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Les travailleuses domestiques mangent-elles à leur faim à Singapour?

Migrants_Singapour

Les plaintes de travailleurs domestiques accusant leur employeur de négligence alimentaire ont augmenté de 20% au sein du refuge d’une organisation de défense des droits des migrants à Singapour.

Après une perte de poids considérable – 20kg en un an – et l’arrêt de ses règles, Louise (nous avons changé son prénom) a été hospitalisée. Elle nous confiait alors : “mon employeur me donnait uniquement des nouilles instantanées, 3 fois par jour, si parfois je lui disais que c’était peu, elle y ajoutait du riz ou me donnait un morceau de pain. Je n’ai mangé ni légumes, ni viande, ni fruits.”

De telles accusations sont courantes. Les plaintes de résidents accusant leur employeur de négligence alimentaire ont augmenté de 20% au sein du refuge de Humanitarian Organisation for Migration Economics (HOME) – Organisation humanitaire des migrations économiques, qui défend les droits des migrants à Singapour).

Pas moins de 8 personnes sur 10 ont dénoncé une nourriture insuffisante. Certaines employées de maison dont la nourriture n’était pas prévue devaient se la procurer elles-mêmes. Certaines autres, à qui l’on reprochait de trop manger, appréhendaient de prendre la ration supplémentaire indispensable à une journée de travail.

Résultats de l’enquête HOME sur l’apport nutritionnel des travailleurs domestiques étrangers

43 femmes – la plupart venant des Philippines et du Myanmar – recueillies par HOME ont été interrogées dans le cadre d’une enquête afin de pouvoir déterminer l’étendue des carences alimentaires.

L’étude révèle que 40% des femmes logées chez leur employeur ont toujours ou souvent faim. 9% seulement (1 sur 10) n’ont jamais ou rarement faim. La majorité d’entre elles (79%) ont en outre perdu du poids durant leurs fonctions à Singapour.

12% ne disposent pas de trois repas par jour et un peu moins de la moitié des sondées (44%) avaient l’autorisation, chez leur dernier employeur de se servir dans le réfrigérateur ou le placard.

Les repas sont pris à des heures à peu près normales, entre 6H et 9h du matin pour le petit-déjeuner, entre midi et 14h pour le déjeuner et entre 19h et 22h pour le repas du soir. Cependant, deux des femmes interrogées ont un petit déjeuner à 5 h du matin et ne dînent que vers 23h voire plus. 72% des personnes interrogées prenaient leur repas à la cuisine Alors que 12% partageaient la table familiale, 12% mangeaient sur le sol de la cuisine ou de leur chambre.

30% seulement aiment la nourriture distribuée et 26% ne mangent pas d’aliments fraîchement cuisinés. Moins de 44% sont autorisées à se servir dans le réfrigérateur ou les placards.

Que mangent-elles ?

Le plus grand nombre (74%) mangent comme leur employeur. Le questionnaire porte également sur le type de nourriture et la fréquence à laquelle elles mangeaient du riz, du pain, des pâtes instantanées, des légumes, de la viande ou du tofu, des fruits et des oeufs. On a ainsi pu établir que 49% absorbent de 14 à 20 portions de glucides (approximativement 2 par jour), 30% seulement 7 à 13 par semaine, soit 1 portion par jour.

70% prennent des légumes tous les jours alors que que 7% déclarent n’en n’avoir jamais mangé – 44% consomment de la viande ou du tofu tous les jours, mais 14% n’en n’ont jamais mangé. Les oeufs sont également régulièrement consommés, pour 12% d’entre elles tous les jours et une à trois fois par semaine pour 60% des personnes consultées.

Les fruits, par contre n’ont pas eu une pas une grande place dans leur régime : près de la moitié (49%) déclarent n’en n’avoir pas mangé au cours d’une semaine normale.

Répondre aux besoins nutritionnels

Les règles inscrites dans “L’emploi de la main-d’oeuvre étrangère à Singapour” concernant la prise en charge alimentaire ne sont pas très explicites. La seule obligation légale est de fournir une alimentation “correcte”, sans plus de précisions.

Les travailleuses domestiques sont souvent apeurées de mettre leurs employeurs en colère en demandant plus de nourriture.

La directrice générale de Homekeeper (une des agences les plus importantes de recrutement de personnel de maison Singapour) Carene Chin a déclaré dans The Straits Times que les travailleurs domestiques devaient être « assez astucieux » pour demander un supplément de nourriture. “Si vous avez peur et n’ osez pas réclamer, alors ne vous plaignez pas de la méchanceté de votre employeur », ajoutant que les servantes ont toujours la possibilité de s’approvisionner pendant leurs jours de congé.

