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Médias : Aliran Monthly fait ses adieux

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Pendant 33 ans, nous avons mené un juste combat dans Aliran Monthly – malgré les obstacles et les nuisances bureaucratiques, rappelle P. Ramakrishnan, qui a présidé Aliran durant 25 ans.

Quand une chose qui nous est chère à tous touche à sa fin, c’est toujours très triste. Cela évoque beaucoup de souvenirs et fait remonter à l’esprit des moments mémorables. C’est le cas d’Aliran Monthly. Après avoir été présente pendant 33 ans, la revue va cesser de paraître. Le dernier numéro d’Aliran Monthly vient de paraître. Après, il n’y aura plus de copie papier, à part celles de nos archives. C’est un moment déchirant pour tous ceux qui ont été engagés dans la production du mensuel.

Depuis 33 ans, le public malaisien connaissait l’existence d’Aliran Monthly qui a réalisé plus de 350 couvertures et articles sur les violations des droits humains, les abus de droit, le déclin de la démocratie parlementaire, la marginalisation des pauvres et des sans-abris, les travailleurs déplacés, l’inégalité des sexes, les squatters urbains, les conflits religieux, le développement déséquilibré, l’utilisation sélective de l’Internal Security Act (ISA, loi qui a permis la détention sans procès pendant des années, ndlr), la lutte contre la corruption, le gaspillage de la richesse de la nation et bien d’autres problèmes, etc. Nous avons commenté toutes ces graves questions pour nous tous et la nation.

Pendant 33 ans, nous avons mené ce juste combat avec Aliran Monthly. Malgré les obstacles et la nuisance bureaucratique, nous n’avons jamais manqué au public malaisien. Il se peut qu’Aliran Monthly n’ait pas été publié à temps mais nous sommes toujours venus à coup sûr. Chaque numéro d’Aliran Monthly a été une œuvre d’amour. A certains moments, cela fut difficile et même pénible mais ce n’était rien par rapport à la joie quand il paraissait !

Naissance d’une publication

La première couverture était blanche et l’entête très différente. C’était un tabloïd de 4 pages. Nous avions travaillé dans l’urgence. Nous ne savions pas que nous avions reçu un permis. Probablement qu’il s’était perdu à la poste et ne nous est jamais parvenu.

Mais à un moment donné en octobre 1980, nous avons reçu une lettre du ministère de l’Intérieur nous demandant pourquoi nous ne lui avions pas fait parvenir un exemplaire de nos publications comme requis par la loi. Nous avons alors découvert que nous avions un permis d’imprimer. Comme l’année s’achevait et que nous avions à peine le temps de mettre sur pied un magazine, nous avons sorti ce quatre pages qui mettait l’accent sur les aspects spirituels de la vie et réaffirmait clairement ce qu’Aliran signifie : pour commencer, disons clairement qu’Aliran est un mouvement réformiste multi-ethnique, non partisan, concerné par la sensibilisation sociale et la promotion d’un sens commun de la nation. Aliran n’est par conséquent pas relié à un quelconque parti politique, syndicat, organisation communautaire ou autre institution et nous nous situons hors du processus électoral.

L’année d’après, on ne nous a pas donné de permis. Ne demandez pas pourquoi. C’est le privilège du pouvoir. C’est leur droit d’être arrogants.

De Trimestriel à Mensuel

Puis, nous avons demandé un permis pour publier un Trimestriel. La couverture véhiculait un message valide et légitime : « La critique n’est pas un crime. » En fait, il est de notre devoir patriotique de critiquer quand c’est nécessaire.

Nous avons publié le Trimestriel pendant deux ans. Chaque numéro contenait des articles longs, analytiques. Mais ensuite, il fallait patienter trois mois pour le prochain Trimestriel. C’était bien trop long. Nous avons estimé que nous devions communiquer plus fréquemment avec le public.
Alors nous avons déposé une demande pour un Mensuel et on nous a donné un permis pour 1984. Le premier numéro d’Aliran Mensuel a été publié en janvier au plus fort du scandale BMF (Bumiputera Malaysia Finance Limited, banqueroute d’une banque malaisienne pour cause de mauvaise gestion, faisant perdre des milliards de ringgits, ndlr). Bien sûr, nous avions beaucoup à écrire.

