait d’une allée étroite et accessible par un chemin encore plus étroit, sa maison donne sur la voie ferrée. Comme tout le monde ici, elle est habituée à stopper les conversations au milieu du fracas assourdissant des trains qui passent.

Mme Mekhala doit se soucier de plein de choses, mais une chose dont elle n’a pas besoin de se préoccuper, c’est le déjeuner. Chaque jour, Uthumporn Srichai, une Bénévole de Santé de Village vient chez elle et lui apporte un repas gratuit. Cette femme de 52 ans est VHV depuis six ans et s’occupe de 15 personnes handicapées à Theparak 5 et dans les bidonvilles voisins. Dans sa communauté, Mme Uthumporn et neuf autres VHV assurent la liaison entre les villageois et le secteur officiel de la santé. Ils fournissent les services de base comme le contrôle de la pression artérielle, les consultations de santé, les premiers soins et, parfois, le transport à l’hôpital.

La Thaïlande a mis en place ce système de prestation de soins en 1980 après la ratification par le pays de la Déclaration d’Alma-Ata, un accord international pour améliorer la santé de tous les peuples. Dans les années 1980, les déplacements en secteur rural – là où vivait la majorité de la population – étaient difficiles. Les soins médicaux étaient couteux, voire prohibitifs pour les pauvres. Il était logique pour les communautés de mettre en place des moyens pour prendre soin de leur propre santé.

Ville ou campagne, un parcours de soins différent

La Thaïlande de 2015 est tout à fait différente. Selon le Programme de Développement des Nations-Unies, le nombre de ménages pauvres dans l’Isaan est passé de 3,4% en 1996 à moins de 1,9% en 2009. Les habitants du Nord-Est sont aussi plus instruits et urbanisés. Plus important encore, un système de soins de santé universel bon marché a été mis en place en 2002.

Néanmoins, le programme des VHV a continué à se développer. Ils étaient 700 000 en 2005 et sont maintenant plus d’un million, chacun travaillant avec sept à douze familles dans chaque communauté de Thaïlande. Les VHV doivent systématiquement coordonner leur travail avec les politiques de santé publique du gouvernement
Le budget national du programme VHV dépasse 178 millions d’euros par an et inclut les fonds pour les allocations mensuelles de 15 € perçues par les bénévoles depuis 2001.

Compte tenu des changements dans les données démographiques de la pauvreté en Thaïlande et le développement de l’accès au système de soins, a-t-on toujours besoin des VHV ? Le Dr Amon Nondasuta, ancien Secrétaire Permanent à la Santé Publique de Thaïlande, était en charge du programme national de soins de santé primaires de 1983 à 1986. Il est maintenant âgé de 87 ans et à la retraite mais c’est sous sa direction que le programme de bénévolat sanitaire des communautés thaïlandaises a été lancé il y a 35 ans. La mission du programme a toujours été de développer “l’accès de la communauté” en plaçant les soins de santé primaires entre les mains des villageois et en créant une “autonomie sanitaire”, nous explique-t-il par courriel. À l’origine, il avait espéré voir « les gens prendre pleinement le contrôle de leur propre santé via un changement de comportement ou la planification et la gestion de la santé ». Mais cette mission, admet le Dr Amon « n’a pas été pleinement remplie à ce jour ».

Un rapport de 1997 a constaté que le recours aux VHV a diminué au fur et à mesure que la Thaïlande s’urbanisait et avait un meilleur accès aux services médicaux. En conséquence, « de plus en plus de gens s’inscrivent d’eux-mêmes dans ce nouveau cadre de soins » conclut le rapport. « Les citadins ont de nombreuses possibilités pour consulter un médecin, donc ils n’ont pas recours aux VHV », précise Vanarat Kongkam qui supervise le programme VHV dans la municipalité de Khon Kaen.

Les partisans du programme VHV soulignent que celui-ci est étroitement lié au développement de la communauté, un rôle qui ne peut pas être rempli seulement par les services de santé officiels. « Les VHV sont des références pour les gens des communautés. Ils sont dédiés à de nombreuses causes sociales. Ils deviennent respectés et peuvent être élus chefs » déclare Waraporn Chukhanhom, secrétaire de direction à la Santé Publique pour le District de la ville de Khon Kaen. Les fonctionnaires qui travaillent avec les VHV confirment ce sentiment et insistent sur le rôle crucial que joue le programme pour le système de santé du pays. Dès le début, rappelle Mme Vanarat, le programme a été « exclusivement conçu pour donner aux pauvres un accès aux soins médicaux ».

Souvent, le manque de transports constitue un obstacle supplémentaire aux soins. Pour les habitants des communautés rurales éloignées de l’Isaan, aller jusqu’à l’hôpital peut être particulièrement compliqué. Pour faire face à ce problème, le programme VHV a créé des « Pavillons Heureux » : petites stations médicales où les volontaires fournissent les soins de base à proximité des maisons des habitants. « Le programme des ‘Pavillons Heureux’ fonctionne bien » souligne Mme Waraporn, ajoutant qu’il aide les populations vulnérables à « réduire le coût des visites à l’hôpital ».

Comme ils font partie des communautés auxquelles ils viennent en aide, les VHV connaissent les luttes quotidiennes de leurs voisins et peuvent mesurer le bien-être général des familles dont ils ont la responsabilité. Ils peuvent aider les gens ayant des problèmes de mobilité en les assistant, en leur donnant des bains ou leur apportant des repas diététiques appropriés.

Plus important, affirment les partisans, les volontaires aident les villageois à naviguer dans la bureaucratie médicale et à personnaliser leur suivi de santé. Quand Mme Makhala a commencé à avoir des difficultés pour marcher, elle ne pouvait pas se permettre d’acheter un fauteuil roulant. Avec l’aide de sa VHV, Mme Uthumporn, elle a pu obtenir des fonds municipaux pour en financer un.

 Programme de formation

Le programme VHV procure également des formations sanitaires de base à des villageois sélectionnés. De cette façon, ils peuvent relayer le système de soins officiel et soutenir activement la prévention médicale dans leur communauté.

Ce rôle de passerelle est particulièrement fort pour Somphaan Sonphromma, une femme de 50 ans habitant à Khok Si, un village situé à huit kilomètres à l’extérieur de la ville de Khon Kaen. Elle est l’une des vingt bénévoles de santé du village qui forment les gens sur les moyens de lutter contre les maladies liées aux moustiques telles que la dengue. Une des tâches hebdomadaires de Mme Somphann est de visiter les familles qui lui ont été attribuées et de distribuer du poisson et des produits chimiques qui détruisent les larves de moustiques. « Les VHV et les villageois vivent dans la même communauté, par conséquent, les volontaires connaissent les problèmes des gens mieux que le médecin et peuvent s’entre-aider » ajoute Jitti Chertchoo, chef de la communauté du bidonville Theparak 5.

Le modèle de bénévolat local est également efficace en Thaïlande car il reflète une pratique culturelle – les villageois qui prennent soin des membres de la famille et soutiennent le bien-être de la communauté.

Traduction : Edith Disdet
Source ( Zoe Swartz, Mariko Powers, and Katie Mathieson/The Isaan Record) : The value of village health volunteers in times of universal health care

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