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Persécutés au Vietnam, les chrétiens Degar se cachent dans les forêts du Cambodge

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Ce reportage a été publié par le mensuel Gavroche en mai 2015. Nous le publions avec leur accord et celui de l’auteur, dans le cadre d’un partenariat.

Un groupe de Montagnards fuyant le Vietnam se cache de tous et surtout des persécutions dont ils sont victimes chez eux. Apeurés, ils restent tapis dans les feuilles de la forêt du Nord-Est du Cambodge depuis quatre mois.

« Nous sommes arrivés au Cambodge le 2 janvier 2015. C’est à ce moment que nous avons appelé notre mère pour lui dire où nous étions. Nous avons marché pendant trois jours avant d’y arriver », confie S., le plus jeune du groupe, un adolescent de 17 ans. Parti une nuit de décembre de leur petit village avec son grand frère, il fuit une arrestation imminente en raison de sa religion. Il est chrétien et appartient à la communauté « Degar » (prononcer dégâ). Deux motifs suffisants pour le condamner à des persécutions et au harcèlement policier au Vietnam. Le grand frère de S. tient d’ailleurs dans sa main une convocation au poste de la police locale le menaçant d’une arrestation pour sa participation à un mouvement appelé le Front Uni de Lutte des Races Opprimées (FULRO), pourtant démantelé en 1992.

D’abord un mouvement nationaliste revendiquant l’autonomie des tribus Degar – également appelées Montagnards – des hauts plateaux du Centre-Vietnam, le FULRO est devenu une guérilla disparate dans les années 1970, s’insurgeant contre les Viêt-Cong, puis les anticommunistes du Sud-Vietnam, opposés à toute forme de pouvoir de la part du Vietnam. Ils sont naturellement aidés et armés par la France, les Etats-Unis et la Chine, les encourageant dans leur lutte. Leur influence finie, il ne reste aux minorités Degar que leur revendication, aujourd’hui obsolète, et de moins en moins de terre, mangée par les plantations d’hévéas.

S. et son grand-frère ont rencontré trois autres de leurs compagnons sur la route. Le plus vieux du groupe, T., 32 ans, s’est avoué « soulagé » d’avoir tourné le dos à son village. Il est fermier et y est né mais ne peut plus rester en raison de l’intolérable inquisition dont il est victime. « Nous sommes suivis par la police locale quand nous allons aux champs. Il y a plus de mille personnes en prison dans la région en raison de notre religion. Nous ne pouvons rien faire d’autre que partir pour éviter d’y être enfermé à notre tour », confie-t-il. C’est la troisième fois que T. vient se cacher dans la forêt cambodgienne. « Cette fois, je demande le statut de réfugié aux Nations Unies car la situation est devenue trop dangereuse. Je n’ai même pas dit à ma famille où j’allais ni que je partais pour être sûr qu’il ne leur arrive rien. S’ils ignorent, ils sont protégés. »

Persécutés en raison de leur religion et de leur ethnicité depuis la fin de l’année 2014, plus de 80 Vietnamiens ont pris la même décision que S., T. et leurs trois compagnons. Treize d’entre eux ont réussi à atteindre le bureau des droits de l’Homme des Nations Unies au Cambodge et ont pu entamer les démarches pour obtenir le statut de réfugié. Leur demande étant considérée comme légitime, ils sont en attente de transfert vers un pays tiers où ils commenceront une nouvelle vie, loin des persécutions dont ils sont victimes chez eux.

Suite à sa visite dans le pays en juillet dernier, le rapporteur spécial des Nations Unies pour la liberté de religion et de croyance, Heiner Bielefeldt, a conclu que « les membres de minorités religieuses qui n’ont aucune reconnaissance officielle continuent d’éprouver de grandes difficultés quand ils souhaitent exercer leur droit à la liberté de religion ou de croyance, particulièrement quand leurs religions ou leurs rites sont considérés contraires aux « intérêts légitimes » de la majorité ». Il a également confié avoir entendu dire que beaucoup de Montagnards ne pouvaient pas construire d’église pour se vouer à leur culte, sans pouvoir confirmer de quels groupes minoritaires il s’agissait.