Quelle était la signification du Mensuel? Cela voulait dire des informations et des points de vue d’Aliran tous les 30 jours au lieu de 90 jours avec le Trimestriel. Cela voulait dire 12 numéros (plus tard, 11) au lieu de quatre par an. Et du fait de sa fréquence, Aliran Monthly serait plus actuel et d’actualité. Rappelez-vous qu’alors, il n’y avait pas internet!

Nous vendions le Trimestriel et Aliran Mensuel – vous n’allez pas le croire, mais oui, juste un ringgit (0,24€) l’exemplaire. Et à notre crédit – ou non – nous avons maintenu le prix pendant 10 longues années !

Chaque fois qu’il fallait augmenter le prix, il y avait une lutte acharnée au sein du comité exécutif : augmenter ou ne pas augmenter? Les débats étaient vigoureux. A contrecœur, nous avons augmenté le prix en 1992, seulement de 50 sen (0,12 €)! Ensuite, le coût d’impression est monté au milieu de 1994, et après beaucoup d’introspection, nous avons augmenté le prix de 50 sen supplémentaires.

Vous réalisez que nous n’étions pas des hommes d’affaires prudents… Pas étonnant que nous soyons financièrement dans une situation désespérée !

Une touche de brillant… et en avant la couleur

En 1993, nous avons décidé d’utiliser un papier glacé brillant pour la couverture et les pages centrales. Le numéro se concentrait sur les Amendements à la Constitution. Nous ne voulions pas passer sous silence ce sujet capital.

A l’époque, Mahathir voulait nommer Tun Mustapha comme Ministre Fédéral mais il avait oublié la disposition de la Constitution qui requéraient qu’alors Mustapha démissionne de l’Assemblée de l’Etat du Sabah car il ne pouvait pas être en même temps membre de l’Assemblée et membre du Parlement. Ceci aurait entraîné une élection partielle. L’Umno Baru était en position très faible à Sabah. Une élection partielle à ce moment aurait donc pu avoir des conséquences désastreuses pour l’Umno Baru en raison de la formation d’une coalition gouvernementale PBS-Usno. Cette coalition présentait les avantages d’une machine de gouvernement et de ressources d’état pour contrecarrer l’UMNO baru.

Donc, la constitution a été modifiée pour éviter une élection partielle et servir les intérêts de l’UMNO. Les amendements réglaient deux problèmes de l’UMNO Baru (nouvel UMNO) : Mustapha n’avait pas besoin de démissionner et il n’y aurait pas d’élection partielle. Non seulement cela mais dans le futur, il n’y aurait pas d’élection partielle en cas de vacance par décès ni de démission d’un représentant élu dans les deux ans précédant une élection générale programmée.

Ensuite, vers la fin de 1993, nous sommes passés à une édition intégralement en couleur pour la première fois. Cela a coïncidé avec la tragédie des Highland Towers. Le numéro a mis en avant cette triste occasion et le titre « les Malaisiens en deuil » a parlé pour tous les Malaisiens.
Pendant ce temps, le bandeau n’avait pas changé. Nous ne pouvions pas présenter nos photos en pleine page sur toute la couverture. Donc, en 1995, nous avons opté pour un nouveau bandeau qui pouvait être déplacé et mis au-dessus des photos sur la couverture.

Une bombe explose

La couverture avec Rahim Tamby Chik (ndlr : président de l’autorité de représentation des petits actionnaires de l’hévéaculture, ancien vice-président de l’UMNO, ministre en chef de Malacca de 1982 à 1994, accusé de viol sur mineur, relaxé pour manque de preuves en 1994) n’était pas censée faire la Une. Ce fut un changement de dernière minute à la place d’une autre. Nous voulions sortir un important numéro sur Al Arquam (secte islamique malaisienne, ndlr) qui venait d’être interdit (en 1994). Nous avions 16 pages sur ce sujet. Les illustrations étaient prêtes, les films faits et envoyés à Kuala Lumpur pour l’impression. A cette époque, c’est là que se faisait l’impression.

