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L’Indonésie coule 41 navires de pêche étrangers

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Dans un contexte de nationalisme grandissant, le président Jokowi demande aux « intrus » de quitter les eaux territoriales de son pays.

L’ordre donné cette semaine par le président indonésien Joko Widodo de détruire 41 navires étrangers accusés de pêche illégale contribue à redessiner les frontières du pays. À cette occasion il souhaite rappeler à ses voisins qu’il protège les intérêts économiques de son pays. Les navires de pêches envoyés par le fond le 21 mai provenaient notamment du Vietnam (5), de Thaïlande (2), des Philippines (11) et de Chine (1).

La destruction du bateau chinois envoie un message fort à Pékin. Ces dernières années, la Chine a renforcé sa présence en mer de Chine méridionale en transformant des îlots en îles artificielles dans les eaux territoriales revendiquées par le Vietnam et les Philippines, passant outre les critiques de nombreux pays et des agences internationales. Et elle ne se rendra même pas à Singapour à la fin du mois pour participer à la conférence majeure organisée pour discuter de la problématique des tensions territoriales entre la Chine, les Philippines, le Vietnam, la Malaisie, Brunei et Taiwan. Pourtant des acteurs éloignés géographiquement de cette région, comme l’Union Européenne, viendront exprimer leurs inquiétudes et prendre part aux discussions.

Un nationalisme grandissant

L’Indonésie n’est pas directement impliquée dans ces disputes territoriales car seule la région de Natuna longe la « ligne en neuf traits » utilisée par la Chine pour revendiquer sa souveraineté sur une partie de la mer de Chine méridionale. Néanmoins, depuis l’élection de Jokowi, la politique étrangère indonésienne historiquement prudente opère un virage nationaliste affirmé. En mars dernier, la déclaration du président estimant que la Chine n’avait aucune légitimité légale en mer de Chine méridionale a fait grand bruit. Lors d’une visite au Japon, il avait affirmé à un journaliste que « la ‘ligne en neuf traits’ qu’utilise la Chine pour marquer ses frontière maritimes ne dispose d’aucune légitimité dans les lois internationales. » Cette déclaration de Jokowi a choqué jusqu’à ses plus proches conseillers qui craignaient de perdre des investissements chinois. Le président a ensuite tempéré ses propos en certifiant que Jakarta ne s’alignerait sur aucun des pays engagés dans ces disputes territoriales.

Les destructions de bateaux de pêche illégaux sont en phase avec d’autres actions menées par le pays. Alors qu’elles peuvent sembler imprudentes pour nombre d’observateurs internationaux, elles contribuent en réalité à alimenter cet esprit nationaliste dans la période de faiblesse que connaît actuellement la présidence de Jokowi. Les exécutions de huit trafiquants de drogue – dont sept étrangers – le mois dernier ont été largement dénoncées par la communauté internationale mais le président a défendu un acte de souveraineté nationale. Après avoir appris qu’un navire chinois avait été coulé, un communiqué a été publié jeudi 21 mai par les autorités à Pékin, qui se sont déclarées choquées et ont exprimé de « vives inquiétudes » en demandant des explications sur ce qu’il s’était passé. Le navire avait été saisi par la Marine indonésienne en 2009 et faisait partie des nombreux bateaux qui sont toujours en possession de l’Indonésie.

La destruction de ce navire pourrait être la première d’une longue série, dont pourrait faire partie un bateau beaucoup plus important. Fin décembre, selon l’ONG environnementale Mongabay, un navire immatriculé sous pavillon du Panama a été saisi par les autorités indonésiennes avec un équipage chinois à son bord. Il est reproché à ce bateau d’avoir effectué des activités de pêche sans permis dans les eaux indonésiennes et d’avoir coupé ses transmetteurs d’ordres pour échapper aux écrans de surveillance. Dans la cale de ce chalutier de 4 306 tonnes, les autorités ont découvert 900 tonnes de crevettes et de poissons, dont 66 tonnes de requin-marteaux, de requins longimanes et d’autres espèces en voie de disparition. Cette découverte fait craindre l’existence d’un vaste réseau de trafic de contrebande, probablement en lien avec l’armée et la police indonésienne.

