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Oppenheimer parle de son film “The Look of Silence” (1/3)

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Après son documentaire multiprimé The Act of Killing, le réalisateur Joshua Oppenheimer parle de son second film The Look of Silence et de son impact en Indonésie et dans le monde. Joshua Oppenheimer a répondu aux questions de Jess Melvin le 18 mars 2015, de retour au Danemark après une tournée de promotion aux Etats-Unis. Ceci est la première partie de cette interview en trois volets.

Le moment le plus intense du film The Look of Silence est la confrontation entre Adi Rukun et les assassins de son frère. En les appelant meurtriers, il brise le silence sur 50 années de tabou tacite en Indonésie. Comment les auteurs de ces crimes parviennent ils à maintenir un tel niveau de peur sur la communauté ?
Les bourreaux continuent de faire régner la terreur sur la population locale car ils gardent un certain pouvoir dans l’ensemble du pays. Cela ne veut pas dire qu’ils jouissent d’un pouvoir absolu. Pour un changement au niveau national, le président Jokowi devrait prendre ses distances avec les oligarques et les copains de l’ancienne dictature militaire.. Selon moi, il ne l’a pas encore fait. Dans la région du tournage, il est certain que les bourreaux sont tout puissants. Quiconque a autorité dans cette administration locale est, sans exception, soit un auteur soit l’un de ses protégés, et les gens ont peur d’eux.

A quel point la confrontation entre Adi et le meurtrier de son frère vous semblait-elle dangereuse ?
La démarche d’Adi est sans précédent non seulement dans l’histoire de l’Indonésie mais aussi dans celle du documentaire. Le face à face entre un survivant et un meurtrier qui a gardé une position sociale toujours aussi influente n’a jamais encore été filmé car jugé trop dangereux.

Lorsqu’en 2012, Adi m’a fait part de ses intentions je savais l’exercice dangereux et j’ai d’abord refusé parce que de trouvais cela trop risqué. Il m’a alors expliqué la raison de sa volonté : ”Joshua, j’ai besoin de les rencontrer car j’ai visionné pendant sept années de 2003 à 2010, les vidéos que tu as tournées avec ces criminels, j’en ai vu autant que toi. Cela m’a changé et je suis persuadé que cette rencontre sera le seul moyen de sortir ma famille de cette chape de peur sous laquelle elle est enfermée, et de faire comprendre à ceux que je vais rencontrer qu’ils se sont trompés.

Il a aussi ajouté : “en me voyant ils sauront que je ne suis pas venu pour me venger, mais que je viens avec un état d’esprit compréhensif, avec une demande toute simple de reconnaissance de leur responsabilité. Ils découvriront que tout comme moi, mon frère était probablement quelqu’un de gentil, ils reconnaîtront leurs erreurs, s’excuseront. Après cela on ne les confondra plus avec leurs crimes, je pourrai alors leur pardonner et nous aurons la capacité de vivre côte à côte, comme des êtres humains et non plus dans une relation de victime à bourreau, effrayés l’un par l’autre. Cette explication d’Adi sur le ton d’une confession un peu plus religieuse m’a bouleversé”.

Cela a-t-il contribué à votre façon d’aborder le film ?
En 2010, à la fin du tournage de L’acte de tuer (the Act of Killing) j’ai remis une caméra à Adi et lui ai demandé de trouver des métaphores visuelles pour illustrer The Look of Silence. En 2012, à mon retour pour le tournage, Adi m’a confié avoir tourné une scène très personnelle qu’il ne m’avait jamais montrée. Tremblant, il est allé chercher la video, me disant que c’était extrêmement personnel. Pendant le déroulement du film il s’est mis à pleurer, j’ai alors découvert que cette séquence, la seule que je n’avais pas tournée, allait devenir l’une des scènes principales de The Look of Silence. C’est presque à la fin du film, lorsque son père rampe, perdu dans sa propre maison.

Il pleurait en me la montrant et lorsque je lui ai demandé la raison de cette prise il m’a répondu : “Tu vois Joshua, c’est le premier jour où mon père ne se souvenait plus de nous. Il ne se souvenait pas de moi, ni de ma mère, il ne se souvenait plus de ses enfants. C’était pendant le Lebaran (ou Idul Fitri, fête nationale indonésienne qui marque la fin du ramadan, ndlr), toute la famille était réunie ce jour-là et nous avons essayé de le réconforter toute la journée mais il était inconsolable, il s’effrayait de nos tentatives d’approche parce qu’il ne nous reconnaissait pas et j’ai réalisé que le seul message d’amour que je pouvais lui donner était de le filmer”. Je lui ai demandé quelle signification cela avait pour lui et il m’a répondu : “tu vois, mon père nous a oubliés, il a oublié Ramli, il a oublié les événements qui ont ruiné sa vie mais il trop tard pour lui pour guérir, il a oublié les événements mais pas sa peur, il mourra donc dans sa prison de peur. C’est comme un homme pris au piège dans une pièce fermée et qui ne trouve pas la porte et encore moins la clé, je ne veux pas que mes enfants héritent de cette peur, c’est pourquoi je dois rencontrer ces assassins afin qu’ils aient la chance de pouvoir s’excuser et de nous permettre de vivre humainement.

