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Indonésie : la doctrine du « pivot maritime global » fait des vagues

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Evelyn Goh, professeur à l’Université Nationale d’Australie, analyse la doctrine du « pivot maritime global » et la modernisation militaire sous la présidence de Jokowi.

Contre toute attente, le président indonésien Joko Widodo, plus connu sous le nom de « Jokowi », que l’on avait annoncé davantage concentré sur les dossiers domestiques, a déjà laissé son empreinte sur les scènes régionale et internationale après seulement sept mois de mandat.

Dans le cadre de son nouveau concept présentant l’Indonésie comme un « pivot maritime global », son gouvernement s’est engagé à augmenter les dépenses militaires de défense et a demandé une assistance à différents partenaires internationaux pour moderniser son armée. La coopération économique et militaire a donc été renforcée avec les États-Unis, la Chine, le Japon et l’Inde.

À l’international, Jokowi et son ministre de la Défense ont annoncé leur détermination à combattre les extrémistes musulmans. Dans la région, il a adopté une approche plus ferme dans le domaine de la sécurité maritime – symbolisée par l’ordre de couler trois navires de pêches vietnamiens pour lutter contre la pêche illégale dans les eaux indonésiennes – et a lancé une nouvelle flotte nationale de garde-côtes.

Jokowi semble adopter une approche internationaliste pour développer les partenariats de son pays et consolider sa nouvelle doctrine maritime. Cette stratégie s’ancre dans le cadre d’une politique étrangère globale, dans la continuité de celle de son prédécesseur Susilo Bambang Yudhoyono (SBY).

L’activisme de la politique étrangère de SBY venait de son style personnel et d’une stabilité politique nationale, particulièrement durant son second mandat. Jokowi possède une personnalité très différente et doit faire face à une situation politique interne plus incertaine et à des défis économiques plus importants. Cependant les conseillers en politique étrangère de Jokowi sont des internationalistes qui aspirent à une Indonésie davantage globalisée dans sa politique.

Le signe le plus clair est la doctrine stratégique de Jokowi qui voit l’Indonésie comme un poros maritim dunia – pivot maritime global. Rizal Sukma, conseiller clé de Jokowi en politique étrangère, décrit l’idéal de transformation de son pays en « un point d’appui entre les deux… océans stratégiques » – les océans Pacifique et Indien – comme « le lieu où les tensions de ces deux mers s’apaisent ».

La rhétorique mise de côté, ce concept stratégique inédit est un cri de ralliement pour renforcer plusieurs priorités de sécurité nationale, pour poursuivre des réformes et des investissements nécessaires dans le domaine de la défense et pour conforter une zone stratégique en expansion.
L’idée du « pivot maritime global » aide Jokowi à faire avancer certains projets nationaux en reliant les îles stratégiques de ce vaste archipel, particulièrement en améliorant les infrastructures portuaires. Connecter ces îles permettra une meilleure intégration à l’économie nationale et contribuera à répondre aux tensions locales, particulièrement dans les zones isolées comme les îles Maluku.

Par-dessus tout, l’amélioration des infrastructures maritimes de l’archipel devrait accroître la capacité de l’Indonésie à maîtriser le commerce international et à réduire les coûts du commerce domestique, encore prohibitifs. Cela devrait également augmenter les contrôles effectués sur les ressources maritimes comme la pêche.

Avec ce pivot, Jokowi propose également une vision stratégique pour renforcer le soutien national et international au développement de la défense du pays. Le but ici n’est pas tant de transformer l’Indonésie en une grande puissance maritime que de permettre à la Marine et l’aviation d’être suffisamment équipées pour avoir une capacité minimale d’action face aux menaces maritimes domestiques et régionales, et à protéger le patrimoine, les territoires et les SLO (les lignes de communication maritimes). Ce dernier objectif est devenu une priorité face aux agissements de la Chine en mer de Chine méridionale et des tensions maritimes permanentes avec ses voisins qui en découlent depuis 2010.

La doctrine de « pivot maritime global » entraine une attention croissante portée à l’océan Indien dans la réflexion stratégique indonésienne. En 2012, SBY et son ministre des Affaires étrangères Marty Natalegawa mettaient en avant l’importance de stabiliser cette région de l’océan Indien bordée par l’Australie, le Japon et l’Inde.

Leur idée faisait échos à « l’arc stratégique Indopacifique » mentionné dans le Livre blanc de la Défense australienne en 2013 qui soulignait également la position stratégique de l’Indonésie entre les deux océans. En développant sa propre politique stratégique sur l’arc stratégique Indopacifique, l’Australie devrait attentivement observer les développements politiques et stratégiques indonésiens pour savoir si oui ou non ceux-ci pourraient aider les plans australiens.

Ceci est particulièrement important car le pivot maritime voulu par Jokowi est plus large, suggérant des sous-entendus de développement et de civilisation au-delà de l’accent mis sur les puissances régionales. Dans ce sens, le concept de Jokowi ressemble à l’idée chinoise d’une « route de la soie maritime du XXIè siècle » qui a pris de l’ampleur depuis cinq ans.

Evelyn Goh est professeur à l’Université Nationale d’Australie, à l’École Coral Bell des Relations Asie-Pacifique. Elle enseigne l’étude des politiques stratégies. Cet article provient d’un article déjà publié par l’Université Nationale d’Australie (Strategic and Defence Studies Centre’s Centre of Gravity series, ‘A strategy towards Indonesia).

Traduction : François Vezier
Source (Evelyn Goh/New Mandala): Making Waves
Photo : Port de Surabaya. Credit : Portography/Flickr

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