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Sesan II, le barrage qui va coûter cher aux Cambodgiens (partie 1)

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Afin de répondre au besoin croissant d’énergie nécessaire à l’industrie, le gouvernement cambodgien a dépensé près d’un milliard de dollars US (environ 800 millions d’euros) pour la construction d’un barrage hydroélectrique dont les coûts réels, social et économique dépasseraient largement les prévisions. Une superficie équivalente à une petite province sera submergée, engloutissant des milliers d’habitations et privant de leur alimentation de base des millions de Cambodgiens.

Nous sommes en juin, au début de la mousson et Thonming, un pêcheur lao-cambodgien n’a pas mis longtemps à attraper trois beaux poissons. Cette bonne fortune lui permettra de préparer un excellent repas pour 10 personnes. “C’est la meilleure prise de l’année, il semble qu’il y ait plus de poissons, normalement on doit attendre toute une journée” dit il.

Pour Thonming et ses voisins, quelque 20 000 personnes dans la commune de Koh Saray (province de Stung Trend), une île sur le Mékong au nord est du pays, la rivière a été généreuse cette année, apportant de nombreuses variétés de poissons dans leurs filets.

Non loin de là cependant, le grondement des grues et des tracteurs leur rappellent constamment que leur chance pourrait être de courte durée.

En novembre 2012, le gouvernement a approuvé un projet de barrage hydroélectrique dans la province de Stung Treng. Cet ouvrage est assis sur la rivière Sesan, l’une des trois grandes rivières du “3S River Basin” (Sesan, Srepok et Sekong) – qui se jettent dans le Mekong. Le barrage est placé à 1,5 km en aval de la confluence de Sesan et Srepok, et à 25 km de leur jonction avec le Mekong.

A l’origine, le projet de 816 millions de dollars a été mis en oeuvre sous la forme d’un joint-venture entre le groupe cambodgien ROYAL (Cambodian Royal Group) et la société EVN International Joint Stock Company (filiale de l’électricité du Vietnam). La société vietnamienne a fait marche arrière et conservé 10% des parts, tandis qu’un nouveau venu China’s Hydrolancang International en prenait 51%, le groupe ROYAL, lui, conservait ses 39%. Pendant ce temps la construction du barrage se poursuit et l’entrée du site est interdite à toute personne sans autorisation.

Selon le gouvernement cambodgien, le barrage hydroélectrique Lower Sesan 2 (LS2) est indispensable pour répondre aux besoins énergétiques grandissants tant de la part des industries que pour l’éclairage des maisons rurales qui utilisent encore la lampe à pétrole. Cependant, pour beaucoup de travailleurs de la société civile, pour les écologistes et les populations locales dont les moyens de subsistance dépendent des ressources de la Rivière Sesan, exploiter “la rivière qui jamais ne tarit”, même pendant les périodes de grande sécheresse résonne comme dire adieu à l’existence qu’eux-mêmes et leurs ancêtres ont connue.

Partir ou être engloutis

Lorsque le barrage LS2 (75m de hauteur) sera terminé on estime à 336 km² la dimension du réservoir. Autrement dit, une étendue équivalente à 47059 terrains de football, la majeure partie dans une zone forestière dans l’arrière-pays au nord est du Cambodge sera inondée.
Outre la forêt dégagée avant l’immersion – pour le bois de construction – par ROYAL GROUP, sept villages le long des deux rivières Sesan et Srepok, dont les communes de Srae Kor, Sre Sronok, Kbal Romeas, Krabeil Chrun, seront submergés, déplaçant presque 5000 personnes.

Convaincu de la supériorité des bénéfices par rapport aux coûts, le gouvernement cambodgien a promis un programme de relogement et des dédommagements compensatoires aux villageois évacués. Les autorités ont alloué une somme de 50 dollars US par mètre carré de terrain et ont construit quatre lotissements, deux le long de la route de Ratanakiri, une province à l’Est, à la frontière du Vietnam, connue pour être plutôt sauvage et deux autres dans une forêt de la province de Stung Treng. Au premier regard ces constructions modernes en béton constituent une amélioration par rapport à leurs maisons au toit de chaume. Le gouvernement a également promis le raccordement des habitations au réseau électrique et des subventions pour les produits de première nécessité comme le riz. Cependant beaucoup de personnes sont toujours déterminées à rester dans leurs maisons traditionnelles.

Beaucoup de villageois, comme Phavee une agricultrice de 58 ans de la commune de Srae Kor n’ont jamais quitté leur commune et leur rivière. “Le progrès ne m’intéresse pas, je n’abandonnerai ni la terre ni les tombes de mes ancêtres”. Dans le même village, Sarakom a indiqué que beaucoup de villageois dupés par les fonctionnaires d’Etat ont apposé au mois d’avril 2015, leur empreinte digitale sur des documents sans avoir été véritablement informés que ce faisant, ils consentaient au plan de délocalisation. “Le gouvernement a offert aux familles, 1500 dollars par tombe, puis s’est ravisé et le montant diminué. Quoiqu’il en soit, ça fait bizarre de dire qu’on pourrait vendre les tombes de nos ancêtres ”, s’indigne-t-elle.

Epouvantés à l’idée de n’avoir nulle part ailleurs où aller, 207 familles ont accepté les compensations et le plan de repeuplement, les autres ne sont pas encore prononcés. L’avancement des travaux depuis quelques mois divise beaucoup de familles sur le fait de savoir s’il faut rester jusqu’à la montée des eaux ou partir – déclare Nasuta un habitant de la commune de Srae Kor. Pour Tiankui et Penha deux fermiers de la commune de Sre Somok, âgés de 37 et 21 ans, il n’y a pas d’autre alternative que de s’en aller. Ils ont expliqué qu’en apposant leurs empreintes sur les documents d’acceptation du plan, les chefs de villages ne leur ont pas laissé le choix.

Selon Meaeh Mean, un militant anti barrage de l’organisation 3S Rivers Protection Network (qui aide les communautés affectées par les barrages) le plan de relogement sera défavorable aux habitants en amont des rivières Sesan et Srepok, parce que les terres agricoles, situées à 25 km des rivières, se trouvent sur des terres bien moins fertiles. “Pour des villageois dont la source de protéines vient principalement des poissons de la rivière, être délogés si loin causera inévitablement des diffcultés”, selon lui.

Ces terres sont également très isolées. Et de ce fait, le gouvernement ne peut garantir le raccordement à l’électricité.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Kongpob Areerat / Prachataï) : Lower Sesan 2 Dam jeopardizes lives of millions of Cambodia’s river dwellers

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