« On nous l’a interdit. On ne peut pas prier non plus les uns chez les autres, en groupe », explique T. Il le sait bien car il dirige un groupe de prière destiné aux jeunes dans son village. « C’est pour cela qu’ils me convoquent, dit-il en montrant ses six convocations au poste de police de la province depuis 2009. J’ai même incité mes pairs à ne pas faire la même chose que moi la dernière fois que je suis revenu. » Les policiers lui avaient demandé de témoigner devant une caméra. Son visage passait souvent sur les chaînes de télévision d’Etat. « Je suis quand même revenu car la situation devient insoutenable. »

T. est caché sous les feuilles des forêts Cambodge pour la troisième fois en quatre ans. Il a à chaque fois bénéficié d’un rapatriement volontaire opéré par les Nations Unies, un moyen de retourner au Vietnam après avoir été débouté des procédures d’asile et voyant le manque criant de perspective au Cambodge pour lui et sa famille. Pourtant, malgré ces obstacles, T. veut à présent une réelle protection des Nations Unies en les démarchant une nouvelle fois pour obtenir le statut de réfugié, comme beaucoup d’entre eux déjà. Ce n’est en effet pas la première fois que l’organisation internationale a affaire avec les Montagnards. « Il y a plus de mille personnes en prison dans la région en raison de notre religion. »

En 2001 déjà, plusieurs centaines d’entre eux s’étaient amassés à la frontière du Cambodge. Selon certains aides humanitaires de l’époque, il s’agissait d’un véritable camp de réfugiés. Beaucoup d’entre eux ont pu par la suite aller vivre aux Etats-Unis en tant que réfugiés. D’autres ont été rapatriés vers le Vietnam où il était quasiment impossible de savoir ce qu’il advenait d’eux.

Une agence impuissante

Depuis plus de dix ans, Sing, un Jaraï du Cambodge qui vit à la frontière, aide ces Montagnards à survivre au Cambodge. En contact constant avec les organisations de défense des droits de l’Homme au niveau local, il leur distribue à manger et à boire en attendant qu’elles puissent avoir le champ pour agir. « Cette fois, les Nations Unies mettent vraiment beaucoup de temps à réagir », dit-il. Lors des dernières vagues de migration clandestine, l’organisation pouvait se déplacer pour les ramener à Phnom Penh sous sa protection. « Je ne sais pas combien de temps encore je vais pouvoir subvenir à leurs besoins », confie-t-il embarrassé. Selon lui, entre 2001 et 2004, l’ONU arrivait un jour après son appel pour leur signaler la présence de nouveaux Montagnards dans les fourrés. « Aujourd’hui, les Nations Unies doivent demander l’autorisation au gouvernement cambodgien avant d’intervenir. Si je ne le fais pas, personne ne les aide », s’exclame-t-il, indigné devant ses moyens limités.

Depuis 2009, un arrêté du gouvernement cambodgien a créé le Département des réfugiés sous l’égide du ministère de l’Intérieur. Les Nations Unies ont alors transféré le pouvoir de détermination du statut de réfugiés au pays, réduisant son rôle à celui de simple intermédiaire. Chaque jour, Sing et son petit frère se rendent tour à tour dans les fourrés pour aider ce petit groupe de Montagnards avec un bidon d’eau et un sac de riz cuit. Ils apportent parfois des légumes, mais Sing a une famille de dix qu’il doit nourrir. Dans la chaleur et la sécheresse de la forêt, les Montagnards confient que la survie est précieuse. «Nous avons soif et nous souhaitons nous laver. Souvent, nous devons choisir », disent-ils. Les nuits sont fraîches et les températures du jour parfois très chaudes. Trois sont déjà tombés malades et deux sont actuellement atteints de paludisme.

Le petit groupe s’est mis en route pour Phnom Penh au moment où cet article a été écrit. Le ventre vide, sans protections des Nations Unies, dans un mini van, ils se demandaient s’ils allaient atteindre le bureau des droits de l’Homme à Phnom Penh. « C’est notre seul espoir », ont-ils confié avant de partir, ignorant encore à quel point la route était longue avant de pouvoir appeler à nouveau un pays le leur.

Un Vietnamien fuyant son pays montre sa carte d’identité. Au dos de cette dernière, il est écrit « jaraï », indiquant le nom de la minorité ethnique à laquelle il appartient.

Texte et photo : Clothilde Le Coz/Gavroche

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