AlterAsia

Culture

Interview de Joshua Oppenheimer sur The Look of Silence 3/3

joshua_oppenheimer

Après The Act of Killing, le réalisateur Joshua Oppenheimer parle de son second documentaire The Look of Silence et de son impact en Indonésie et dans le monde. Voici la dernière partie de cette interview en trois volets. Le film devrait bientôt sortir en France, où il a déjà été projeté dans quelques festivals.

N’avez vous pas rencontré d’opposition lorsque vous avez décrit les massacres de 1965-1966 comme un génocide?

Je parle depuis deux ans ½ des événements de 1965, et autant qu’il m’en souvienne je n’ai jamais été critiqué pour cette dénomination. Je pense que c’est une question difficile, certains juristes préfèrent ne pas utiliser ce terme autant pour les massacres de 1965 que pour ceux des Khmers rouges parce que la question se pose encore de savoir s’ils s’accordent bien à la définition juridique du “génocide”.

J’aimerais clore cette discussion avec ce que dirait Wittgenstein à propos des jeux de langage (concept majeur de la philosophie de Wittengstein, ndt), apparemment, les réticences philosophiques s’estompent quand on reconnaît que les mêmes termes sont parfois utilisés dans des jeux différents. Sans doute que dans le domaine des droits de l’homme à l’international ce qui est arrivé en 1965 ne peut être qualifié de génocide. Mais les médias traditionnels dont la forme de langage ne fait pas obligatoirement référence à la notion juridique internationale du mot génocide, ne cesse d’utiliser ce mot. Je pense que cette appellation ne l’est pas sans raison.

Tout d’abord, dans notre vocabulaire aucun autre mot n’a de force morale équivalente. Deuxièmement nous parlons de l’extermination à grande échelle et d’une façon systématique, délibérée et préméditée de centaines de milliers, voire de millions de personnes sur la base de deux facteurs. Le premier est l’appartenance ethnique, comme vous l’avez souligné, les Indonésiens d’origine chinoise ont été délibérément pris pour cible, et même s’ils ne représentent qu’une minorité des victimes prises dans leur globalité, l’élimination d’un groupe ethnique ou religieux peut correspondre à la définition juridique du génocide. Deuxièmement, il peut y avoir une sélection importante en fonction des croyances et je crois personnellement, en tant qu’être humain, ainsi que je le mentionne dans ma thèse de doctorat, que c’est suffisant pour satisfaire à une définition sociologique commune de génocide. Ce qui revient à dire que le mot génocide peut être utilisé dans des domaines et des styles de langage différents et son appellation est assez commune pour en justifier l’utilisation régulière pour qualifier les atrocités des Khmers rouges.

Deuxièmement, 70 ans après la Seconde Guerre mondiale, je mets quiconque au défi de faire la différence entre l’extermination d’une classe de la population pour ses croyances d’une part, ou pour ses convictions religieuses d’autre part. Si l’extermination pour adhérer à un ensemble de préceptes religieux suffit à la qualifier de génocide, pour quelle raison des populations agissant en vertu d’une idéologie et d’une vision commune de solidarité fondée sur une morale spécifique ne pourrait-elle se voir appliquer le même principe de force morale? Dans le discours commun des médias, et principalement si les auteurs sont communistes ou des “ennemis de l’Occident”, comme dans le cas du génocide khmer, on applique bien le terme extrême de génocide. Il semble que l’on n’utilise pas ce terme si les auteurs sont nos amis, comme dans le cas de l’Indonésie.

Je crois le débat sur la terminologie malhonnête, il n’existerait pas si les auteurs n’étaient pas nos alliés et partenaires économiques, ou s’ils étaient gauchistes… Nous parlons continuellement de génocide pour le Cambodge et personne ne lève le petit doigt. Nous dénonçons aujourd’hui le meurtre d’un million de personnes et la probable impunité des tueurs.

Cela nous ramène à l’idée de Noam Chomski (linguiste et philosophe américain) de victimes “dignes” et “indignes”, n’est-ce pas?

Bien sûr. Et c’est flagrant quand dans The Look of Silence quand on voit que la multinationale Good Year traite les travailleurs du syndicat du caoutchouc en esclaves sur ses plantations d’hévéa dans le nord de Sumatra, les laissant mourir de faim dans des camps de concentration ou les envoyant se faire tuer par les escadrons de la mort. Configuration identique à ce qui existait à Auschwitz pendant la deuxième guerre mondiale. C’est une épine dans le pied des Etats Unis présentés comme les champions de la liberté et de la démocratie. Cependant 20 ans après Auschwitz, soutenues par les Etats-Unis, des sociétés américaines faisaient travailler de la main d’oeuvre carcérale, et même issue des camps de concentration, des camps de la mort. Il faudrait pouvoir enquêter sur chaque camp, mais je sais d’après mes recherches personnelles dans le camp de Gudan Hital à Tebing Tinggi, un de ceux utilisés par Good Year, que la plupart des prisonniers ont été tués.

Nous avons mis sur pied, soutenu et voulu un régime capable d’anéantir la gauche pour le compte du capital occidental, mis en place une contre-révolution qui ferait barrage à la révolution anti-coloniale, pour qu’en fin de compte l’Indonésie redevienne elle-même un Etat colonisé. Mais l’armée a remplacé les Hollandais, facilitant l’accès aux sociétés américaines et britanniques. Nous avons eu ce que nous avions voulu. Personne, je pense ne s’est beaucoup soucié du néant qui suivrait. Tout ce dont la politique étrangère occidentale se soucie c’est de tirer un maximum de profit de ces opportunités.