Un tel point de vue ne tient pas compte de la faible marge de négociation des domestiques, plus particulièrement pendant les 6 à 8 premiers mois de leur placement, au cours desquels elles sont entièrement dépendantes de leur employeur, ne percevant aucun salaire afin de rembourser leurs frais de recrutement.

L’année dernière, le ministère de la Main-d’œuvre a communiqué aux médias :
Le ministère de la Main-d’oeuvre examinera sérieusement tout soupçon de maltraitance envers les travailleurs domestiques étrangers quel qu’il soit. Si les abus sont avérés, la salariée aura la possibilité de trouver un autre employeur. Les employeurs contrevenants (qui ne donnent pas suffisamment de nourriture) prendront le risque d’une condamnation à une amende de 10000$ et/ou à une peine de prison pouvant aller jusque 12 mois.

Pour la grande partie de ces plaintes, le ministère a conclu que la privation de nourriture était involontaire. Les travailleurs domestiques étrangers peu habitués à consommer certains types d’aliments ou la diminution des portions n’avaient pas signalés aux employeurs. Ces cas ont été résolus à l’amiable après des éclaircissements respectifs.

Difficile de porter plainte

A la connaissance de HOME, les travailleurs hésitent à déposer plainte du fait que le ministère demande la preuve d’une insuffisance de nourriture, ce qui est difficile à démontrer. La réponse à leur requête étant incertaine, beaucoup choisissent de ne pas porter plainte d’autant qu’ils risquent par la suite de perdre leur emploi. Les employeurs, eux, ont tout loisir de nier ces faits.

Même en apportant la preuve d’une perte de poids significative, la plainte n’est pas recevable par le ministère. Nous avons observé que les seuls motifs considérés comme sérieux étaient l’hospitalisation ou la fourniture d’un certificat médical attestant la malnutrition. Mais les travailleurs migrants doivent-ils être affamés ou se trouver dans un état de privation extrême pour voir leurs demandes prises au sérieux?

Peu de contrôle sur la qualité ou la quantité de nourriture

Les travailleurs domestiques ont quitté leurs employeurs et sont arrivées à HOME pour divers motifs allant du non paiement de salaire, jusqu’à des actes de violence physique ou psychologique. Le plus inquiétant est le nombre d’entre elles qui arrivent affamées ou très amaigries.

Même si beaucoup partagent la nourriture familiale et une proportion globalement équilibrée de de glucides, de protéines et de légumes, le fait que 30% ne reçoivent qu’une portion de riz, de pain ou de nouilles par jour démontre que beaucoup d’employeurs ne fournissent pas l’apport glucidique suffisant pour pourvoir aux besoins de femmes employées de longues heures à un travail physique intense.

Tant que les travailleurs domestiques étrangers travaillent et vivent dans les maisons de leur employeur, aucun contrôle sur la qualité et la quantité de nourriture n’est possible. Les portions sont modestes et les employeurs, qui décident de la quantité et de la qualité de la nourriture, ne semblent pas s’apercevoir que les besoins de calories d’une employée de maison sont deux à trois fois supérieures à celles d’un employé de bureau.

Défis réglementaires

Le guide publié par le ministère de la Main d’oeuvre intitulé “Votre guide à l’usage des employeurs d’un domestique étranger” définit les grandes lignes des responsabilités des employeurs quant aux frais médicaux, au logement, aux jours de repos et la sécurité. Mis à part le fait que l’employeur doit en assurer le coût, aucune information cependant sur la manière de les nourrir suffisamment et correctement. Le programme d’orientation de l’employeur (EOP) inclut une section nourriture, mais ce cours n’est uniquement disponible que pour les primo employeurs et son contenu n’est plus disponible une fois la formation terminée.

Un apport nutritionnel suffisant empêche les effets indésirables de la malnutrition : des carences nutritionnelles et psychologiques (sur la santé mentale, par exemple) et physiques (par exemple des carences en iode ou en fer qui peuvent s’avérer mortelles)L

Le ministère de la Main d’oeuvre devrait sensibiliser les employeurs sur la quantité, la qualité et les contraintes religieuses ou culturelles alimentaires des domestiques.

S’ils n’ont pas la possibilité de contrôler ce qu’ils mangent ni la quantité absorbée et si les employeurs peinent à comprendre les besoins nutritionnels des employés, alors le ministère doit fournir des directives claires et précises sur cette question et être plus réactif face aux employeurs qui ne se préoccupent pas du bien être alimentaire de leur personnel.

Après son séjour dans le foyer de HOME, Louise a repris un peu de poids et retrouvé un nouveau patron. On ne dit pas si son précédent employeur a été poursuivi pour avoir distribué une nourriture déséquilibrée.

Traduction : Michelle Boileau
Source (B. Lewis/The Online Citizen) : Do Foreign Domestic Workers get enough food?
Photo : HOME Singapore

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