Il pleurait en me racontant cela et j’ai su à ce moment que tout le monde n’aimerait pas cette scène mais que le succès ou l’échec du film que j’ai fait avec lui dépendra de ma capacité à créer une sorte de poème visuel qui atteint son paroxysme avec cette scène.

Pensiez vous qu’Adi allait obtenir les excuses qu’il cherchait ?
J’étais convaincu qu’Adi ne parviendrait pas à obtenir les excuses qu’il espérait. J’avais déjà tourné The Act of Killing et après 5 années de travail avec Anwar j’étais bien conscient que tout ce que nous obtiendrions ne serait qu’une sorte de reconnaissance bouleversante de l’horreur. Nous n’étions jamais arrivés à une prise de conscience, nous n’avions obtenu ni remords, ni rédemption, ni même une catharsis. La fin de L’Acte de Tuer est la moins cathartique de l’histoire du cinéma.

J’étais donc bien conscient de l’échec de ces confrontations, cependant j’étais certain que montrer les raisons de cet échec montrerait aussi les déchirures sociales de l’Indonésie : l’enfer de la peur et de la suspicion mutuelles qui divisent les voisins, séparent les membres d’une même famille (je pense à Rohani et à son frère) et bien sûr les gouvernants des gouvernés.

J’ai pensé que si nous pouvions montrer cela aux Indonésiens ordinaires, ils comprendraient le besoin urgent de vérité et de réconciliation. Cela montrerait aussi à travers la dignité exemplaire d’Adi, et peut-être aussi à travers les réactions, sinon des meurtriers eux-mêmes, du moins celles de leurs enfants, que ce genre de dialogue est nécessaire mais aussi possible. Je me suis donc posé la question de savoir s’il y avait un moyen de le faire sans risque et je me suis rendu compte que j’avais déjà filmé l’Acte de Tuer. La projection de ce film avait connu un énorme succès dans le Nord de Sumatra et l’émission TRVI avait fait un battage médiatique énorme autour de la production.

Tous les hommes qu’Adi souhaitait rencontrer étaient des personnages influents au niveau local ou régional. Cependant, aucun n’était aussi puissant que les personnes célèbres et très influentes, avec lesquelles comme chacun sait j’ai collaboré dans The Act of Killing. Parce que ce film était achevé mais pas encore sorti au niveau national, j’ai réalisé qu’ils auraient pu devoir réfléchir deux ou trois fois avant d’envoyer leurs hommes de mains nous attaquer, contrariés de l’offense faite à leurs chefs, à Yilmaz, au gouverneur et même à Anwar (Anwar Congo, l’un des fondateurs du groupe paramilitaire Pemuda Pancasila, ndlr) et à Ibrahim Sinik (ancien rédacteur en chef qui a envoyé des milliers de personnes à la mort, ndlr) dont je viens d’apprendre le décès il y a deux jours (le 16 mars 2015).

Le fait que nous soyons dans cette situation tout à fait exceptionnelle d’avoir terminé mais pas encore sorti en salles The Act of Killing nous a permis de faire quelque chose d’absolument inédit et vous pouvez le ressentir lors des confrontations entre Adi, Amir Sihaan et Amir Basrun qui ont eux-même tout simplement du mal à croire pas que cette conversation ait lieu, et c’est la raison pour laquelle ils sont parfois pris de court et n’ont pas de réponse déjà préparée. On appréhende aussi la bonté et l’empathie d’Adi, son langage bienveillant, indulgent et compatissant duquel est exempt toute vengeance. Il vient les voir avec ce langage… qu’ils ne parlent pas. Ils n’ont vécu et ne se sont enrichis que grâce la tromperie, à la corruption et à l’intimidation, donc ils ne savent pas vraiment quoi faire.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Jess Melvin / Inside Indonesia) : Interview: Oppenheimer on The Look of Silence
Photo : Heinrich-Böll-Stiftung / Flickr

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