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De la récupération politique du bouddhisme en Thaïlande

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Cette analyse a été publiée par le mensuel Gavroche en avril 2015. Nous la publions avec leur accord et celui de l’auteur, dans le cadre d’un échange de contenu.

Le bouddhisme, religion de la tolérance, de la non-violence, et du renoncement au monde matériel, est, avec la monarchie, le pilier de la thaï-itude louée quotidiennement par le général Prayuth Chan-o-cha. Or, depuis le début de l’année 2015, la communauté des moines bouddhistes (la Sangha) est éclaboussée de multiples scandales. Le plus retentissant d’entre eux est sans aucun doute celui qui touche le temple de Dhammakaya, fondé et dirigé par le vénérable Phrathepyanmahamuni.

Ce temple est actuellement visé par une enquête du Département des Investigations spéciales (DSI) pour corruption et détournement de fonds. Si l’enquête conclut que le temple s’est rendu coupable de fraude, alors, selon le gouvernement, des mises en examen seront prononcées. Rien n’est moins sûr néanmoins : cela fait plus de vingt ans que Phrathepyanmahamuni, alias Phra Dammachayo, est accusé pour les mêmes motifs. Mais le Conseil Suprême de la Sangha s’est toujours opposé à son renvoi.

La secte du Dhammakaya est la plus riche de Thaïlande. Créée dans les années 1970, elle est vivement critiquée par les autres sectes bouddhistes pour son approche monétaire de la notion de karma. En effet, au sein de ses temples, les actes méritoires – destinés à augmenter le bon karma d’un individu – sont quantifiés : le nombre de mérites acquis par l’acte d’offrande (tam bun) dépend directement de la somme d’argent donnée au temple.

Cette facilité d’accès à la libération individuelle attire les classes moyennes urbaines qui trouvent dans les temples Dhammakaya une solution immédiate car monnayable à tous leurs problèmes. Ainsi, les mérites peuvent s’acheter, comme tout le reste. Néanmoins, si aujourd’hui le temple de Dhammakaya est attaqué par la Commission pour la Réforme nommée par la junte, c’est plus pour ses liens présumés avec l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra que pour sa commercialisation de la loi du karma et des enseignements du Bouddha. C’est essentiellement pour des raisons politiques que le puissant moine Phra Issara, proche du leadership du PDRC, a porté en début d’année, devant les instances gouvernementales, de nouvelles accusations contre la secte Dhammakaya.

Cette secte, en pleine expansion, constitue une menace pour les Chemises jaunes qui veulent éviter qu’à l’avenir le clan pro-Shinawatra ne domine la scène religieuse. Les anti-Thaksin se sont toujours prévalus d’une supériorité morale sur les pro-Thaksin. De cette supériorité, mesurée à l’aune de leur pratique des vertus bouddhiques, ils tireraient une légitimité à gouverner, balayant celle issue des urnes. Or, s’ils se voient dépouillés de leur outil de légitimation, que restera-t-il aux conservateurs pour justifier leur contrôle du processus politique, si ce n’est la force des tanks ? Les moines ne sont pas autorisés à se mobiliser pour des enjeux sociaux ou politiques – la renonciation au monde est la clé de leur libération.

Néanmoins, dans l’histoire de la Thaïlande, cette règle d’or a souffert de douloureuses exceptions. Rappelons brièvement la croisade des moines contre le communisme siamois dans les années 1970-80. La Sangha avait autorisé le meurtre systématique des communistes en déclarant que de tels actes n’étaient pas constitutifs d’un manquement aux préceptes bouddhiques ; ainsi, pas de démérites (bap) accumulés pour les assassins, par conséquent, pas de mauvais karma. Plus récemment, la secte de Santi Asoke a co-organisé les manifestations anti-élections de 2013-2014 avec le PDRC. Lors de ces manifestations, le vénérable Puttha Issara a publiquement incité ses disciples à la violence à l’égard des pro-élections.

A défaut de se demander quelle fonction sociale la religion bouddhique serait appelée à remplir dans une Thaïlande démocratique, il est temps de faire le constat suivant : en temps de crise politique, les temples ont été utilisés pour offrir de rapides solutions de purification à ceux qui avaient commis l’irréparable. Les séjours monastiques furent « récupérés » par de nombreuses personnalités politiques, comme le dictateur Thanom Kittikachon à la fin des années 1970, ou, plus récemment, le leader des Chemises jaunes, Suthep Taugsuban.

Le bouddhisme Mahayana a pénétré la terre de Suvarnabhumi il y a bien longtemps, probablement à l’époque de l’empereur Ashoka d’Inde (269- 232 avant JC); mais c’est le bouddhisme Theravada, diffusé ultérieurement par les moines cingalais, qui s’est durablement implanté au Siam à partir du règne de Ramkhamhaeng (1279-1298). Le côté individualiste du courant théravadin – mettant l’accent sur la libération et la purification individuelle – a trouvé au Siam une terre d’accueil particulièrement favorable à son essor.

EUGÉNIE MÉRIEAU est chargée d’enseignement à Sciences Po Paris et à l’université de Thammasat à Bangkok. Elle est l’auteur de l’ouvrage Les Chemises Rouges de Thaïlande.

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