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Quelle liberté de la presse en Papouasie?

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En Indonésie, les journalistes étrangers sont désormais autorisés à se rendre en Papouasie. L’analyse de Ross Tapsell, maître de conférences au College of Asia and the Pacific à l’Université Nationale d’Australie, où il étudie les médias en Indonésie et en Malaisie.

Le 10 mai, le président Indonésien Joko Widodo (“Jokowi”) a fait la promesse de permettre aux journalistes étrangers de se rendre en Papouasie, une région où un mouvement séparatiste se bat depuis des décennies pour obtenir l’indépendance.

La Papouasie – alors Nouvelle-Guinée néerlandaise – était la dernière colonie hollandaise dans l’archipel indonésien avant d’être rattachée à l’Indonésie en 1963. Depuis, la presse étrangère, les chercheurs et les travailleurs humanitaires ont un accès très restreint à cette région. Les journalistes étrangers avaient la possibilité de se rendre en Papouasie à la fin des années 60 pour effectuer des reportages sur la mise en place de l’Act of Free Choice (« Acte du libre choix ») en 1969. Cependant il s’agissait de « tours » encadrés par l’armée et les déplacements de journalistes étaient limités.

En juin 1969, le Club des correspondants étrangers de Jakarta (The Jakarta Foreign Correspondents Club) a déposé plainte auprès du ministère de l’Information au sujet des restrictions imposées aux journalistes étrangers pour se rendre et se déplacer librement en Papouasie. La plainte déposée dénonçait de telles mesures qui suscitaient des doutes sur l’approche gouvernementale quant au vote de détermination et pointait les graves conséquences sur l’image de l’Indonésie à l’international. [1] Les journalistes étrangers déclareront plus tard que ce vote ne fut ni libre ni choisi puisqu’il fut conduit par un panel de personnes âgées choisies sous la pression de l’armée indonésienne.

Durant le New Order (« Nouvel Ordre ») indonésien (1965-1998), la région était étroitement contrôlée par un système de licences mis en place par le ministère de l’Information qui avait des liens avec les militaires. L’accès à la Papouasie pour les journalistes était soumis à un strict contrôle. Le président Suharto s’assurait que la Papouasie restait à l’écart du monde extérieur. [2]

En 1998 le régime du New Order est tombé et l’Indonésie a débuté un processus de démocratisation. La décision du président BJ Habibie d’autoriser les journalistes étrangers à se rendre au Timor Oriental en 1999, et le référendum organisé la même année, ont mis le Timor Oriental et ses habitants sous les projecteurs des médias internationaux. Les rapports des médias étrangers, particulièrement en Australie, furent des moyens de pression cruciaux pour les forces INTERFET dirigées par l’Australie qui sont intervenues au Timor Oriental afin de mettre fin aux violences après le vote de 78% des citoyens en faveur de l’indépendance. [3]

L’échec de l’armée à empêcher la presse internationale d’effectuer des reportages au Timor Oriental a eu pour conséquence de renforcer le contrôle opéré sur les médias étrangers en Papouasie. Par exemple, Oswalk Iten du quotidien Neue Zurcher Zeitung s’est rendu en Papouasie en 2000, mais a été incarcéré douze jours à Jayapura. [4] Le message à l’intention des autres journalistes était clair : ne venez pas en Papouasie. Le risque qui pesait sur les personnes locales qui désiraient aider les journalistes étrangers était également très élevé. En 2004, Mark Worth, un journaliste papou qui avait travaillé avec plusieurs médias internationaux dans la région, a été retrouvé mort dans une chambre d’hôtel. La version officielle indique que Mark Worth est décédé à la suite d’une pneumonie, mais sa mort ets intervenue deux jours après l’annonce de la diffusion de son documentaire Land of Morning Star (« Le pays de l’étoile du matin ») en Australie. [5]

De même que lors de l’occupation indonésienne du Timor Oriental, la plupart des tentatives des journalistes internationaux en Papouasie émane de journalistes australiens – du fait d’intérêts locaux – et de nombreux groupes d’activistes australiens. En septembre 2006, trois journalistes australiens, Morgan Mellish (Australian Financial Review), Stephen Fitzpatrick (The Australian) et Geoff Thompson (ABC) ont obtenu un permis pour se rendre en Papouasie. Tous ont rapporté qu’ils ont été sous constante surveillance et ont subi des pressions des militaires. [6] D’autres journalistes étrangers avaient choisi de délibérément ignorer la procédure d’attribution des permis.

