AlterAsia

Politique

Jaran Ditapichai : «Même si leur organisation n’existe plus en Thaïlande, les Chemises rouges, elles, ne sont pas vaincues»

Jaran Ditapichai

Jaran Ditapichai est un vétéran du combat démocratique en Thaïlande. Ancien commissaire national des droits de l’homme, il fut démis de ses fonctions au lendemain du coup d’Etat de 2006. Après le coup d’Etat de juin 2014, il a fondé avec le dirigeant du parti Phuea Thai, Jarupong Ruangsuwan, »l’organisation des Thaï libres pour les droits de l’homme et la démocratie », mouvement de résistance en exil. Aujourd’hui, Jaran bénéficie du statut officiel de réfugié politique, accordé par la France. Une interview d’Eugénie Mérieau.

Eugénie Mérieau : Quels sont les objectifs de votre mouvement ?
Jaran Ditapichai :
Il s’agit d’un réseau de personnalités qui s’opposent au coup d’Etat du 22 mai 2014 et qui ont décidé, plutôt que de vivre sous le joug des militaires, de s’exiler pour monter une campagne internationale de mobilisation contre l’usurpation du pouvoir par la junte thaïlandaise. Nous considérons que le régime militaire actuellement au pouvoir ne peut pas être considéré comme le gouvernement légitime de la Thaïlande, et nous oeuvrons à ce que cette lecture soit celle des gouvernements étrangers ainsi que de l’opinion internationale. Notre mouvement a six objectifs :
1- s’opposer à la dictature militaire et au réseau des élites traditionnelles pour retourner le pouvoir au peuple ;
2- restaurer la démocratie et s’assurer de son caractère permanent et intangible ;
3- respecter la dignité humaine, l’égalité, la liberté, et la paix ;
4- promouvoir une économie de marché équitable;
5- réformer la culture thaïe pour la rendre compatible avec la démocratie ;
6- développer le peuple Thaïlandais pour l’internationaliser.

Pour l’instant, le comité est présidé par Jarupong Ruangsuwan, dirigeant du Phuea Thai et ancien ministre de l’Intérieur. Nous comptons parmi nos membres Sunai Chulapongsathorn, ancien député du Phuea Thai et président du comité parlementaire sur les affaires étrangères, Jakrapop Penkair, ancien ministre rattaché au bureau du premier ministre, Robert Amsterdam, avocat international des droits de l’homme et moi-même.

Il s’agit d’un mouvement différent de celui de l’UDD [Union pour la Démocratie contre la Dictature, organisation des Chemises rouges] : il n’y a pas de « cartes de membres » – son but n’est pas non plus d’organiser des manifestations en Thaïlande. Ce mouvement est avant tout destiné à s’assurer du soutien d’un certain nombre de pays et d’organisations et de mobiliser l’opinion publique dans plusieurs pays en faveur des droits de l’homme et de la démocratie en Thaïlande, comme le mouvement Free Burma avait réussi à le faire pour défendre Aung San Suu Kyi.

Le nom de notre organisation a été l’objet de nombreuses discussions entre membres. L’expression « Thaïs libres », ou Seri Thai en siamois, renvoie à l’organisation emmenée par Pridi Banomyong qui s’est opposée à la collaboration avec les Japonais mise en place par Phibulsongkhram pendant la seconde guerre mondiale. C’est grâce à l’action de Pridi et des Thaïlandais en exil contre la dérive de la Thaïlande dans le camp des forces de l’Axe que la Thaïlande s’est trouvée après la seconde guerre mondiale dans le camp des vainqueurs, essayant même de condamner rétroactivement son propre gouvernement – le gouvernement pro-japonais de Phibulsongkhram.