Soudain, l’imprimeur nous a informés qu’il ne voulait plus imprimer le Mensuel. Il avait apporté les pages à la Branche Spéciale pour obtenir l’accord de publication, qui lui aurait répondu « si vous voulez imprimer, allez-y. A vous de savoir si vous voulez avoir des ennuis ». L’imprimeur a reçu le message. Il était temps d’arrêter de travailler avec Aliran. C’était juste avant l’élection générale de 1995.

Nous lui avons dit que ce n’était pas bien de nous laisser tomber au dernier moment. Nous l’avons assuré que nous enlèverions les 16 pages sur Al Arquam et les remplacerions par d’autres articles. Nous avons plaidé notre cause pour ce numéro particulier afin qu’il nous donne un peu de temps pour trouver un autre imprimeur. Finalement, il a accepté.

Voici comment Rahim Thamby Chik s’est retrouvé en couverture de ce numéro. D’ailleurs, nous avions repris un article d’Asianweek centré sur le flamboyant Premier Ministre de Malacca, publié dans le précédent numéro du mensuel. Intitulé « Richesse, Romance et Rahim », l’article parlait des soupçons dérangeants sur le Premier Ministre incluant des accusations d’être un coureur de jupons et d’accumulation excessive de richesses.

L’attachée de presse du Premier Ministre, Khairunddin Hassan, nous a rapidement écrit, rejetant les accusations comme étant sans fondements. En toute justice, nous avons décidé qu’il avait le droit de se défendre. Nous avons respecté le droit de réponse.

Pendant ce temps, après une longue recherche nous avons trouvé un imprimeur à Penang en remplacement de celui de Kuala Lumpur. La couverture « Le temps est venu de parler » a été le numéro immédiatement après celui de Rahim.

En 1994, la politique de l’argent est devenue un gros problème. Le phénomène était tellement rampant que des amendements ont été apportés à la Constitution de l’UMNO Baru pour permettre de prendre des mesures disciplinaires contre les membres qui se livraient à l’achat de voix lors des élections du parti. Mahathir s’exprimant sur les amendements donnait l’impression d’avoir trouvé le remède pour se débarrasser de cette longue maladie !

Certaines choses ne changent jamais

Mais la politique de l’argent nous a accompagnés longtemps. La politique de l’argent pendant les élections semble en effet ne pas poser de problème. Soudoyer des électeurs pour rester au pouvoir ne semble pas considéré comme de la corruption. En revanche, soudoyer pour déloger d’autres personnes de leur place devient illicite. Dans cette situation, les chances pour quelqu’un d’être élu sont menacées et par conséquent, cela suscite des critiques. Mais tout ce tapage ne vise en réalité qu’à sauvegarder des intérêts égoïstes et rien d’autre.

Les règles bien évidemment ne viennent pas à bout de la corruption. Elles n’ont aucun effet en l’absence d’indignation morale. Amender la constitution de l’UMNO Baru ou voter de nouvelles lois n’éradiquera pas la politique de l’argent. Il faut un revirement pour cela. Ceci doit être vu et perçu comme étant moralement répréhensible et contraire à l’éthique. Il faut une volonté politique pour agir. Souvent, ce que nous obtenons est de pure forme.

Exposer la politique de l’argent

La corruption fait partie intégrante de la politique en Malaisie. Nous avons traité ce sujet dans une autre couverture « La bonne affaire des Allocations Partagées ». Vous seriez choqué à juste titre si vous le lisiez maintenant. Si vous pensez qu’allouer 16 000 AP (« Permis d’approbations », nécessaires à l’importation de voiture et alloués en priorité aux Bumiputeras, ndlr) à une seule personne est ahurissant et injustifié, alors vous avez raison. Nous étions entièrement d’accord avec Mahathir quand il a demandé pourquoi on donnait tant de AP à deux personnes et que ces deux personnes les transmettaient à d’autres et se faisaient de l’argent sans se fatiguer. Nous n’avons aucune idée de ce qu’ils ont gagné et combien peu d’impôts sur le revenu ils ont payé.