Les journalistes de Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont certains travaillent dans la presse locale, ont également fait des tentatives pour se rendre sur le territoire de Papouasie Occidentale, mais la plupart d’entre eux s’appuient sur des sources officielles pour traiter les informations de la province. [7]

En 2012, un journaliste tchèque fut expulsé d’Indonésie après avoir utilisé un visa de touriste pour se rendre en Papouasie sans autorisation officielle. Il a été arrêté pour avoir photographié une manifestation pro-indépendance à Manokwari. [8] En 2013, Karlis Salna, un correspondant de l’Australian Associated Press installé à Jakarta qui s’était vu refuser une douzaine de demandes pour se rendre en Papouasie en deux ans, finit par écrire au porte-parole du ministère des Affaires étrangères pour lui faire savoir que son affectation touchait à sa fin. Il reçut alors son permis.

En 2013 également, le correspondant de Fairfax Australia Michael Bachelard reçut l’autorisation de réaliser un reportage sur le virus du SIDA en Papouasie. Le journaliste désirait en réalité enquêter sur les enfants victimes de conversions forcées à l’islam. Il a écrit plus tard : « Je savais pertinemment que je n’obtiendrais jamais l’autorisation pour aborder un tel sujet ; j’ai donc décidé de présenter un projet qui me permettait d’avoir accès à la Papouasie. » [9]

Un très grand nombre de journalistes étrangers, dont des collaborateurs d’agences telles que Reuters et Al Jazeera, n’a jamais reçu le visa nécessaire pour se rendre en Papouasie. En août 2014, Valentine Bourrat et Thomas Dandois ont été arrêtés puis détenus pendant plus de deux mois. Ces deux journalistes français ont été les premiers journalistes étrangers à comparaitre devant un tribunal indonésien pour être entrés en territoire papou. Durant le procès il a été révélé que les journalistes étrangers doivent obtenir des permis délivrés par 18 agences gouvernementales différentes basées à Jakarta avant de pouvoir se rendre en Papouasie ! [10]

Cette question entourant les restrictions faites aux médias internationaux est comparable aux régimes les plus autoritaires. Le gouvernement se justifie en mettant en avant la sécurité des journalistes, bien qu’en cinquante années de contrôle indonésien sur la région aucun cas de violence commise à l’encontre de journalistes étrangers par des séparatistes papous n’ait été rapporté. Une autre explication est que la couverture internationale de la problématique papoue doit être limitée pour éviter que l’Indonésie ne soit critiquée pour ses agissements dans la région et que les journalistes ne s’intéressent de trop près aux abus militaires. Le gouvernement considère que ces abus sont sporadiques et largement exagérés par la presse internationale. Il soutient que les restrictions de visas étaient nécessaires pour limiter le soutien au mouvement séparatiste en Papouasie.

Cependant, il semblerait que tant que l’accès à la région demeurait restreint, les journalistes occidentaux se concentrent sur ce que le gouvernement indonésien « ne veut pas que le monde sache, » ou ce qu’il « essaie de cacher, » plutôt que d’avoir accès à des locaux et au gouvernement. [11] Hayden Cooper, de la ABC, écrivit « L’histoire jamais racontée de la Papouasie Occidentale » en 2012. En 2013, Mark Davis présenta Dateline (SBS) depuis la Papouasie, déclarant que « personne n’était venu ici depuis 10 ans. » [12]

Les restrictions sur les médias étrangers ont uniquement mené à des reportages ayant pour hypothèse de base le rôle négatif de l’Indonésie dans la région et ont causé davantage de mal aux actions potentiellement plus nuancées de la politique et de la société en Papouasie. Comme de nombreux activistes des droits de l’homme l’ont déjà montré, la présence de médias et d’observateurs étrangers est cruciale pour permettre une attention mondiale portée aux injustices et pour lutter contre l’impunité de l’armée.

