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Indonésie : l’oligarchie contre-attaque

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L’oligarchie indonésienne montre ses muscles. Mais a-t-elle réellement perdu au change depuis l’élection de Jokowi ? Analyse de Ross Tapsell, maître de conférences à l’Université Nationale d’Australie (UNA).

Dans la dernière édition de la revue Indonesia, Edward Aspinall, enseignant-chercheur à l’UNA, s’intéresse à la carrière politique de l’oligarque populiste Prabowo Subianto. Il montre que la majorité des oligarques indonésiens lui avait apporté son soutien lors de l’élection présidentielle en 2014. Dans cette même revue mon article examine la façon dont Jokowi est devenu un phénomène médiatique et le candidat le plus populaire de l’élection présidentielle en tête dans tous les sondages en 2013 et 2014, bien qu’il ne fasse pas partie de l’élite oligarchique et ne possède pas de médias à l’inverse d’autres candidats.

Ce pouvoir oligarchique héritier direct de l’ère Suharto est pour la première fois remis en cause par la victoire de Jokowi. Il apparaît pourtant évident que certains oligarques ont joué un rôle important en faveur de son élection. L’illustration parfaite en est la couverture du Time Magazine représentant Jokowi accompagné du gros titre « A new Hope » (un nouvel espoir).

L’inquiétude initiale était que l’opposition organisée autour de Prabowo au sein de la KMP (Koalisi Merah Putih) – la coalition « Rouge et Blanc » – soit l’obstacle majeur aux réformes promises par le président élu. Pourtant, depuis l’accession de Jokowi à la Présidence ce sont les oligarques qui lui ont accordé leur soutien qui montrent leurs muscles.

Début 2014 le journal Tempo avait montré l’influence de Surya, l’homme qui se rendait au Palais présidentiel jusqu’à quatre fois par jour. Plus récemment, Liam Gammon de l’UNA a montré l’habilité de Megawati à installer Jokowi au poste de candidat du PDI-P (Parti Démocratique Indonésien de Lutte). Ce jour-là Jokowi ne put même pas s’exprimer en personne aux membres du parti. Jusuf Kalla, aujourd’hui vice-président, souhaitait lui être le président…

Pendant ce temps, les oligarques qui n’avaient pas soutenu Jokowi se mobilisent. Hary Tanoesoedibyo a créé son propre parti politique, Perindo, et a annoncé le lancement prochain d’une chaîne d’information en continu pour rivaliser avec les réseaux TVOne et MetroTV. Pendant que Megawati essayait toujours de mener la danse, Jokowi a même dû rencontrer son rival vaincu, Prabowo, de manière contrainte.

Les sociétés du magnat des médias Chairul Tanjung continuent à prospérer et le président sortant Susilo Bambang Yudhoyono occupe dorénavant la fonction de commissaire dans un média rattaché à sa compagnie. Depuis qu’il a quitté la Présidence il ne s’est pas prononcé publiquement sur la situation politique.
Seul Aburizal Bakrie semble être en difficulté. Son influence en tant que chef du parti Golkar est maintenant contestée et des rumeurs indiquent qu’il serait à la recherche d’un poste à occuper dans une de ses entreprises de médias.

Sukarnoputri. Tanoesoedibjo. Kalla. Bakrie. Djojohadikusumo. Paloh. « Toutes ces personnes ne sont que les rayons d’une roue qui tourne. Un jour quelqu’un se trouve au sommet, le lendemain c’est un autre, etc. Et la roue ne fait que tourner » (Quand la politique est à ce point désordonnée la référence à la série Game of Thrones devient inévitable.)

On finirait par se demander si la société civile rendra possible un « retour du Jedi, » ou si Jokowi ou d’autres finiront par « briser cette roue qui tourne. » Mais je vous épargnerai toute référence à la culture populaire (car chez New Mandala nous savons rester distingués.)