Tant que nous n’admettrons pas notre complicité dans tout ce qui s’est passé, la désinformation (propagande) continuera.

Oui absolument et j’ai considérablement apprécié la position face à mes films des progressistes américains, qui n’ont pas tout remis sur le dos de l’Etat indonésien, mais qui ont réagi comme le sénateur Tom Udall dans sa résolution au Sénat, qui a déclaré “cinquante ans est une durée suffisante pour reconnaître notre rôle dans ce génocide, il nous faut encore déclassifier tous les documents s’y rapportant, et nous excuser pour cela”.

Un changement est-il possible en Indonésie sans une intervention internationale?

Non, je pense que les deux processus sont différents. Jokowi a dû s’attaquer aux questions du PKK (KPK, la commission anti-corruption) et de la peine de mort, ses débuts ont été difficiles, il a dû continuer de passer d’un sujet à l’autre. Rappelons nous que notre pays n’a pas connu de progrès majeur – depuis l’héritage du mouvement ouvrier qui nous a accordé la journée de travail de 8 heures à l’introduction des soins de santé pour tous -, aucune de ces avancées n’est due à l’initiative des politiciens. Il faut des mouvements sociaux, une mobilisation de la base pour réclamer un processus de vérité et de réconciliation. Même si Jokowi visionne The Look of Silence et qu’il s’en émeut, il devra agir sous pression pour changer les choses. maintenant qu’il a gagné les élections, qu’il est président, il doit agir pour le changement. Les indonésiens devront se mobiliser autant qu’ils l’ont fait pour l’élection présidentielle, c’est d’eux que viendra le changement.

Des gens m’ont demandé si j’envisageais de faire un troisième film, une trilogie en quelque sorte. Non, pas uniquement parce qu’il m’est impossible de revenir en Indonésie, mais le premier film a ouvert un espace de discussion en Indonésie, le deuxième a montré le silence après la révélation du mensonge, le troisième épisode reste à réaliser par le peuple indonésien, il lui appartient.

Comment répondez-vous aux opposants des films The Act of Killing et The Look of SIlence sur la possibilité de faire voler en éclats les fondamentaux idéologiques de l’Etat indonésien?

La nation a déjà volé en éclats. C’est au peuple indonésien de définir collectivement dans quel genre de nation ils veulent vivre. L’idée que le cadre de l’Etat est inflexible est un leurre. Au Danemark où je vis, les gens ont la possibilité de se prononcer sur le devenir de la nation. Nos idéologies sont protégées par la démocratie. Si nous avons une idéologie, c’est celle de la protection de l’espace démocratique.

Aujourd’hui en Indonésie, tous les groupes politiques, du FPI (Front Pembela Islam : le front des Défenseurs de l’Islam) au Parti ouvrier, se réclament de la base idéologique de Pancasila. C’est une comédie de démocratie. Oui en Indonésie les élections existent, au niveau national les oligarques achètent les voix et les élections régionales quant à elles, sont corrompues. Si le principe d’égalité n’est pas respecté et que la loi ne s’applique pas de la même manière pour les puissants et les pauvres, ce n’est pas la démocratie. C’est pareil aux Etats-Unis. Les pauvres ne peuvent pas demander des comptes aux grandes fortunes. Ces dernières ne sont responsables de rien.

L’arrivée de l’armée au pouvoir en Indonésie a défait la plupart des gains acquis par la révolution nationale, et aboli une grande partie du développement du processus démocratique, le pays s’est commué en oligarchie. Quoique vous pensiez de Soekarno, l’Indonésie était plus démocratique avant Suharto.

En Indonésie, le problème est d’ordre structurel. Nous ne pouvons espérer voir les dirigeants descendre de leur piédestal pour résoudre les problèmes. Le pays est déchiré par son passé mais je suis optimiste, le changement viendra de la jeune génération organisée en mouvement sociaux. C’est de cette façon, qu’a travers l’histoire les nations ont pu avancer. Les citoyens refusent d’envoyer leurs enfants à l’école si on leur raconte des mensonges. Lorsqu’on aura compris qu’il n’y a rien à craindre, que les victimes n’ont pas de désir de vengeance, alors seulement on pourra commencer à parler de réconciliation. Chacun a besoin de surmonter sa peur pour regarder en face les faits qu’ils connaissent déjà.

Les professeurs d’histoire indonésiens sont associés à des groupes de travail qui tendent vers cet objectif. En plus du programme national, ils expérimentent de nouveaux matériels ou des travaux supplémentaires. Des personnes dans toute l’Indonésie œuvrent à cela et The Act of Killing et The Look of Silence pourront sans doute contribuer à cette avancée.

Le changement est en marche, mais n’attendez pas qu’il vienne tout seul, vous pourriez attendre très longtemps.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Jess Melvin* / Inside Indonesia) : Interview: Oppenheimer on The Look of Silence
Photo : Heinrich-Böll-Stiftung / Flickr

* Jess Melvin a terminé sa thèse intitulée “Mechanics of Mass Murder: How the Indonesian Military Initiated and Implemented the Indonesian Genocide, The Case of Aceh”, à l’université de Melbourne en 2014.

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.