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The Look of Silence, une projection difficile mais nécessaire en Indonésie

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En Indonésie, l’opposition au documentaire The Look of Silence montre que la justice pour les crimes du passé, dont les massacres de 1965, n’est pas à l’ordre du jour.

Le 10 décembre dernier, date de la journée internationale des droits de l’homme, près de 457 projections et débats autour de “The Look of Silence” ont été programmés dans toute l’Indonésie à l’initiative de la Commission nationale des droits de l’homme et Final Cut of Real (une société de production danoise spécialisée dans les documentaires). Il s’agit du deuxième film – après The Act of killing (l’Acte de tuer) – du célèbre réalisateur Joshua Oppenheimer. Ce nouveau documentaire relate l’histoire d’un frère d’une des victimes du génocide de 1965 confronté au meurtrier de son frère.

L’équipe cinématographique et les organisateurs étaient loin de s’imaginer que sous le gouvernement démocratique et plein d’espoir de Joko Widodo, un quelconque incident troublerait le bon déroulement de ces séances. L’une des plus virulentes attaques s’est pourtant déroulée à Java Est, dans la ville de Malang.

Les faits

A Malang et Batu (Java oriental) les projections étaient prévues sur plusieurs lieux : à l’Institut d’études culturelles et à la Faculté de sciences sociales et politiques de l’Université Brawijaya, à l’Université Machung, à la Communauté Kalimetro, à Warung Unyil et à Omah Munir. Seule la projection à Omah Munir s’est déroulée sans problème. Sur trois sites, dès le début la projection a été été stoppée et n’a pas repris à cause de mouvements populaires ou militaires. Les quatre dernières programmations ont tout simplement été annulées en raison de pressions préalables, ou interdites par les autorités locales telles que le recteur de l’université.

Le 9 décembre, les étudiants de l’université de Brawijay ont été sommés d’annuler les projections, à la suite d’ une interpellation par les militaires. A Warung Kelir, les organisateurs, interrogés et menacés par des membres de l’organisation non gouvernementale Primubi et de Pemuda Pancasila (la jeunesse Pancasila, une organisation paramilitaire), ont dû faire arrêter la projection. Raison invoquée : le film est une menace contre l’unité nationale et la cruauté des faits commis par les membres du parti communiste indonésien (PKI) ne sont pas pris en compte. Les intimidations contre les organisateurs à Warung Kelir se sont poursuivies après le 10 décembre et dans les jours qui ont suivi, les films planifiés en d’autres lieux ont aussi été annulés. Une lettre publique de soutien au film, rédigée par Commission des droits de l’homme le 12 décembre, n’a pas changé grand chose.

Le 17 décembre, une séance organisée par la branche Malang du Mouvement indonésien des étudiants islamiques (PMII) a été interrompue par les dirigeants religieux locaux. Le même jour, un incident similaire s’est déroulé à Yogyakarta lors d’une projection à l’initiative de l’Association de presse étudiante (Sinesta) à l’Université des Sciences sociales et politiques de Gaja Madha. Suite à ces événements, l’université a publié une déclaration condamnant ces mesures d’intimidation qui limitent le débat intellectuel dans les universités et réaffirmant que ces projections-débats ne constituaient en rien une résurgence du communisme.

Le 21 décembre, les membres de Pemuda Pancasila se sont réunis à Malang pour analyser le film du point de vue de l’unité nationale. En conclusion, ils ont fait une déclaration en quatre points : Pemuda Pancasila honore l’intégrité de la nation, l’unité nationale n’est pas négociable, il n’y aura plus de projection du film The Look of Silence et ce dernier est jugé illégal. Ils ont aussi exprimé leur intention de poursuivre en justice le directeur et les producteurs pour mise en danger de l’identité nationale, au titre de la loi sur le cinéma (Film Law) et de la Réglementation gouvernementale sur la censure cinématographique (Government Regulation on the Film Censorship Board, LSF).

Le 23 décembre une délégation de l’Alliance de paix de Malang (Malang Peace Alliance) a porté plainte au commissariat de la ville contre les actes d’intimidation et les perturbations dont sont l’objet les projections de films et les débats. En réponse, le commissaire a expliqué qu’il devait d’abord clarifier le statut du film auprès de la LSF. Si le film était censuré et qu’ils passaient outre, des sanctions policières s’en suivraient. Jusque-là, et aussi longtemps que le public n’y verrait pas d’objection, lui-même ne s’y opposerait pas. Moins d’une semaine plus tard, le 29 décembre, la LSF a publié une interdiction de projection publique, valable uniquement pour la province du Java oriental.

