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Mère ou domestique, le rôle de la femme à Singapour reste soumis aux valeurs patriarcales

Mums vs Maids - Ogilvy

‘Mère ou domestique’… l’exemple d’une campagne qui défend une cause au détriment d’une autre.

La dernière campagne de l’agence de communication internationale Ogilvy and Mather, ‘Mums Vs Maids’ (Mères vs Domestiques) révèle dans une vidéo des mères soumises à un test destiné à évaluer la connaissance qu’elles ont de leurs propres enfants. Que ce soit leur plat ou leur couleur préférés, ou bien le nom de leur meilleur ami, ces mères interrogées obtiennent invariablement une mauvaise réponse, alors que leurs domestiques sont capables de répondre avec une précision étonnante. La vidéo se conclut avec le message suivant : « les mères devraient accorder à leur femme domestique une journée de congé et passer plus de temps avec leurs enfants ».

Mais cette vidéo, réalisée par Ogilvy pour l’organisation humanitaire pour les migrations économiques HOME pour défendre le droit des domestiques à bénéficier d’une journée de congé hebdomadaire, ne se veut-elle pas, en ne choisissant que des mères, culpabilisante et sexiste ?

Une étude conduite par HOME et publiée en mars dernier révèle en effet que seules 40% des travailleuses domestiques qui ont été interrogées bénéficiaint d’une journée de congé par semaine. Et, plus encore, beaucoup de ces femmes ne bénéficient certainement pas de 24 heures d’affilée de repos, puisqu’une grande majorité d’entre elles sont de nouveau de corvées domestiques une fois chez elles.

Mais bien que l’intention première de la vidéo soit louable, elle apparaît au détriment des mères travailleuses dans leur ensemble, qui vivent constamment sous pression : non seulement on attend d’elles qu’elles réalisent une carrière, qu’elles contribuent financièrement aux besoins de leur famille, mais également qu’elles restent parfaitement dévouées à leurs enfants. Dans une culture patriarcale, par contre, il est parfaitement accepté que les pères soient absents ou très peu présents dans le développement de ces derniers.

La vidéo échoue donc à montrer que la situation critique de ces mères travailleuses est en réalité directement liée au faible statut du travail domestique et à la dévaluation de ce travail sur le marché de l’emploi. La société considère en effet que s’occuper des enfants ne requiert aucune compétence et qu’il s’agit d’un travail naturel pour la femme. C’est donc le lien qui est fait entre la femme traditionnelle et le rôle historique de mère qui permet l’exploitation financière des femmes domestiques et le manque de régulation de leur travail.

Pour bien comprendre les raisons pour lesquelles le travail domestique n’est pas jugé à sa juste valeur, il faut déconstruire les idées préconçues, qui sont le fruit d’un système patriarcal. En montant les femmes de la classe moyenne contre celles qui sont domestiques, la vidéo génère une fausse dichotomie alors que la vraie cible est la culture qui privilégie les rôles masculins sur les rôles féminins.

Renforcer le sexisme pour libérer la classe des femmes domestiques revient à faire un pas en avant mais aussi deux pas en arrière. Parler des droits des travailleuses domestiques implique d’au moins reconnaître la façon dont le sexisme et le patriarcat oppressent la classe moyenne et la classe des femmes qui travaillent, ce que la campagne Mums Vs Maids échoue à faire, ne faisant à la place que renforcer certains stéréotypes.

La solidarité requiert avant tout de reconnaître la façon dont nos vies et nos expériences sont intrinsèquement liées à l’identité du genre, aux origines, aux compétences et à d’autres aspects de l’identité sociale de chaque individu. Nous ne pouvons extraire un seul aspect de notre identité sans traiter la question dans sa globalité.

En tant qu’ONG ou individus concernés par le changement social, nous avons tendance à ne nous concentrer que sur nos propres problématiques, ou sur la cause que nous défendons. La solidarité envers son prochain requiert un sens de l’ouverture qui va au-delà. Il n’est pas facile d’y parvenir quand nous sommes nous-mêmes dominés par des normes sociétales qui requièrent une pensée critique afin de se défaire des clichés et des codes culturels. Ces derniers nous empêchent souvent de trouver des points communs avec d’autres groupes marginalisés et faire le lien entre les causes que nous défendons et d’autres types d’oppression. Comment plaider ensemble si nous habitons des lieux différents, représentons des causes différentes, ou venons de milieux socio-économiques différents? Comment faire le lien et trouver de la solidarité parmi nos différentes causes?

L’oppression est complexe, multi-facette et la façon dont un groupe de personnes est marginalisé est souvent lié à une conjonction de plusieurs facteurs. C’est seulement une fois que nous aurons identifié les points communs entre toutes les oppressions que nous pourrons commencer à travailler ensemble pour plus d’équité et de liberté.

Résumé : Emeline Mainy
Source (Jolovan Wham/The Online Citizen) : Mums vs maids fails to show plight of the working mother who juggles work and child minding

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