En ce qui concerne les droits de l’homme, il s’agit d’un mot-clé essentiel pour mobiliser l’opinion internationale au-delà des clivages partisans. Les droits de l’homme sont universels et au-dessus de la politique. Dès que l’on parle de politique, on peine à mobiliser, car les étrangers ne veulent pas qu’on les accuse d’ingérence dans les affaires internes et ils craignent d’être manipulés par l’une ou l’autre des parties en présence. En revanche, les droits de l’homme sont une « valeur sûre » pour laquelle il y a en général peu d’hésitations à se battre. D’ailleurs, certains de mes collègues suggéraient de ne pas faire référence à la démocratie du tout, mais je m’y suis fermement opposé, car je pense que la démocratie reste l’objectif premier de notre mouvement. Ainsi nous signifions clairement notre appartenance au mouvement des Chemises rouges mais surtout nous nous posons en héritiers de Pridi Banomyong et de la révolution du 24 juin 1932 qui renversa la monarchie absolue. C’est pourquoi nous avons choisi la date du 24 juin 2014 pour le lancement officiel du mouvement.

E.M. : Avant le coup d’Etat, certains parlaient de créer un gouvernement en exil au Cambodge. Pourquoi ce plan n’a-t-il pas été mis à exécution ?
J.D. :
Nous n’avons pas les moyens d’établir un gouvernement en exil. Nous n’avons ni les ressources ni les appuis nécessaires. Presque tous les anciens membres du gouvernement ont été convoqués par la junte, ils ont les pieds et poings liés. Il en va de même pour les dirigeants à la fois nationaux et locaux de l’UDD.

Hun Sen, premier ministre cambodgien, est un ami de Thaksin et des Chemises rouges: Thaksin lui a construit des routes et des ponts, Hun Sen a hébergé et fourni une aide non négligeable à ses partisans. Le premier ministre cambodgien est un révolutionnaire, un combattant. Après le coup d’Etat de 2014, il a été très déçu de voir les Chemises rouges se rendre docilement aux convocations de l’armée, acceptant si facilement d’être réduites au silence. C’est la raison pour laquelle il a déclaré qu’il n’accepterait plus d’héberger les Chemises rouges et surtout qu’il ne permettrait pas la création d’un gouvernement en exil sur son sol.

Par ailleurs, la junte a envoyé un signal fort à Hun Sen : en renvoyant les travailleurs cambodgiens chez eux, l’armée « prévient » le premier ministre cambodgien que la trêve est terminée et que les hostilités peuvent reprendre entre les deux pays. Même si Prayuth n’est pas lui-même un « fou de Preah Vihear », les personnes qui l’entourent sont ultra-nationalistes et il est à craindre que de nouvelles incursions sur le temple de Preah Vihear soient à l’ordre du jour.

E.M. : Pendant et après le coup d’Etat, l’UDD est restée silencieuse. Les Chemises rouges sont-elles vaincues ?
J.D. :
Après le coup d’Etat, il y a eu une période de panique. Certains se sont enfuis à l’étranger, d’autres se sont cachés. C’est finalement Jatuporn Promphan, dirigeant officiel de l’UDD, qui a expressément demandé aux Chemises rouges de se rendre aux convocations de l’armée, de ne surtout pas s’exiler et d’obéir à la junte. Pour moi, à partir de cette prise de position-là par Jatuporn, l’UDD a cessé d’exister, tout comme ses dirigeants. Que reste-t-il des promesses faites par Jatuporn et Nattawut sur la résistance que l’UDD opposerait en cas de coup d’Etat? Les Chemises rouges sont déçues, Thaksin est déçu, Hun Sen est déçu, nous sommes tous déçus.

Si l’UDD n’existe plus, les Chemises rouges, elles, ne sont pas vaincues. Nous avons perdu sur le court terme, mais pas sur le long terme. Nous nous préparons à un long combat, qui ne sera sûrement pas résolu en un ou deux ans.

