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Entretien avec Aum Neko, jeune étudiante militante thaïlandaise en exil à Paris

aum-neko-thailande Aum Neko, militante pour la liberté d’expression et les droits LGBT (lesbien, gay, bisexuel et transgenre) s’est réfugiée en France à la suite du coup d’Etat du 22 mai 2014. Dès son plus jeune âge, Aum, née garçon, s’est sentie femme et a commencé les traitements nécessaires à sa transformation. Aujourd’hui, âgée d’à peine 22 ans, Aum, dont le nom d’adoption « Neko » signifie « chat » en japonais, est à la fois une figure essentielle de la résistance au coup d’Etat et un pilier du mouvement féministe radical en Thaïlande. Des propos recueillis par Eugénie Mérieau pour Gavroche Thaïlande (numéro de juin 2015), que nous publions avec leur aimable autorisation.

Vous êtes devenue, très jeune, une figure de la résistance au patriarcat en Thaïlande. Comment cela s’est- il passé ?
Lorsque j’ai fini mes études secondaires, j’ai été acceptée à Chulalongkorn, l’université la plus prestigieuse du pays, pour y étudier l’anglais et l’allemand. Mais cette université ne correspondait pas à mes valeurs. A Chulalongkorn, nous étions obligés de porter l’uniforme scolaire : une juge plissée et un corsage blanc pour les filles, un pantalon et une chemise noire pour les hommes. J’étais née avec un sexe d’homme mais j’étais femme ; je ne voulais pas porter un pantalon et une che- mise, je ne supportais pas de porter l’uniforme masculin. Je me suis donc résignée à quitter Chulalongkorn au bout d’un an pour m’inscrire à l’université Thammasat, réputée plus progressiste et plus respectueuse de la dignité humaine.

Une fois à Thammasat, j’ai dû me rendre à l’évidence : c’était aussi une université conservatrice reproduisant les schémas sociaux traditionnels. Fondée par le révolutionnaire Pridi Phanomyong pour s’opposer au traditionalisme de Chulalongkorn, elle transmettait en fait les valeurs traditionnelles du paternalisme thaïlandais. Dès les années 1935, Pridi avait été érigé en père de Thammasat, puis le Dôme, monument de l’université, en mère. Ce système contrastait quelque peu avec celui de Chulalongkorn, qui n’avait qu’un « père », le roi Rama V ou Chulalongkorn.

A ma grande déception, les étudiants de Thammasat avaient développé un culte de la personnalité à l’endroit du fondateur de leur institution. Les valeurs d’égalité promues par Pridi n’avaient ainsi pas supplanté les valeurs traditionnelles du respect de la hiérarchie, de la gratitude à l’égard des aînés. A Thammasat, nous devions en principe nous appeler « camarades » (phuan) et non «grand frère/sœur» (phi) ou «petit frère/sœur» (nong). Mais en réalité le système SOTUS (Seniority Order Tradition Unity Spirit) inspiré des fraternités anglo-saxonnes fonctionnait : un principe hiérarchique strict faisait des nouveaux étudiants les inférieurs de leurs aînés.

Je me suis vite rendu compte que les valeurs proclamées par Thammasat relevaient de l’hypocrisie la plus criante : en pratique, l’idée de l’égalité stricte entre les individus n’existait pas. Chaque personne ou étudiant devait s’inscrire dans un système de dépendances et de gratitudes envers des supérieurs ; au sommet se trouvaient le père Pridi et la mère le Dôme, auxquels était voué un respect dérivé de leur caractère sacré.

« Les uniformes à l’université représentent le conservatisme d’une société archaïque et hypocrite. »

En 2012, étudiante à Thammasat, j’ai posté sur Facebook une photo de moi en train d’étreindre la statue de Pridi à Thammasat. En légende j’avais écrit : « Qu’est-ce que l’amour ? Qu’est-ce que le fanatisme ? Il n’y a pas encore de loi de lèse-majesté à l’encontre de Pridi Phano- myong ». Cette photo a été partagée sur les réseaux sociaux. Les journaux nationaux l’ont reprise. Je fus prise à partie, insultée, salie. Mon comportement constituait pour les Thaïlandais une déviance. Le public a commencé à s’intéresser à moi, et pour mieux m’insulter, est devenu curieux de mon identité sexuelle.

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