Révéler un tel sujet est primordial, mais se concentrer sur la problématique de l’accès à la Papouasie aux journalistes occidentaux fait passer au second plan les résultats obtenus ainsi que les difficultés rencontrées par les médias locaux, dont le but est également de fournir une information crédible, indépendante et critique.

Il est important de se souvenir que de nombreux journalistes papous font face à des menaces et à des intimidations émanant des forces de l’ordre uniquement car ils réalisent leur travail. Il est difficile pour eux de fournir des reportages sur des sujets qui concernent les politiciens locaux, les droits de l’homme et le rôle des forces de sécurité dans la région. Un grand nombre de récits ne peuvent tout simplement pas être publiés dans la presse locale. Il faut donc continuer à se mobiliser pour les journalistes locaux, et plus largement contre les restrictions faites à la liberté d’expression dans les provinces de Papouasie. Dans ce contexte la fin des restrictions de visas délivrés aux journalistes étrangers ordonnée par Jokowi est certainement un bon début.

* Les extraits de cet article proviennent d’un précédent article sur The Conversation et d’un article universitaire rédigé dans South East Asia Research, qui sera publié en septembre 2016.

Traduction : François Vezier
Source (Ross Tapsell/New Mandala) : Press Freedom in Papua
Photo : AK Rockefeller / Flickr

Sources
[1] Press Collect: Telex de Frank Palmos (Jakarta) au Melbourne Herald, aa30124, 5 juin 1969. [Note: en possession de Palmos].

[2] Voir Jim Elmslie (2002) Irian Jaya Under the Gun: Indonesian Economic Development versus West Papuan Nationalism, University of Hawaii Press, pp. 9-18.

[3] Ross Tapsell, Joakim Eidenfalk, 2013, « Australian Reporting from East Timor 1975-1999: Journalists as Agents of Change », Australian Journal of Politics and History, Vol 59, N°4, pp.576-592.

[4] Contributeur indépendant, « West Papua: A no-go zone for foreign journalists », Al Jazeera, 22 septembre 2014.

[5] « Calls to Probe Aussie death in Papua », The Sydney Morning Herald, 26 février 2010. Disponible sur: http://news.smh.com.au/breaking-news-world/calls-to-probe-aussie-death-in-papua-20100226-p7cv.html (accès le 14 octobre 2014.)

[6] Voir Morgan Mellish, « Why it’s all quiet on the West Papua Front », The Walkley Magazine; Inside the Australian Media, n°44, octobre/novembre 2006. Stephen Fitzpatrick, « Suharto’s legacy rules and divides », The Australian, 25 septembre 2006, p. 12. Geoff Thompson, « Journalists face difficulties in Papua, even with work permits », The World Today, [transcript], ABC, 19 octobre 2006 and Lateline, ABC, 3 octobre 2006.

[7] Matbob et Papoutsaki, supra note 12, p.146.

[8] Freedom House World Press Freedom Report, supra note 4.

[9] Contributeur indépendant, supra note 10.

[10] Les journalistes ont été déclarés coupables pour être entrés en Papouasie sans visa et ont été condamnés à deux mois et demi de prison et à une amende de 270$. Voir : Oktovanius Pogau, « Dua Jurnalis Asal Perancis Divonis 2,5 Bulan Penjara », Suara Papua, 24 octobre 2014. Disponible sur : http://suarapapua.com/mobile/read/2014/10/24/1957/dua-jurnalis-asal-perancis-divonis-25-bulan-penjara (accès le 24 octobre 2014.)

[11] La chaîne de télévision australienne Seven’s current affairs montre l’équipe de Today Tonight arriver à Jayapura munie de visas touristiques pour effectuer un reportage sur un enfant orphelin, Wawah, qui selon eux allaient être tué et mangé dans les dix prochaines années. En 2012, le titre de 730 Reports (ABC) était : « Règne de la terreur ». Voir : http://www.abc.net.au/correspondents/content/2012/s3580924.htm (accès le 21 septembre 2014.)

[12] Voir : « Papua’s New Dawn?», SBS Dateline, 3 juin 2014. Disponible sur : http://www.sbs.com.au/news/dateline/story/west-papuas-new-dawn (accès le 21 septembre 2014.)

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