E.M. : Ce coup d’Etat vous rappelle-t-il d’autres épisodes violents de l’histoire de la Thaïlande?
J.D. :
Après les événements du 14 octobre 1973, nous sommes également partis nous réfugier à l’étranger. Mais en 1975, nous n’avions pas de leader. Aujourd’hui, nous avons Jarupong. En 1975, nous n’avions que peu de soutiens des gouvernements étrangers et de l’opinion publique internationale. Paradoxalement, c’était plus facile de créer un comité de soutiens car dans les années 70, le militantisme était la norme. Les communistes, trotskistes et autres mouvements de gauche étaient facilement mobilisables contre les gouvernements militaires généralement anti-communistes. A l’époque, en France, il y avait, je me souviens, un comité de soutien au peuple thaïlandais composé d’environ 30 membres français et thaïlandais. Pierre Rousset, du Comité de solidarité avec le peuple thaï (CSPT), nous accueillait à Paris. Il avait notamment hébergé Seksan Phaseuk, Mo Weng et Pridi Boonseu. Par la suite, Mo Weng et moi-même sommes devenus des Chemises rouges, Pridi Boonseu a rejoint les Chemises jaunes et enfin Seksan Phaseuk est l’un des rares intellectuels thaïlandais à avoir réussi à se démarquer à la fois des Chemises jaunes et rouges.

E.M. : Selon vous, comment expliquer le coup d’Etat de mai 2014?
J.D. :
Les élites traditionnelles essaient depuis plusieurs années de casser le mouvement des Chemises rouges. Les élites comprennent bien que plus le temps passe, plus les Chemises rouges se détachent de la monarchie en se radicalisant. Les manifestations de Suthep ont fourni l’occasion d’un coup d’Etat militaire: c’était d’ailleurs là leur motivation première. L’armée a estimé que cette occasion ne se représenterait pas et qu’il fallait donc agir en urgence.

Prayuth devrait rester au pouvoir assez longtemps: il doit organiser la rédaction d’une Constitution qui favorise une fragmentation politique pour empêcher qu’un parti politique ne puisse avoir une majorité absolue à la Chambre basse comme ce fut le cas du Phuea Thai. Cette opération risque de prendre un temps considérable, au minimum un an de rédaction, puis plusieurs mois avant la tenue d’élections législatives.

E.M. : Le régime militaire mis en place par Prayuth Chan-Ocha est-t-il plus doux que les précédents régimes militaires?
J.D. :
Le régime militaire de Prayuth s’inspire du modèle de Sarit Thanarat des années 1960. Néanmoins, au XXIè siècle, les militaires sont suffisamment au fait des problèmes de légitimité internationale pour éviter à tout prix de se décrédibiliser par des violations spectaculaires des droits de l’homme. Au contraire, ils organisent une répression invisible pour ceux qui ne la subissent pas directement. Il s’agit d’un régime de terreur psychologique. L’armée nous fiche et nous le fait savoir. Le contrôle que l’armée vise à imposer sur l’ensemble du pays ne s’arrête pas là. L’armée, comme à l’époque de Sarit, essaie de placer ses militaires à tous les postes clé du pays : banques, entreprises d’Etat, organismes publics, entreprises privées, conseil des universités, sans compter les centaines de transferts de fonctionnaires réalisés en à peine un mois pour les remplacer par des militaires ou pro-militaires.

E.M. : Prévoyez-vous de rentrer un jour en Thaïlande ?
J.D. :
Après le coup d’Etat du 22 mai 2014, je suis parti sans aucune affaire, précipitamment. J’ai quitté le pays via le Laos et le Cambodge pour rejoindre l’Europe. Aujourd’hui, je me prépare à vivre très longtemps en exil, dans différents pays, européens, américains, asiatiques. Contrairement à la plupart des autres dirigeants de l’UDD, ça ne me dérange pas de vivre loin de la Thaïlande, j’ai l’habitude de l’exil. Après les événements du 14 octobre 1973, je suis venu en France, ainsi qu’après les événements de mai 2010. De toute façon, je n’ai jamais aimé mon pays: je suis internationaliste avant tout. J’ai déjà plus de soixante ans, alors je me prépare psychologiquement à mourir en terre étrangère.

Propos recueillis par Eugénie Mérieau

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.