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Décentralisation en Indonésie : plus d’argent signifie-t-il moins de pauvreté?

village sur l'ile de sumba

La mise en application de la loi sur la décentralisation a commencé. L’analyse de Jacqueline Vel, qui est retournée pour l’occasion dans l’un des villages bénéficiaires du « Fonds Village », où elle a vécu dans les années 80.

En avril 2015, le gouvernement indonésien a lancé la première étape de l’application de la nouvelle Loi pour les Villages. Cette loi (n° 6/2014) comprend une nouvelle phase de décentralisation destinée à donner davantage d’autonomie aux gouvernements des villages. La loi apporte des changements majeurs sur la façon dont le village est dirigé. Fondamentalement, elle facilite un large afflux d’argent du gouvernement central directement dans les caisses des 74 000 villages d’Indonésie, sans passer par les niveaux supérieurs de gouvernement. En théorie, l’accroissement du pouvoir de décision des gouvernements de niveau inférieur et la mise à disposition de budgets plus importants entraîneront le développement économique et la responsabilisation des gens.

Les critiques doutent que les nouvelles dispositions institutionnelles serviront les intérêts de la majorité dans le village ; au bout du compte, elles pourraient juste fournir une nouvelle source de revenus aux élites. En effet, des études sur les budgets des gouvernements de district ont montré qu’en 2012 presque le tiers des districts indonésiens ont dépensé plus de la moitié de leur budget en salaires et bureaux, et pas pour le service public ou des activités de développement économique. Dans le même temps, 11% de la population vit encore dans la pauvreté, et dans l’Indonésie rurale de l’Est, le taux de pauvreté est le double de la moyenne nationale. Depuis l’introduction en 1999 des lois de décentralisation, il est apparu clairement que la réalité sur le terrain ne correspond pas toujours à la théorie.

Quel sera l’impact du transfert accru d’argent vers les villages sur leur économie politique locale ? Les budgets seront-ils consacrés à différentes sortes de projets publics, maintenant que les villages peuvent décider eux-mêmes de l’affectation des fonds ? Quelles sont les propres priorités d’investissements des villageois ? Et l’afflux de liquidités servira-t-il réellement à réduire la pauvreté dans les villages d’Indonésie les plus démunis ?

Pauvres… ou sans liquidités ?

Ces questions à l’esprit, je me suis rendue au village de Matawai Kajawi sur l’île de Sumba en Indonésie Orientale. J’ai vécu ici pendant six ans dans les années 1980 (à cette époque, son nom était Lawonda). Ce village fait partie du district de Sumba Central, où tous les villages sont officiellement classés comme « pauvres ». 90% de la population vit de l’agriculture de subsistance et se considère comme « tani saja » (seulement des agriculteurs). Ils cultivent du riz dans les vallées et des légumes et d’autres cultures de base sur les pentes des collines. La plupart des ménages ont des porcs et des poulets et les plus aisés possèdent des chevaux et des buffles ou des vaches.

La différenciation sociale traditionnelle entre la noblesse, les personnes libres et les esclaves a perdu de son importance par rapport à une nouvelle distinction de classe entre les tani et la classe politique. Cette dernière tire ses revenus de l’Etat d’une façon ou d’une autre – soit des salaires, soit des majorations et pots-de-vin sur des projets gouvernementaux. Géographiquement, la classe politique réside dans la capitale du district ou le long de la route principale qui conduit à leurs villages d’origine. Bien que les statistiques au niveau national soient précises sur les taux moyens de pauvreté, au fond d’eux-mêmes, les gens font des distinctions différentes, souvent plus sophistiquées et détaillées, entre qui est pauvre et qui ne l’est pas. Ceux qui ont de la terre et du bétail ne sont généralement pas considérés comme pauvres par la communauté, mais ils peuvent encore souffrir de pénurie alimentaire et vivre dans des maisons très simples sans électricité. Mais, ce qui est certain, c’est que les tani ont peu ou pas d’argent.

Augmentation du capital des villages

Pendant des années, les politiciens des districts ont essayé de profiter de la décentralisation et du budget du district en particulier. Ils ont fait pression sur le gouvernement central pour diviser les districts afin de créer davantage d’entités administratives ayant droit à leur propre transfert budgétaire du gouvernement national. Le nombre de districts est ainsi passé de 302 en 2002 à 413 en 2013. Les villages sont divisés pour la même raison, anticipant l’augmentation des budgets des villages par le biais de la nouvelle Loi pour les Villages. La conséquence est un énorme morcellement administratif. Au Sumba Central, le nombre de villages a augmenté de 50% depuis 2010 et le nombre moyen d’habitants par village est tombé à 1000.

Dans les économies essentiellement sans liquidités de villages comme Matawai Kajawi, l’afflux d’argent pour le budget du village constitue un changement majeur de l’économie locale. Chaque village, nouveau ou ancien, est en droit de recevoir son Fonds Village. Les calculs sont faits selon une formule de répartition nationale. Plus la population est faible, plus l’allocation budgétaire est faible. Cependant, la formule inclut aussi d’autres facteurs qui ont un effet positif pour les villages pauvres et éloignés par rapport à la moyenne du district. En 2015, le gouvernement du district de Sumba Central a calculé des budgets de villages entre entre 29 000 € et 36 800 €. La conséquence pour Matawai Kajawi est que, par rapport à l’année dernière, la dotation du village va doubler pour atteindre 30 800 €. Un ancien chef de village a indiqué que le fonds n’était que de 4 400 € en 2003 alors que depuis 2006, le fonds Village s’est élevé à environ 12 700 €. La presse prédit un budget de 88 700 € par village dès l’achèvement de la mise en œuvre de la loi en 2018. Que financera cet argent ?

Des liquidités pour ceux qui n’en ont pas

Bien que le développement économique et la responsabilisation des populations soient les priorités du budget du village d’après la règlementation du ministère des Villages 5/2015, on ne sait pas encore comment les fonds supplémentaires pour les villages vont bénéficier aux plus défavorisés. Le budget 2015 de Matawai Kajawi sera affecté à une route de 1,5 km, un motoculteur pour les groupes de fermiers qui n’en ont pas encore, un système d’eau potable et l’amélioration de l’habitat (tôles de toit pour 10 maisons).

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