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Philippines : la sécurité mise en cause dans l’incendie d’usine qui a causé 72 morts

philippines_incendie_kentexLa négligence du ministère du Travail en matière de santé et sécurité a été mise en cause dans l’incendie meurtrier d’une usine de pantoufles. Les ouvriers n’avaient nulle part où sauter et ils ne pouvaient pas non plus sortir du bâtiment à cause des fenêtres en acier, aux vitres épaisses et munies de grillage.

Manille – Le 13 mai dernier, travailler pour gagner sa vie est devenu mortel pour des ouvriers de Kentex Manufacturing Corp. à Valenzuela (dans le nord de Manille). Un incendie s’est déclaré dans l’usine et il a fallu sept heures pour le maîtriser. On a craint que beaucoup des ouvriers n’aient été pris au piège à l’intérieur.

« Ce ne sont plus que des crânes et des os maintenant, avec à peine des lambeaux de chair sur les os » témoigne Candido Dionisio, 62 ans, auprès d’un journaliste de la radio-télévision DZMM quand il ressort de l’usine encore fumante, tôt le matin du 14 mai, une journée après l’incendie. Quatre membres de sa famille, âgés d’une vingtaine d’années, travaillaient également chez Kentex où ils étaient rémunérés à la pièce, quand elle a été détruite. Il craint qu’« il ne soit absolument pas possible d’identifier les victimes ». D’après ce qu’il a vu, il ne reste qu’un amas de squelettes près de la fenêtre du second étage de l’usine. La main d’oeuvre était essentiellement féminine.

« Pas un seul ouvrier ne devrait mourir sur son lieu de travail, même si un feu se déclare » a réagi dans un communiqué le Kilusang Mayo Uno (KMU), dès le lendemain. Le syndicat a demandé justice pour les victimes de l’incendie.

« Même les chats n’auraient pas pu sortir »

Le gouvernement de la ville de Valenzuela a publié mercredi un bulletin d’information signalant que 68 travailleurs de Kentex manquaient. Le lendemain midi, il a été rapporté que 45 étaient morts et 26 étaient portés disparus dans l’usine de pantoufles. Le soir, le nombre de victimes avait atteint 72.

Le nombre de travailleurs probablement pris au piège à l’intérieur de l’usine, communiqué par le gouvernement local, n’est qu’une estimation basée sur les renseignements fournis par les familles. (Mise à jour : au 15 mai, alors que les pompiers et les sauveteurs fouillaient soigneusement le bâtiment détruit pour rechercher d’autres corps et sortir des sacs de cendres, Kentex n’avait pas donné le nombre exact d’ouvriers présents dans l’usine le 13 mai. Dans une interview en direct à la radio, leur avocat a fait la distinction entre leurs ouvriers et les travailleurs embauchés par les agences de recrutement, dont il ne peut donner le nombre).

Rex Gatchalian, maire de Valenzuela, a décrit l’incendie comme le plus meurtrier qui ait jamais frappé la ville. Mais on aurait pu éviter un nombre aussi élevé de victimes. Le KMU estime que le nombre de travailleurs décédés et manquants sont des signes évidents que les normes de santé et de sécurité au travail n’ont pas été respectées par les dirigeants. Kentex Manufacturing Corp. appartiendrait à un homme d’affaires appelé Ong King Guan. Le centre du travail a immédiatement demandé que des poursuites judiciaires soient engagées pour ce crime.

Les rapports révèlent que davantage de corps ont été piégés au deuxième étage mais les pompiers n’ont pas pu mener leurs investigations pour l’instant car la structure fragilisée menace de s’effondrer. Dionisio, qui a réussi à entrer dans le bâtiment en ruines a indiqué à un reporter de DZMM qu’il a vu quatre tas de squelettes au second étage près des fenêtres. Les ouvriers du deuxième étage étaient principalement des ouvriers à la pièce embauchés par des agences de recrutement. Le feu ayant démarré au rez-de-chaussée près des escaliers, l’autre issue disponible se trouvait au second étage à l’arrière du bâtiment, a indiqué Joseph Pausal de l’Institut pour le Développement de la Santé et de la Sécurité au Travail (IOHSAD), l’une des institutions ayant effectué une mission d’enquête à l’usine le lendemain de l’incendie. Outre le problème de l’étroitesse de cette issue, les survivants ont relaté qu’elle était verrouillée. D’après Pausal, les survivants n’ont pas pu dire si les gardes l’avaient ouverte à un moment donné durant l’incendie.

Dionisio a expliqué que les ouvriers n’avaient nulle part où sauter et qu’ils n’auraient pas pu sortir du bâtiment. Il a dit que les fenêtres en acier, aux vitres épaisses et munies de grillage, empêchaient les victimes du feu de s’échapper. « Même les chats n’auraient pas pu sortir » a-t-il ajouté. D’après sa description, seules les fenêtres à l’arrière du bâtiment auraient pu permettre de les secourir. Il a dit que les ouvriers auraient pu sauter de cette fenêtre, car de là, ils pouvaient atterrir directement sur une montagne de sable dans l’usine voisine. Les ouvriers avaient demandé la permission de le faire, ainsi que d’ouvrir les fenêtres du bâtiment en feu, où les gens se trouvaient et appelaient à l’aide. Mais, selon lui, ils n’y ont pas été autorisés.