Alors qu’il avait débuté sa carrière politique en tant que simple maire, l’ascension de Jokowi à la Présidence a mis en lumière une période de tensions au sein de la scène politique nationale. Les initiatives et nouvelles pratiques utilisées durant cette période ont pris de vitesse ses adversaires politiques et ont signifié le refus de se ranger derrière les traditionnelles méthodes prédatrices de l’oligarchie indonésienne. Le succès de Jokowi a principalement été le fruit d’une campagne de terrain, du travail de volontaires au sein des communautés, ainsi que d’initiatives innovantes avec les médias, les « prod-user » (ceux qui produisent et consomment du contenu média) et tous ceux et celles qui attendaient enfin un changement pour en finir avec les mêmes « vieux visages » de la politique, héritiers de la période dictatoriale.

Il est certain que les riches vont continuer à dominer l’industrie médiatique indonésienne, en suivant un schéma identique à nombre de démocraties dans le monde. Mais l’ascension de Jokowi montre que des « acteurs et des groupes non-oligarchiques ou opposés au système oligarchique » ont pu remettre en cause leur pouvoir et leur influence.

La lutte entre les forces populistes et oligarchiques continuera, et sera à la fois facilitée et dominée par toutes les plateformes des médiaux digitaux.

Le Kawal Pemilu (le Gardien des élections) a été une initiative émanant des citoyens utilisateurs d’internet qui ont mis en ligne sous forme de tableau les votes à travers tout le pays. Ce site participatif n’est qu’un exemple parmi une multitude d’opportunités offertes par les nouvelles technologies digitales.
Comme l’a déjà écrit Inaya Rakhmani dans New Mandala, les élections de 2014 « montrent que les citoyens partagent la connaissance, l’information et l’expertise, et s’associent souvent avec les médias traditionnels et les journalistes pour protéger leur démocratie. »

La décision du Parlement indonésien de mettre fin au suffrage direct pour les élections locales (avec semble-t-il un soutien tacite du président sortant SBY) a été suivie de réactions virulentes sur les réseaux sociaux. Le hashtag #shameonyouSBY a été dans les tops mondiaux sur Twitter et a considérablement gêné le président à l’époque en place. Ce même président qui plus tard mettra en place des stratégies pour revenir sur sa décision de modifier le système de vote au niveau local.

Finalement les oligarques sont sortis largement vainqueurs des campagnes qui ont eu lieu sur les médias en ligne durant les premiers mois de la Présidence Jokowi. L’idée de la « production participative » voulue par le cabinet de Jokowi n’a jamais vu le jour, notamment à cause du choix de ministres acquis aux oligarques et plus précisément les trois personnalités du « KMP. »

La lutte entre la Police et la Commission pour l’éradication de la corruption (KPK) a vu les médias dominant se ranger derrière Budi Gunawan, le favori de Megawati pour occuper le poste de chef de la Police. À l’inverse sur Twitter la société civile appelait à « sauver la KPK. » Jokowi a finalement nommé Budi Gunawan chef-adjoint de la Police, en affirmant que « cette annonce avait soulevé différentes opinions parmi la population. »

La question est : Est-ce que le président Jokowi a donné à la société civile indonésienne assez de raisons pour qu’elle se rallie à sa cause à travers ces plateformes ? On peut aussi se demander si les Indonésiens commencent déjà à se chercher un nouveau champion, à une époque où les espaces de communication en ligne et les médias sociaux ont pour effet de réduire le temps d’attention ? Nous le saurons bien assez tôt. Mais pour le moment, il n’y a peu de doutes sur le fait que les oligarques contre-attaquent.

Dr Ross Tapsell est conférencier à l’Université Nationale d’Australie. Ses recherches portent sur les médias en Indonésie et en Malaisie. Des extraits de cet article proviennent de son article « Indonesia’s media oligarchy and the ‘Jokowi phenomenon’ » paru dans la revue Indonesia
.

Traduction : François Vezier
Source (Ross Tapsell/New Mandala) : The empire strikes back
Photo : DR

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