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La grève massive des ouvriers du textile au Vietnam montre l’ampleur de la crise de la sécurité sociale

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Du 26 mars au 1er avril, 90 000 ouvriers vietnamiens du textile ont manifesté dans l’arrondissement de Binh Tan, à Ho Chi Minh. Leur revendication était explicitement dirigée contre la politique gouvernementale, mais également contre la direction de la société Pou Yuen Vietnam Co Ltd, société cotée en Bourse à Taiwan et spécialisée dans la confection de chaussures de sports et autres produits pour les plus grandes enseignes mondiales.

La grève a pour origine les problèmes systématiques entre le personnel, la direction de l’entreprise et l’Etat. : une main d’œuvre d’immigrés exploitée, éreintée bien avant l’âge légal de départ à la retraite et dont la production alimente chaque jour un peu plus le système capitaliste mondial ; un système de sécurité sociale dont les caisses sont vidées par des patrons (souvent étrangers) fuyant leurs responsabilités ; et des lois qui échouent à protéger les droits les plus basiques des travailleurs.

La grève a commencé le matin du 26 mars. Après avoir entendu les syndicats du groupe Pou Yen expliquer les conséquences de la nouvelle loi sur la sécurité sociale, notamment l’article 60 qui interdit aux salariés d’accéder à la totalité de la sécurité sociale en une fois forfaitaire avant l’âge légal de départ en retraite, les premiers 500 ouvriers grévistes ont encerclé l’immense usine et incité des milliers d’autres travailleurs à les rejoindre. Près de 80 000 ouvriers ont ainsi passé la porte de l’usine pour manifester.
Durant cinq jours, du 26 au 30 mars, des milliers de travailleurs ont marché pacifiquement sur la National Route 1A, bloquant ainsi tout le trafic près de l’entrée de l’autoroute. Cette stratégie a payé, attirant l’attention non seulement des médias nationaux mais également internationaux sur la volonté des salariés de refuser la nouvelle loi sur la sécurité sociale.

Suite à la grève, les salariés ont remporté une mince victoire avec l’annonce officielle du Premier ministre, publiée le 2 avril dernier, sur la proposition du gouvernement à l’Assemblée nationale d’amender l’article 60 de la Loi 2014 sur la sécurité sociale lors de la prochaine session parlementaire, le 20 mai prochain.

La nouvelle loi proposée devrait être “flexible” en accordant deux choix aux salariés : un paiement en une fois forfaitaire de leur sécurité sociale dès qu’ils cessent de travailler, ou une pension mensuelle après avoir cumulé 20 années de cotisation à la sécurité sociale, s’ils attendent l’âge du départ à la retraite (60 ans pour les hommes et 55 ans pour les femmes).

Il est essentiel de connaître les multiples niveaux de la hiérarchie dans une chaîne d’approvisionnement mondiale afin de cerner qui est responsable des ouvriers. Dans le cas de Pou Yuen Vietnam Co Ltd, à la tête de la hiérarchie se trouvent Nike, Adidas, Converse, Timberland, New Balance et IKEA.

Ces multinationales passent une commande auprès du vendeur Pou Chen Group, coté à la bourse de Taïwan. Celui-ci va ensuite redistribuer les commandes auprès de sa filiale chinoise Yue Yuen Industrial Holdings Ltd, et cette dernière passe commande à son tour auprès de son sous-traitant vietnamien Pou Yuen, une usine qui emploie plus de 90 000 ouvriers vietnamiens qui confectionnent des chaussures de sport et des vêtements. Pou Yen a également ses filiales dans la province de Tien Giang (au sud-ouest de l’arrondissement de Binh Tan) où ont déjà eu lieu de nombreuses grèves, jamais relayées dans les médias, contre la nouvelle proposition de loi sur la sécurité sociale.

