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Sesan II, le barrage qui va coûter cher aux Cambodgiens (partie 2/2)

Pêche sur la Sesan.

(Suite) : Lire la première partie de l’article

En plus de la délocalisation forcée de milliers de villageois, le barrage de Sesan 2 est susceptible de mettre en danger la sécurité alimentaire de millions de personnes sur les rives du Mekong et du “Bassin des 3S”. Selon de nombreux experts piscicoles et des écologistes, les effets négatifs du barrage LS2 sur de nombreuses espèces de poissons pourraient s’avérer pires que ceux des autres barrages précédemment construits sur la branche principale du fleuve.

L’épuisement des réserves de poissons

Les rivières Sesan et Srepok ne se rejoignent que 25 km avant d’atteindre le Mekong. Les deux rivières ne sont pas seulement des voies principales de passage du bassin du Mekong, mais une route migratoire essentielle pour de nombreuses espèces de poissons uniques dans la région. Pour Meaeh Mean, fermer l’accès à la confluence des rivières Sesan et Srepok, pourrait réduire le nombre de poissons qui transitent par ces voies de manière significative et à terme mener à leur extinction : “De nombreux poissons venant du Tonle Sap (le plus grand lac d’eau douce d’Asie du Sud-Est qui relie le Mekong au centre du Cambodge) remontent le courant jusqu’ici. Ils fournissent l’alimentation indispensable à des millions de Cambodgiens. L’un comme l’autre seront donc anéantis”.

Selon International Rivers, un groupe de réflexion qui suit de près l’écologie fluviale dans le monde, la dernière étude conduite par l’Académie Nationale des Sciences estime que les réserves de poissons pourraient diminuer de 9,3% dans le Bassin des 3S et entraîner la disparition de 50 espèces de poissons.

Tant l’équilibre nutritionnel – le poisson est la nourriture de base et la principale source de protéines de millions de personnes – que les traditions locales seraient bouleversés par la réduction des espèces, confirme Ouch Vibol un militant de l’Association cambodgienne de la protection de la culture et de l’environnement (CEPA). Si l’on considère le lac Tonle Sap comme le coeur du Cambodge qui s’abreuve du Mékong et des autres affluents, en pompant l’eau des crues pour irriguer pendant la saison sèche et protéger les milliers de poissons avant qu’ils ne remontent le courant, alors construire un barrage à la jonction des feuves Sesan et Srepok serait comme “couper l’artère du coeur” déclare le militant de CEPA. Il ajoute qu’indépendamment de la baisse du nombre de poissons, le barrage affectera aussi le cours des sédiments dans le fleuve et donc, à plus long terme, affaiblira la fertilité des terres agricoles et augmentera le processus d’érosion.

Thongming, le pêcheur lao-cambodgien, vit à environ 30 km en aval du barrage. Il explique qu’avant, il pouvait facilement attraper beaucoup de gros poissons en quelques heures, tandis qu’à présent, il doit passer la journée entière pour une seule prise dans ses filets, s’il a de la chance. Il ajoute qu’à cette période de l’année (juin 2015), de nombreux poissons migrent dans les rivières Sesan et Srepok et qu’il en attrape davantage. Mais il soupçonne que cette prise accrue est due au fait que le poisson n’est pas en mesure de nager comme d’habitude vers le haut de la rivière – dont le débit a d’ores et déjà été modifié – à cause de la construction du barrage.

À qui profitera l’énergie?

Malgré les inconvénients écologiques et socio-économiques du barrage LS2, le gouvernement cambodgien est inflexible : la capacité de production de 400MW ne pourra qu’aider la région à mieux se développer. Avec plus d’énergie pour alimenter l’industrie, les autorités vantent la création d’emplois dans la région et la possibilité pour plus de ménages de jouir de revenus stables dans le secteur industriel. Cependant beaucoup de personnes doutent que les habitants des régions inondées puissent devenir des ouvriers dans l’industrie. Car dès le début du projet, on ne leur a donné aucun choix.

