AlterAsia

Politique

La Croix Rouge cambodgienne est-elle « indépendante et non partisane »?

Logo_of_Cambodian_Red_cross

La journée mondiale de la Croix-Rouge du vendredi 8 mai 2015, rend hommage au travail de l’organisation humanitaire internationale, fondée il y a plus de 150 ans sur des principes de neutralités politique, raciale et religieuse. A Phnom Penh, les élites politiques et économiques, se réunissent au siège social de la Croix-Rouge Cambodgienne (CRC) pour encenser sa présidente Mme Bun Rany – épouse du Premier Hun Sen – et faire don de plusieurs millions de dollars à l’organisation.

Pour l’occasion des banderoles sur lesquelles on pouvait lire “Où est la souffrance, il y a la Croix-Rouge cambodgienne” ont été accrochées pendant la semaine tout au long des artères principales de la ville. Pourtant de récents événements laissent penser que l’aide de la Croix-Rouge cambodgienne sert d’abord les fidèles au Parti du peuple cambodgien (CPP), puis les autres, pour lesquels elle s’accompagne d’une copieuse propagande pour le parti au pouvoir.

En octobre 2013 après les inondations saisonnières et le déplacement de plus de 50000 personnes, lors d’un événement humanitaire dans la province de Pailin, Mme Rany a fait une déclaration qui plaçait clairement son organisation aux côtés du parti dirigeant : “Quand il se produit des inondations ou tout autre incident, les pères et les mères, les frères et les soeurs, s’aperçoivent bien qu’aucun autre parti ne leur vient en aide… seul le Parti du peuple est capable de les secourir ici car tous les fonctionnaires sont au CPP” a-t-elle assuré, tout en offrant des sacs de riz et d’autres provisions aux sinistrés.

Après que les médias se sont fait l’écho du discours, la CRC s’est esquivée et a défendu sa neutralité, à l’instar du porte-parole du gouvenement Phay Siphan qui analyse l’implication de Mme Rany au même titre “qu’une personne privée dans une activité privée, qui dépense son propre argent et ses ressources personnelles, qu’elle peut donc utiliser comme elle l’entend”. Dans les faits, Mme Rany dépense l’argent des donateurs de la CRC – plus de 14 millions de dollars ont été collectés l’année dernière – et elle n’est pas la seule décisionnaire de la Croix-Rouge à s’aligner sur le CPP.

Annie Sok An, épouse du vice Premier ministre Sok An et Khuon Sodary, membre de l’Assemblée Nationale dans la province de Kandal, sont vice-présidentes. Oum Mara, gouverneur de la province de Preah Vihear, assure la direction régionale de la CRC. Ban Srey Mom, épouse de l’ancien gouverneur de Pailin Y. Chhien, est membre du Comité de la présidence dans cette province. Choeng Sopheap, l’épouse de Lao Meng Khin, sénateur au CPP – qui jouit d’ un bail de 99 ans sur la zone de Boeng Kak et donateur en 2013 de 100 000 dollars à la CRC, est l’un des administrateurs. Et la liste n’est pas exhaustive.

“Il suffit de consulter la composition du conseil. On retrouve des membres du parti au pouvoir à tous les échelons de la circonscription – sans exception -”, remarque Mu Sochua députée du parti d’opposition CNRP (Cambodia National Rescue Party). “Et ils sont automatiquement nommés”.

Jeudi dernier des centaines de membres et des jeunes volontaires ont accouru au siège de la Croix Rouge pour finaliser la décoration des chapiteaux blancs qui accueilleront ce matin l’élite politique et économique du pays. Assise parmi eux, Mme Pum Chantinie, secrétaire générale de la Croix Rouge cambodgienne, a refusé de révéler la composition du comité central ou le processus de sélection des dirigeants locaux. “Pourquoi voulez-vous savoir cela ? a-t-elle rétorqué “Vous n’avez rien de plus intéressant à me demander ?” Contactée plus tard au téléphone, elle a affirmé que la CRC s’en tenait bien aux sept principes fondamentaux de l’organisation internationale incluant l’impartialité politique et la neutralité : “Nous suivons effectivement le code de la Fédération Internationale de la Croix Rouge (FICR). Vous n’avez qu’à leur demander”.

Mme Anne Leclerc à la tête du bureau régional de la FICR à Bangkok assistera à la cérémonie du vendredi 8 mai. Contactée ce jeudi, elle a confirmé avoir reçu des informations allant dans le sens d’une tendance au non respect du code de la Fédération par la Croix-rouge cambodgienne: “C’est ce qui n’arrête pas de se dire, je suis au courant de ces accusations”, ajoutant qu’elle profiterait de la cérémonie de vendredi pour sensibiliser la branche cambodgienne de l’organisation aux valeurs qui sont les siennes. “Il est certain que la Journée mondiale de la Croix Rouge est une occasion de promouvoir nos principes, y compris l’indépendance, l’impartialité et la neutralité” explique t-elle. “Nous devons sans cesse garantir un travail (celui de la CRC) indépendant et non discriminatoire”.

En juillet 2014, l’accumulation des tensions politiques et sociales qui ont suivi l’élection nationale contestée de 2013 a éclaté lorsque des manifestants de l’opposition ont riposté aux coups de matraque des agents de sécurité du disctrict qui, pendant des mois en avaient fait usage pour écraser violemment les manifestations. Pendant la lutte, beaucoup de législateurs de l’opposition et de fonctionnaires ont été arrêtés, alors que 37 agents de sécurité et bon nombre de manifestants ont été blessés. La CRC qui n’a pas porté assistance aux manifestants blessés ou aux familles des 7 manifestants abattus par les agents du gouvernement, a couru à la rescousse des gardes de sécurité, à hauteur de 35000 dollars, soulevant encore une fois la question de sa neutralité.

Selon Kem Ley, le fondateur de l’organisation politique Khmer for Khmer (une ONG sans but lucratif), “Quand les défenseurs des droits de l’homme ont un problème, la CRC ne pointe pas le bout de son nez. La propagande politique accompagne presque toute l’aide humanitaire”.
La CRC compte plus de 50000 jeunes bénévoles dans ses rangs. Seize universités de Phomh Penh abritent des clubs de jeunes de la croix rouge, assurant à l’organisation un accès aux esprits les plus brillants du pays, précise-t-il. “S’ils font preuve de dévouement envers le parti, le parti les remarquera. Et si pendant un temps il s’essaient à la politique ils seront recrutés par le CPP”.

M. Siphan, le porte-parole du gouvernement, a reconnu que le volontariat était une activité digne d’intérêt mais réfuté une quelconque association entre la CRC et le CPP. “C’est juste une bonne expérience à qui veut apprendre à servir la communauté. Servir le gouvernement est plus contraignant, il faut passer le concours d’Etat”, explique-t-il.

De retour au siège de la CRC, une jeune diplômée en histoire à l’Université Royale de Phnom Penh âgée de 22 ans, Yam Pagnha, nous explique qu’elle est devenue jeune volontaire à la CRC en 2012 pour augmenter ses perspectives de carrière. “Rejoindre la Croix-Rouge a été ma première étape”, rapporte-t-elle. Dans une longue conversation elle élude les questions relatives à ses appartenance politique ou ambitions de carrière, avant de nous révéler finalement qu’à la fin de son parcours universitaire en 2014 elle est devenue assistante administrative à la mairie. “C’est ma décision. J’ai décidé de devenir une femme politique”.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Matt Blomberg et Khy Sovuthy/Cambodia Daily) : National Red Cross compromised by CPP alliance
Photo : Michael Coghlan / Flickr
Le site de la Croix rouge cambodgienne

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.