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Interview de Joshua Oppenheimer sur « The Look of Silence » 2/3

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Après son documentaire multiprimé The Act of Killing, le réalisateur Joshua Oppenheimer parle de son second film The Look of Silence et de son impact en Indonésie et dans le monde. Joshua Oppenheimer a répondu aux questions de Jess Melvin le 18 mars 2015, de retour au Danemark après une tournée de promotion aux Etats-Unis. Ceci est la deuxième partie de cette interview en trois volets. Le film devrait bientôt sortir en France, où il a déjà été projeté dans quelques festivals.

Vous attendiez vous à la façon dont s’est terminée la confrontation entre Adi et la famille de Amir Hasan ?
Nous ne nous attendions absolument pas à cette scène stupéfiante. Après un travail de trois mois à l’adaptation de son livre, avec la veuve d’Amir Hasan, ses deux garçons et lui-même quand il était encore en vie, leur revirement sur le contenu du livre et la participation de leur père aux massacres ne m’a même pas effleuré l’esprit. Nous pensions au départ, qu’Adi se présenterait ainsi : ”regardez moi, vous savez qui je suis, je sais qui vous êtes, vous n’êtes pas responsable des actes de votre père ou de votre défunt mari, mais il nous faut vivre ensemble, qui sait un jour peut être ma fille épousera un de vos petits enfants, comment devrions-nous reconstruire un avenir ensemble ? “ Mais il ne s’est rien passé car ils ont nié toute connaissance des crimes.

Ensemble, nous avons visionné les anciennes prises, non pour les humilier ou les forcer à dire la vérité, j’essayais simplement de dépasser le déni et de commencer l’entretien pour lequel nous étions là. On ne le voit pas dans le film mais à notre départ, Erwin, le fils appelait la police. A ce moment là, j’ai pensé que cette scène était un échec complet. Plus tard, j’ai réalisé que cette scène symbolisait honnêtement l’Indonésie d’aujourd’hui. Tout le monde a peur de tout le monde, cette impasse rend le dialogue trop difficile et explique le fait que les projections de The Look of Silence soient sans arrêt attaquées. Même si dans la plupart des cas peu d’incidents se sont produits. On peut avancer que sur 2500 projections 2470 se sont déroulées dans le calme et à peu près 30 événements annulés sans violence.

Malgré sa révélation, comment un mensonge aussi flagrant peut il perdurer ?
Par la menace et la peur. En Indonésie, le film The Act of Killing, n’a pas été vu par un assez grand monde, les médias et les classes moyennes ont pu le voir, mais c’est insuffisant pour un changement. C’est exactement comme dans “Les habits neufs de l’empereur”- un conte d’Andersen – dont j’ai beaucoup parlé avec The Act of Killing. Tout le monde voit que l’empereur est nu, mais comme ils ont peur et qu’ils refusent de s’imaginer vivre dans cette peur, chacun prétend le voir avec ses beaux vêtements, au point de s’en persuader eux-mêmes. Et ce qui est dangereux, qu’on montre d’ailleurs dans les deux films c’est que notre adaptation au mal dépend de notre capacité de voir la vérité en face, Primo Levi l’a vraiment fait ressortir après l’Holocauste, il se peut que cela ait créé des psychopathes.

The Act Of Killing
témoigne aussi de cela, quand Adi et Anwar regardent le film de propagande gouvernementale Penghiantan G30S/PKI (la trahison du PKI/G30S) – et qu’Adi dit à Anwar : “c’est un mensonge”, Anwar rétorque “je le sais mais c’est La chose qui me fait du bien”, ce qui signifie qu’il sait, mais ne sait pas. Il y croit mais ne le croit pas. On appelle cela de la “dissonance cognitive”. It’s self–deception. Evidemment une partie de la jeune génération ignore cet épisode historique mais le film souhaite vraiment montrer que les gens savent mais refusent d’ouvrir les yeux parce que c’est trop douloureux, pour leur sécurité ils préfèrent vivre dans le déni. En outre, personne non plus ne souhaite dire à ses enfants “je vous envoie à l’école où vos professeurs d’histoire vous mentent parce que je n’ose pas dire que ce sont des mensonges”.