Selon Premudee Daoroung, la coordinatrice de Towards Ecological Recovery and Regional Alliance (TERRA) / Foundation for Ecological Recovery, une organisation basée en Thaïlande qui suit les questions environnementales en Asie du sud-est, pour la plupart des autochtones le long de Sesan et Srepok, qui n’utilisent pas l’économie monétaire, les conséquences économiques et sociales dues au barrage auront des conséquences dramatiques. « Certains d’entre eux ne parlent même pas cambodgien mais leur dialecte. Imaginez ce qui se passerait si une personne venue pour travailler dans des usines de Bangkok, ne parlait pas thailandais” déclare Premudee. Pour moi le projet est complètement illégitime car je n’y vois aucun avantage”. Elle ajoute que la manière avec laquelle l’Evaluation de l’impact environnemental (Environmental Impact Assessment, EIA) a approuvé le projet est également très controversée puisque les communautés concernées n’ont jamais été consultées et le rapport complet de l’étude d’impact environnemental (EIA) jamais publié. En effet, alors que le gouvernement cambodgien promet d’améliorer le processus d’EIA en tenant compte des impacts transfrontaliers du barrage, sa construction ne se poursuit pas moins..

Meaeh Mean, du Réseau de protection des rivières 3S, considère les prétentions du gouvernement cambodgien sur l’électrification à moindre coût dans les régions reculées du pays sans fondement. “Je crois qu’une grande partie de l’énergie produite par le barrage LS2 sera acheminée vers Phnom Penh ou vendue au Vietnam. Ceux qui en supportent le coût n’en seront pas les principaux bénéficiaires. Actuellement, seulement 24% de la population accède à l’électricité, dont le prix est parmi les plus élevés au monde, sans signe de diminution”.

Ouch, un autre militant pour la défense des rivières de CEPA, a depuis le début émis des doutes sur la décision du gouvernement de construire le barrage dans une région plate, au risque de provoquer d’importantes inondations et une flambée des coûts de la construction. Selon lui, l’une des raisons majeures de la construction du barrage LS2 n’était peut être pas le besoin d’énergie mais les juteux profits résultant de l’exploitation forestière .”En construisant le barrage dans une zone de forêt tropicale dense, le gouvernement pourrait engranger des bénéfices avant même que le barrage ne produise de l’électricité”, déclare-t-il. “Beaucoup de villageois m’ont aussi raconté que quelques fonctionnaires avaient abattu illégalement et transporté des arbres des parcs nationaux de la province de Ratanakiri au-delà de la zone du réservoir, prétextant qu’ils venaient de zones à déboiser avant la montée des eaux”.

Alors que sous le brûlant soleil du mois de juin humide, les Cambodgiens aisés cherchaient refuge dans les salles climatisées, j’ai par hasard dans une cafeteria, rencontré Saran, originaire de la province de Ratanakiri, célèbre pour sa nature sauvage. Dans un Thaïlandais approximatif et un anglais courant, il m’a raconté avec passion ses souvenirs d’enfance quand il aimait passer une grande partie de ses vacances à pêcher au bord de la rivière Sesan et à jeter des pierres dans le fleuve. Il déplorait que sa province natale bien aimée ait énormément changé ces dix dernières années. “Même si on considère une grande partie de la région de Ratanakiri comme des parcs nationaux, l’exploitation forestière illégale est encore très répandue et la rivière Sesan n’est plus la même. Il y a de moins en moins de poissons depuis la construction dans les années 1990, du barrage hydroélecrique O Chum2” regrette t-il. Interrogé sur le barrage de Lower Sesan 2, ce natif de Ratanakiri éclate d’un rire moqueur en ajoutant “le gouvernement utilise toujours les mêmes arguments pour justifier les nombreux projets de développement, mais alors qu’eux mêmes et les habitants de Phnom Penh en profitent, les pauvres dans campagnes continuent d’en souffrir”.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Kongpob Areerat/Prachataï): Lower Sesan 2 Dam jeopardizes lives of millions of Cambodia’s river dwellers
Photo : International Rivers/Flickr

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