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Calamar S.A. : reportage sur la pêche de calamars dans les eaux cambodgiennes

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Au large des côtes de Sihanoukville, les pêcheurs vietnamiens et leurs paniers flottants sont le dernier échelon d’un trafic lucratif qui s’étend jusqu’aux plus hautes strates de la marine royale Cambodgienne.

Golfe de Thaïlande – Durant 15 heures par jour (du lever du soleil jusqu’à son coucher), Nguyen Truong dérive dans un bateau panier construit en tige de canne à sucre, à la recherche de calamars. « Au Vietnam, il n’y a pas de calamar » explique l’homme de 69 ans depuis son embarcation. « Le Cambodge a des calamars et on en a besoin. »

Chaque matin à partir de 4h, des douzaines de bateaux de pêche non signalés quittent leur mouillage des îles de Koh Tang et Koh Rong Sanloem et filent en direction des eaux libres, où ils rejoignent des centaines de navigateurs vietnamiens dans la solitude et un océan grouillant de calamars. Armés de longues lignes et de centaines d’appâts, les pêcheurs (qui n’ont pas le temps de se reposer entre un soleil de plomb ou de violentes tempêtes) remontent de l’océan des kilos de calamars en une seule journée. Peu après 19h, un bateau-mère traîne les pêcheurs vers la côte et les paniers retournent vers leurs amarres pour compter la prise du jour. « Je peux remonter jusqu’à 10 kilos de calamars par jour » déclare M. Truong, aidé d’un traducteur. « Une fois par semaine, on va à Koh Tral, où on vend le calamar pour 5 dollars le kilo. »

« Un super boulot » pour les pêcheurs

A 40 kilomètres au sud-ouest de Sihanoukville, ce vaste et lucratif trafic pille les mers et, d’après les pêcheurs, la marine royale Cambodgienne est soudoyée pour ce privilège. Pendant deux jours la semaine dernière, les Vietnamiens qui pêchent depuis les paniers, commandent les bateaux-mères et disent délivrer des pots-de-vin ont parlé ouvertement de leur vie en mer et de ce qui se révèle être une opération à plusieurs millions de dollars.

« C’est un super boulot pour gagner de l’argent », d’après M. Truong. « C’est facile : on lance la ligne et l’appât dans l’eau, on attend pendant 2 heures et on remonte le tout. » Nguyen Truong commande l’un des 16 « paniers de pêche » (thung chai en Vietnamien) gérés par un bateau-mère dont le capitaine réclame 2 kilos tous les 10 kilos chargés à bord. En échange, il guette les meilleurs spots, autorise les pêcheurs à passer leurs nuits sur son bateau et les tracte jusqu’à l’île vietnamienne de Phú Quốc (appelée Koh Tral au Cambodge) une fois par semaine pour vendre leurs prises. « Je peux me faire entre 500$ et 600$ par mois » explique M. Truong. « Travailler en mer, c’est plus simple que de travailler la terre ».

En dehors de son équipement de pêche, Nguyen Truong transporte avec lui un réchaud à gaz, un stock de riz, du poisson en conserve, de l’eau et beaucoup de cigarettes, le tout empilé sous une plate-forme en bois de construction sur laquelle il reste assis toute la journée. Deux mâts de bois dominent son thung chai, où une voile de toile attrape le vent. Il possède une ancre, mais la jette seulement lorsqu’une houle menace de l’emporter. En cas d’urgence, il a une lampe attachée à son mât de fortune, un émetteur-récepteur, des cordes, une pagaie et un gilet de sauvetage moisi qu’il pointe du doigt quand on lui demande s’il sait nager. « En cas de souci, je suis capable de flotter. »

Le thung chai danse sur l’eau avec indolence, perdu au milieu des grandes étendues de mer et des centaines de mètres d’océan qui les séparent du bateau-mère. En 10 ans de métier, M. Truong dit avoir « beaucoup » entendu parler d’hommes qui ne reviennent pas de leur journée de travail, perdus en mer sans laisser de trace. Néanmoins, une décennie d’expérience l’éloigne de la peur. « J’ai des compétences » dit-il quand on lui demande comment il bataille contre les tempêtes. « Quand il y a des grandes vagues, je peux manœuvrer mon thung chai pour empêcher quoi que ce soit d’arriver. Rien de ce qui arrive dans cet océan ne peut me tuer. »

A 15 km d’où flottaient les thung chai la semaine dernière se trouve l’île cambodgienne de Koh Tang et sa base navale. Sur la terre ferme, 40 km plus loin se trouvent les quartiers généraux de la marine royale. Rien de tout cela n’inquiète les pêcheurs. « On amarre la moitié du temps à Koh Rong Sanloem et l’autre à Koh Tang » explique M. Truong. « C’est comme si on vivait sur le territoire vietnamien. »

Viet Nan, 47 ans, pêche depuis 20 ans sur un thung chai. Lui et deux de ses fils font partie d’une équipe de 17 paniers attachés à un bateau-mère. Son troisième fils, qui vit avec sa mère sur Phú Quốc, prévoit de les rejoindre avant la saison des pluies. « La plupart des hommes qui se perdent, c’est pendant la saison des pluies » dit M. Nan. « L’année dernière, on a perdu 5 ou 6. On ne les a jamais revus. »

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