C’est une sorte de continuité, une situation bien difficile autant au sein d’une famille indonésienne ordinaire que parmi les survivants. Imaginez Rohani et Rukun qui ont dû envoyer Adi à l’école, où s’est retrouvé l’élève d’Amir Hasan, meurtrier de son frère (Siti Hapsa, l’épouse d’Amir, et d’autres participants aux escadrons de la mort enseignaient également à l’école primaire du village).

Alors que Ramli était emprisonné dans l’ancien cinéma de Sialang Buah, son jeune frère (le frère aîné d’Adi) âgé de 8 ans a entendu ses professeurs – il était en cours élémentaire – prononcer le nom de son frère au milieu d’une liste de personnes à exécuter dans la nuit. Rentré en pleurs à la maison, il a tout raconté à Rohani, sa mère. Mais le lendemain elle n’a pu faire autrement que de le faire retourner à cette école. Le scénario s’est répété au moment de la scolarisation d’Adi… qui a dû être instruit pas les assassins de son frère, son fils.

Quelles raisons l’ont poussée à agir ainsi ? La peur. Et l’impression de n’avoir aucune alternative. Le sujet du film ne relate pas précisément les événements de 1965 mais montre bien que le silence et la peur s’installent face à l’impunité la plus totale. Amir Hassan quant à lui, a été gratifié d’un poste au ministère de l’Education et de la Culture, en remerciement de sa participation aux crimes.

Comment cette peur peut elle continuer ? La peur de la violence physique existe t-elle toujours dans l’Indonésie d’aujourd’hui ?
Effectivement, tout dépend de qui vous parlez, ça peut aller de la perte de votre emploi, en passant par les difficultés pour vos enfants à trouver un emploi, jusqu’à la stigmatisation en tant que communiste ou fauteur de trouble. Rohani a certainement peur des violences physiques pour elle-même, pour sa petite fille, et bien qu’adultes pour les enfants de Ramli. Effrayés, ces derniers n’ont pas souhaité participer au tournage. Il savent que leur père, à la tête du mouvement Indonesian Peasants Front (BTI – Barisan Tani Indonesie) affilié au PKI (parti communiste indonésien) dans le village où il a géré une coopérative agricole a été tué, et que les meurtriers sont toujours puissants.

Les intimidations ne valent pas que pour les Indonésiens. Au mois de janvier dernier à mon arrivée à l’aéroport Charles-de-Gaulle, des Indonésiens qui m’ont reconnu m’ont interpellé alors que je venais de récupérer mes bagages. Ils attendaient un Français prénommé Stefan qui rentrait d’Indonésie. Après la projection de The Look of Silence , il a filmé et interrogé des survivants sur leur histoire. Il n’a rencontré d’opposition ni à Jakarta ni à Java Centre, encore qu’à Palembang, il a remarqué qu’un groupe de personnes inconnues s’étaient infiltrées mais sans perturbation.

Le lendemain dans l’avion qui le conduisait à Padang, il s’est fait connaître à l’hôtesse qui s’informait sur la présence d’un dénommé Stefan à bord. A l’atterrissage à Padang, une vingtaine d’agents de renseignements, des policiers et des militaires l’ont interpellé. toutes les chambres de l’hôtel proches de celui où il était descendu avaient été réquisitionnées, il a été suivi et photographié partout et toute la journée du petit déjeuner au déjeuner puis au dîner, et jusqu’à chambre. Il a annulé toutes ses rencontres et est rentré en France en même temps que moi.

Le harcèlement et la peur sont bien réels. Si vous venez d’une famille de survivants, la peur de la violence physique est bien réelle. Récemment 200 survivants réunis à Bukittinggi ont violemment été pris à partie par la foule, piétinés, frappés, certains se sont même évanouis terrifiés par la violence. Le traumatisme de ces personnes torturées il y a plus d’un demi siècle n’est pas près d’être terminé alors que les attaquants d’aujourd’hui sont les mêmes qu’hier.

La persistance des traumatismes et ses effets sur la mémoire sont tout le sujet du film. Je constate avec horreur que le génocide de 1965 n’est pas terminé, le deuil n’est pas encore fait, et aucune sortie ne sera possible tant que les auteurs seront au pouvoir et qu’il restera autant de gens apeurés.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Jess Melvin / Inside Indonesia) : Interview: Oppenheimer on The Look of Silence
Photo : Heinrich-Böll-Stiftung / Flickr

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