Une nation maritime

Les écosystèmes marins de l’Indonésie incluent 81 000 km² de territoires marins entourant 17 000 îles. Selon la Wildlife Conservation Society, ces écosystèmes font face aux « menaces très importantes du changement de température des mers et de l’activité humaine, dont des pratiques destructives pour la pêche comme des bombardements, des empoisonnements au cyanure et la surpêche. » Depuis des décennies la demande en fruits de mer a augmenté en même temps que la région s’est peuplée et des pêcheurs étrangers ont parcouru dans les eaux indonésiennes en toute impunité.

Cela n’est apparemment plus le cas et l’Indonésie veut dorénavant faire face à la Chine, son voisin gigantesque du nord. Jokowi a signifié son intention de reprendre en main le contrôle des eaux indonésiennes dès son intronisation au poste de président de la République en octobre 2014. Le pays est en ce moment en cours de discussion avec les États-Unis pour obtenir des conseils et des soutiens pour établir une Garde-Côte lui permettant de mettre en pratique cette nouvelle politique. Lors de son discours d’investiture il a affirmé sa détermination à rendre à son pays le statut de nation maritime : « Nous avons trop longtemps tourné le dos à ces eaux, à ces océans, à ces détroits et à ces golfes. » Il a repris l’expression « Jalaseva Jayamahe », une phrase dérivée du Sanskrit qui peut se traduire par « Par la mer nous triomphons » et qui est la devise de la Marine indonésienne, depuis longtemps dans l’ombre d’une armée tournée vers la terre.

Les nations de l’Asie du Sud-Est ont souvent accordé peu d’importance aux frontières maritimes et envoyé des navires de pêche dans les eaux territoriales de leurs voisins depuis des décennies. L’Indonésie est le premier pays à couler des navires de pêche de ses voisins. En décembre dernier, la Marine indonésienne a procédé à la destruction de trois bateaux vietnamiens et en aurait peut-être déjà détruit 60 depuis. Si des bateaux vietnamiens, malaisiens et thaïlandais ont donc déjà été détruits, le navire chinois détruit cette semaine est le premier du fait de problèmes légaux, comme l’ont indiqué des officiels du gouvernement indonésien à l’agence Reuters.

Les navires de pêche chinois se montrent de plus en plus agressifs dans leurs progressions en se rendant de plus en plus loin de leurs eaux territoriales en quête de fruits de mers. Greenpeace avance que les compagnies de pêche chinoises ont étendu leurs opérations de manière significative en Afrique : de 13 bateaux en 1985 il y en aurait eu 462 en 2013. La pêche chinoise s’étend jusqu’en Arctique et sur les côtes ouest de l’Amérique du Sud.

Pas une « démonsration de force » 

L’ordre de détruire les navires a été donné le mercredi 20 mai par le ministère des Affaires maritimes et de la pêche en accord avec la Marine le jour du Renouveau qui célèbre l’anniversaire de la création du premier parti politique indonésien. « C’était à la demande du président, » a indiqué Susu Pudjiastuti, la très populaire ministre de la pêche qui a fait fortune dans le commerce de la crevette. « Nous sommes persuadés que nos ressources océaniques vont devenir la source du succès pour nos pêcheurs. C’est impossible si tout le poisson a déjà été pris. »

Les bateaux coulés l’ont été pour des infractions comme l’utilisation de chalutiers ou la pêche sans permis adapté. Asep Burhanuddin, le directeur-général du ministère, a déclaré que les autorités ont utilisé des explosifs de faible densité pour percer les bateaux afin qu’ils conservent leur forme et puissent servir sous l’eau de systèmes d’abris à poissons. « Le but est que les bateaux coulés servent de nouvel habitat pour les poissons et puissent participer à la conservation maritime. » L’ONG Mongabay a réagi en qualifiant cela « d’acte de réemploi assez ironique. »

« Il ne s’agit pas d’une démonstration de force. Il s’agit simplement pour nous de faire appliquer nos lois » a conclu Susi au Jakarta Post.

Traduction : François Vezier
Source (Correspondant / Asia Sentinel) : Boom ! Indonesia blows up 41 foreign fishing boats
Photo : Explosion d’un bâteau par les autorités indonésiennes en février 2015. Crédit : Ministère indonésien des affaires maritimes

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