La même histoire a été reprise par d’autres survivants devant la commission d’enquête des institutions pour le travail le 14 mai. Un survivant a expliqué qu’ils avaient essayé d’utiliser la pelleteuse de l’usine voisine pour secourir les travailleurs piégés qui demandaient de l’aide en agitant alors désespérément leurs mains derrière les fenêtres du bâtiment en flammes, mais le propriétaire leur a interdit de continuer.

Apparemment, le feu a commencé quand les projections du fer à souder utilisé pour souder une porte à rideau de l’usine sont entrées en contact avec les produits chimiques employés dans la fabrication des chaussons en caoutchouc et y ont mis le feu. Un rescapé a dit que le soudeur travaillait près des escaliers au deuxième étage, les produits chimiques inflammables se trouvant en-dessous de lui au rez-de-chaussée. Le feu n’a pas pu être éteint avec l’eau et s’est, semble-t-il, propagé rapidement, produisant d’épaisses fumées noires. Selon des témoins, les travailleurs qui ont réussi à s’échapper ont traversé l’entrée en feu au moment où le feu a démarré, d’où leurs brûlures.

Des précédents existent

Ce n’est pas le premier incendie d’usine qui tue de nombreux ouvriers sous le gouvernement du Président Benigno Aquino III, fait remarquer le KMU. Le 9 mai 2012, 17 travailleurs de Novo Jeans and Shorts dans la ville de Butuan avaient déjà péri lors d’un incendie. Le 30 avril 2014, huit ouvriers d’ASIA Micro Tech à Pasay avaient encore perdu la vie dans un incendie. De manière générale, ce n’est pas la première fois que des travailleurs sont tués sur leur lieu de travail. Plus de 40 ouvriers du bâtiment ont également perdu la vie sous ce même gouvernement. « Cela nous révolte que pas un seul capitaliste n’ait été reconnu coupable et emprisonné pour la mort de ces travailleurs sur leur lieu de travail. Nous demandons justice pour ces derniers. Les violations des normes de santé et de sécurité au travail qui provoquent le décès de travailleurs devraient être considérées comme un crime », a indiqué dans une déclaration Joselito Ustarez, vice-président du KMU.

Le Centre du travail est également consterné par ce qu’il décrit comme une négligence du ministère du Travail et de l’Emploi, en particulier parce qu’il a publié l’Ordonnance n° 131-13 intitulée « Règlement sur la conformité avec la législation du travail ». L’Ordonnance déclarait avoir pour objectif de favoriser une « culture de conformité volontaire avec les lois du travail » tout en diminuant encore la responsabilité du gouvernement pour le maintien des normes de santé et de sécurité sur les lieux de travail. Selon le KMU, le gouvernement invoquerait toutefois le « tripartisme » supposé faire respecter la santé et la sécurité au travail. De plus, selon le centre du travail, ce Décret n’est qu’un moyen de « couvrir le pouvoir pur et simple que les capitalistes exercent sur les lieux de travail ».

Au Congrès, la représentante du GWP (Gabriela, parti des femmes), Emmi de Jesus a demandé à ses collègues législateurs de faire rapidement approuver la Loi sur la Santé au Travail ou le « Décret sur le Contrôle de la Sécurité et de la Santé des Travailleurs et la Responsabilité des Employeurs » (Workers’ SHIELD), déposés par elle-même et une autre représentante du GWP Luzviminda Ilagan, après le décès de huit ouvrières l’année dernière dans un autre incendie à Pasay.

Si cette loi appelée « Bouclier des travailleurs » avait été votée, estime De Jesus, le ministère du Travail aurait été mandaté pour contrôler tous les lieux de travail sans distinction de taille conformément aux normes nationales. Elle a indiqué que le ministère du Travail aurait aussi été obligé de mener des inspections annuelles de sécurité, de dresser la liste des travailleurs morts ou blessés dans le cadre de leur travail et de rendre public le rapport d’inspection du travail.

Le KMU a demandé aux travailleurs Philippins de s’unir et de combattre pour le respect de la santé et de la sécurité au travail, et pour d’autres droits fondamentaux des travailleurs. Il a exhorté les ouvriers à former de « vrais syndicats militants et nationalistes » en affirmant qu’avec une telle union, ils peuvent lutter pour leurs droits et, finalement, pour leur vie.

Traduction : Edith Disdet
Source (Marya Salamat/Bulatlat) : Labor dept’s neglect of health, safety blamed in ‘biggest fire casualty’ at slippers factory
Photo : Ville de Valuenzuela.

A lire aussi : Philippines : Incendie meurtrier dans une fabrique de chaussures (Asialyst)

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