Parmi les bénéficiaires signalés, se trouvaient le fils de Mahathir, le frère d’Anwar Ibrahim, le fils d’Hamid Omar, le gendre de Rafidah et le fils de Megad Junid. Le nombre d’actions que chacun a reçu estimé impressionnant. Nous avons posé les questions suivantes concernant ces allocations : pourquoi les actions ont-elles été attribuées à des parents aisés des responsables du gouvernement ? Si tout le système a été mis en place pour venir en aide aux bumiputras défavorisés, pourquoi est-il avéré qu’il a seulement profité plus aux riches bumipeteras? Il n’y avait aucune raison pour que les riches bumiputeras s’enrichissent grâce à des programmes destinés à aider les pauvres.

Onze ans plus tard, nous posions toujours les mêmes questions. Il faut lire le numéro d’Aliran Monthly – « La nation de qui? Le programme de qui? » – pour réaliser que la pourriture s’est enracinée.

Nous avons largement couvert le rassemblement de l’Hindraf, la marche Bersih et toutes les diverses manifestations de protestation. Nous avons écrit sur le « Gouvernement de six heures moins le quart de Badawi », comme l’a qualifié et ridiculisé Mahathir. Nous avons mis en couverture le « Pont Tordu » de Mahathir. Notre dossier sur Karpal Singh était complet et a été bien reçu par le public. Plusieurs numéros ont été consacrés aux soins de santé. Nous avons attiré l’attention sur les communautés marginalisées et les abus sur les travailleurs migrants.

Aller de l’avant malgré les obstacles

En accomplissant tout ceci, nous avons rencontré de nombreux obstacles sur notre route. Nous avons eu des problèmes pour trouver des imprimeurs acceptant nos travaux même si nous avions la réputation d’être de bons payeurs. Les imprimeurs faisaient l’objet de pressions et au bout d’un certain temps, ils refusaient d’imprimer pour nous. C’est arrivé au moins deux fois juste avant les élections générales !

Sur une période d’un peu moins de deux ans, entre février 1999 et septembre 2000, Aliran Monthly a même été imprimé par pas moins de huit imprimeurs.

Nous avons eus aussi d’autres problèmes. Comme les ventes du Mensuel étaient bonnes, des inconnus en ont fourni des copies sans que nous le sachions. Une fois, les retours des magazines invendus ont même été supérieurs à ce que nous avions envoyé aux distributeurs!

L’avènement d’internet a affecté durement notre magazine papier. Les gens veulent rapidement des nouvelles et nous n’étions pas des fournisseurs d’actualité en continu. Par conséquent, beaucoup se sont tournés vers internet pour trouver des nouvelles fraiches. Nos analyses et rapports en profondeur sont plus longs que des articles de presse réguliers et certains lecteurs se sont détournés du Mensuel car ils n’avaient pas de temps pour des articles aussi longs.

L’heure est maintenant venue de retirer la version imprimée d’Aliran Monthly. Avec la baisse des ventes et des revenus, il est douloureux mais inévitable pour le mensuel de dire adieu. La première génération des lecteurs d’Aliran Monthly, qui n’est pas familière avec l’ordinateur va trouver cet événement perturbant – bien que nombre d’entre eux, nous ont souhaité bonne chance dans notre projet numérique. Beaucoup sont avec nous depuis le début. Nous leur présentons nos excuses.

Enfin, laissez-moi vous remercier tous du fond du coeur pour votre soutien et vos liens avec Aliran.

Traduction : Edith Disdet
Source (P. Ramakrishnan/Aliran) : Aliran Monthly bids Farewell
Photo : DR

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