La situation est devenue encore plus surprenante lorsque le 26 février 2015, le commandement militaire de Semarang,à Java central, a passé The Look of silence à ses soldats. Les photos de cette activité ont été chargées sur leur site internet et décrites comme un exercice d’évaluation et d’entraînement pour la prévention d’éventuels conflits dans la société.

Absurdité

Le plus étonnant est la totale aberration de ces incidents. Visiblement, l’implication des militaires dans l’interdiction du film n’émanait pas de l’office central de Jakarta. Les militants locaux parlent du cas représentatif d’une caserne militaire à Java Est, soulignant le fait que quelques jours après ces programmations, le 15 décembre, Malang préparait la cérémonie marquant l’anniversaire de l’armée indonésienne. Interrogé sur les raisons de l’interdiction de projeter The Look of Silence, le lieutenant colonel Gunawan Wijaya, commandant militaire du district 0833/Bhakadika Jaya a déclaré à un journaliste de Tempo : ”L’idéologie communiste n’a pas droit de cité dans notre pays.” Cela n’a tout simplement aucun sens, étant donné que l’avis a été donné par des autorités qui n’avaient pas encore visionné le film en entier.

Pendant ce temps, au mois de février à Semarang, après la projection du film à ses troupes, le lieutenant colonel d’infanterie, M. Taufiq Zega a déclaré au magazine Tempo “l’activité n’était pas une projection publique mais faisait partie intégrante de l’instruction des gradés de la base militaire 0733BS. Au fil des jours, il devenu clair ’en dépit des perturbations antérieures et de l’interdiction de la LSF qu’il n’y avait aucune raison plausible à ces protestations. Des déclarations telles : “la mise en danger de l’unité nationale” “la prévention des conflits” et “empêcher la résurrection du communisme” manquent sérieusement de consistance. Ces actions répressives qui soutiennent la version officielle de 1965 étaient basées sur la peur de conflits imaginaires et de chaos après les projections. Plusieurs raisons peuvent expliquer ces craintes. Pour les membres des organisations de masse telles que Pemuda Pancasila le besoin se faisait sentir de se reconstruire une image après le premier film de Joshua Oppenheimer, The Act of Killing (l’Acte de tuer) exposant leur implication dans la violence et les meurtres de 1965. Pour la société, leur réaction pouvait être le résultat d’intimidiations de la part de l’armée ou de la crainte du communisme laissée dans la mémoire collective après l’Ordre nouveau. Beaucoup de personnes ont tout intérêt à maintenir cette version que les victimes ont été choisies à cause de leur adhésion au PKI (parti communiste indonésien).

La complexité historique

La violence de 1965 fut elle-même un “événement” complexe; Comment aujourd’hui, 50 ans plus tard on s’en souvient en Indonésie est tout aussi complexe. Jusqu’à présent le souvenir a été perpétué par l’exigence d’une seule version historique et par la réduction des autres au silence. Il y a cependant toujours eu des contradictions et des vérités non dites qui remontent à la surface. Beaucoup de personnes ont adhéré à la version officielle de 1965 conscients néanmoins que la violence militaire était tournée contre le peuple accusé d’appartenir au parti communiste ou d’être des sympathisants. Néanmoins, beaucoup d’Indonésiens et surtout la jeune génération, ne connaissent que le mouvement du 30 septembre (G30S) et n’ont tout simplement pas connaissance des exactions militaires de masse. Il est aujourd’hui indispensable d’affronter les vérités de 1965 dans toute leur complexité et de cesser d’opposer l’Etat et les victimes.

Pour cette raison des films comme The Look of Silence doivent être réalisés, non seulement pour faire émerger l’histoire des victimes mais aussi pour nous obliger à en découvrir toute la complexité. En interdisant les projections et les manifestations, les autorités et les organisations comme Pemuda Pancasila entravent la recherche de la vérité sur cette période du passé.

La Commission nationale des droits de l’homme a décrit The Look of Silence comme un effort vers la réconciliation nationale. Toutefois, il est clair que nous restons tragiquement loin de cette réconciliation. Alors que l’Etat n’a pas encore pris les mesures pour répondre des violations passées des droits de l’homme, il pourrait au moins faire en sorte que les Indonésiens soient capable de s’exprimer ouvertement et sans crainte sur les événements de 1965.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Grace Leksana* / Inside Indonesia): Silencing The Look of Silence
* Basée à Malang, Grace Leksana est chercheur à l’Institut indonésien d’histoire sociale à Jakarta et au Centre d’études transversales et culturelles, à l’Université de Brawijaya de Malang.

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