Ces grévistes s’insurgent contre l’Etat vietnamien qui échoue à faire appliquer ses lois sur la sécurité sociale, se révèle incapable de discipliner les chefs d’entreprise qui ne respectent pas la législation et affronte en parallèle une hausse de la dette. En théorie, la nouvelle proposition de loi sur la sécurité sociale aurait pu bénéficier aux allocations retraites des travailleurs sur le long terme dans un système de sécurité sociale financé à la fois par les contributions du patronat et celles des salariés. Mais la réalité est tout autre. Les salariés contribuent au système mais pas le patronat, sans pour autant être sanctionné par le gouvernement. L’article 60 de la loi actuelle pour la sécurité sociale qui fait l’objet d’une grève prévoit en effet d’interdire aux salariés d’accéder à la totalité de la sécurité sociale en une fois forfaitaire avant l’âge de la retraite.

L’absence de manifestation au moment où la loi est passée s’explique probablement par le langage juridique flou qui a entouré cette loi et par d’autres revendications plus urgentes comme l’âge légal du départ à la retraite. En effet, dans le projet de loi de 2014, l’article 60 ne prévoyait pas explicitement la cessation des paiements forfaitaires excepté dans une formulation vague : « accumulant toute la durée au cours de laquelle les travailleurs contribuent au financement de la sécurité sociale ». Cette phrase, pourtant, implique que les travailleurs ne peuvent toucher les allocations de la sécurité sociale que quand ils atteignent l’âge de la retraite, et pas avant.

L’Etat n’est pas le seul responsable. L’origine de la grève, bien que cela ne soit pas explicite, est liée au manquement de la direction dans ses responsabilités concernant la sécurité sociale de ses travailleurs. L’origine du problème a été incombée à l’Etat alors que le problème de fond implique davantage de coupables.

Selon le bureau du vice-président de la sécurité sociale vietnamienne, M. Nguyễn Đình Khương, le 15 avril 2015, la totalité de la dette de la sécurité sociale s’élevait à 5 500 milliards VND (soit environ 2,6 milliards de dollars) dont 700 milliards VND (333 millions de dollars) perdus à cause des dirigeants d’entreprise (la plupart étrangers) qui échappent à leurs devoirs en matière de sécurité sociale et aux faillites des usines, laissant des milliers de travailleurs sans arriérés de salaire.

Le chiffre total pour toute l’année 2014 est encore plus stupéfiant. Selon Mr Đặng Ngọc Tùng, le président de la Confédération générale du travail au Vietnam (VGCL), les entreprises continuent de devoir plus de 7 milliards VND (soit 3,3 milliards de dollars) sur leurs contributions à la sécurité sociale (pour les avantages sociaux et de santé) : une grosse perte pour les salariés. La situation s’est empirée en 2015. Une enquête a révélé que sur 1 200 entreprises sur l’ensemble du territoire, aucune n’avait encore versé à l’Etat sa contribution à la sécurité sociale.

Les ouvriers ont accusé Pou Yen d’avoir déduit de l’argent de leurs salaires pour la sécurité sociale durant trois mois, sans pour autant avoir payé sa part au bureau de la sécurité sociale : une violation de la législation très banale, qui a contribué à rendre presque insolvables les caisses de la sécurité sociale.

Poussée par la grève d’une ampleur phénoménale, une délégation commune qui inclut le ministère du Travail, des Invalides et des Affaires sociales (MOLISA), le VGCL, le bureau de la sécurité sociale, l’Inspection du gouvernement et le Comité centrale du Front Fatherland, a proposé de faire un recours en justice contre les entreprises pour non paiement des fonds à la sécurité sociale et pour expropriations des cotisations sociales des travailleurs. Cette initiative sonne bien sur le papier mais dans la réalité, il est extrêmement difficile de faire appliquer une loi quelque quelle soit dans le système judiciaire vietnamien actuel, totalement déficient.

Traduction et résumé : Emeline Mainy
Source (Angie Ngoc Tran / New Mandala ) : Small victory, systemic problems
Photo : DR/Mywork.com.vn

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