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Détournement de l’aide aux Philippines : la liste des politiciens corrompus est publiée

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Le scandale de détournement de l’aide au développement qui touche les Philippines depuis presque deux ans se poursuit. Une commission d’enquête vient de recevoir une liste de politiciens corrompus. Pourtant, ils pourraient ne jamais être inquiétés par la justice.

Il y a une semaine, Janet Lim Napoles, la femme d’affaires Philippino-chinoise au centre de l’énorme scandale du Fonds d’assistance de développement prioritaire, plus connu sous le nom de « Pork Barrel », a remis à une commission spéciale du Sénat une déclaration sous serment impliquant un nombre stupéfiant de 20 sénateurs et 100 députés à la Chambre des Représentants.

Ce scandale du Pork Barrel, qui représente un montant de plus 10 milliards de pesos (211 millions d’euros), toucherait donc les cinq sixièmes du Sénat et plus du tiers de la Chambre des représentants, soupçonnés d’avoir détourné à leur profit de l’argent public censé améliorer la vie de leurs électeurs, dans un pays désespérément pauvre où le PIB par habitant, ramené en pouvoir d’achat, est de 4 400 euros, occupant le 165è rang mondial sur 267 pays.

Sur cette liste figure la quasi-totalité des principaux responsables politiques du pays, y compris Manny Villar, candidat à l’élection présidentielle générale de 2010, deux membres de la famille de l’ex-président Joseph Estrada, Ferdinand “Bongbong” Marcos Jr., Loren Legarda, considérée par l’Ambassade des Etat-Unis comme une des cinq femmes les plus en vue du pays, trois membres de la famille de l’ex-présidente Gloria Macapagal Arroyo et bien d’autres encore. [la liste peut être consultée ici]

Le scandale tourne autour du Fonds d’Assistance de Développement Prioritaire, institué sous un autre nom en 1990 durant le mandat de la Présidente Corazon Aquino, mère de l’actuel président. Son but apparent était de permettre aux législateurs de subventionner de petites infrastructures ou des projets communautaires en marge des projets nationaux. Depuis, il est universellement connu sous le nom de « Pork Barrel ». Chaque sénateur devait recevoir 200 millions de pesos (soit 4,21 millions d’euros au taux de change actuel) et chaque membre du Congrès, 70 millions (1,5 million d’euros).

Napoles aurait créé un consortium d’organisations non gouvernementales au travers desquelles les législateurs pouvaient faire transiter leurs fonds discrétionnaires. L’argent pouvait alors revenir sur leurs comptes personnels – une certaine partie finissant sur les propres comptes de Napoles, la rendant extrêmement riche. On dit que Napoles a constitué jusqu’à 20 ONG de cette nature dans le cadre de son groupe JLN.

« En l’état de mes connaissances, voici les Sénateurs, les Députés et leurs agents, les fonctionnaires ou personnels des organismes gouvernementaux qui avaient des liens avec moi et ont reçu une partie des fonds discrétionnaires » a précisé Napoles dans sa déclaration en indiquant leurs noms. Mais elle n’était pas la seule. Entre 2010 et 2012, on estime à 500 millions de pesos (plus de 10 millions) les sommes qui sont allées à de fausses ONG par l’intermédiaire de l’entreprise publique Philippine Forest Corp., du secrétaire à l’Agriculture Proceso Alcala et de la National Agribusiness Corp. pour finir sur les comptes des législateurs. Pour l’instant, leurs noms ne sont pas connus.

La question est de savoir ce qui va se passer. Les affaires sont devant le Sandiganbayan du pays, une Cour d’appel spéciale constituée de 15 juristes pour traiter des cas de corruption et mise en place en 1978 par celui qui était alors l’homme fort du pays, Ferdinand Marcos. C’est une affaire très complexe, impliquant 42 accusations pour corruption et trois cas de pillage contre au moins 30 personnes. On ignore si la déclaration de Napoles portera leur nombre total à 120.

« D’après les enquêteurs, Napoles a travaillé individuellement avec les membres du congrès et les sénateurs qui ne connaissaient pas les détails des activités illégales de leurs collègues », indique la Pacific Strategies & Assessments (PSA), une société d’analyse de risque pays, dont le siège est à Manille. « C’est plus qu’une formalité pour les procureurs qui essaient de monter le dossier. Cela veut dire que, plutôt que de traiter le système des fonds discrétionnaires comme une large conspiration avec de nombreux acteurs, ils pourraient devoir traiter chaque cas séparément. Ce qui représente beaucoup plus de travail que de monter un seul dossier d’envergure consolidé ».

Malheureusement le Sandiganbayan est bien loin d’avancer dans les cas anti-corruption. Comme PSA le remarque, cela a pris de 1998 à 2014 à la cour pour condamner deux fonctionnaires régionaux pour le détournement de millions de pesos philippins vers des compagnies de leur choix. Malheureusement, après 16 ans, l’un des deux était atteint d’incapacité mentale et l’autre décédé. La cour anti-corruption a commencé l’année 2015 avec plus de 3000 affaires non réglées en attente. Le Sandiganbayan n’a traité que 277 affaires en 2014, ce qui signifie que « au rythme actuel, il faudrait plus d’une décennie pour résoudre le volume actuel d’affaires ; sans compter les affaires additionnelles enregistrées chaque année », conclut l’analyse.

De plus, cette étude souligne que l’incapacité du gouvernement et du système judiciaire à poursuivre les figures majeures de la corruption a un effet dévastateur sur les efforts de réformes du pays. Bien que la situation s’améliore, le rythme lent de la justice signifie que les détails sordides des législateurs volant les pauvres pour remplir leurs poches seront le sujet de conversion principal du pays, au détriment d’un climat propice à l’investissement.

Outre la lenteur de la justice, la question de l’impunité aux Philippines aggrave la situation. La famille de Ferdinand Marcos, l’homme fort renversé et exclu du pays et de la politique en 1987, demeure fermement ancrée au Congrès. Joseph Estrada, chassé du poste présidentiel en 2001 pour corruption à grande échelle, a confortablement effectué sa peine dans sa propre maison avant d’être gracié par l’ex présidente Gloria Macapagal Arroyo, elle-même actuellement en résidence surveillée pour des accusations de corruption tandis que Joseph Estrada a été élu maire de la ville de Manille. Le vice-président Jejomar Binay a fait l’objet d’attaques dans la presse pendant des mois pour une corruption massive qui l’a considérablement enrichi pendant l’exercice de ses fonctions de maire de la ville de Makati. Selon les organismes de sondage du pays, le scandale a à peine entamé sa popularité.

“Une des raisons majeures pour lesquelles les Philippines sont une république bananière [ou une République Camote (patate douce) si vous êtes d’humeur badine] est notre incapacité à nous débarrasser des fantômes de notre passé politique » a écrit un blogueur dont le pseudo est «J’ecris comme j’écris». « Cela correspond à la faiblesse inhérente de nos systèmes politique et judiciaire – faiblesses causées par la loi martiale et exacerbées par presque tous les gouvernements qui se sont succédé depuis. Il n’y que dans les pays du Tiers Monde que les meurtriers, les corrompus et la lie de l’humanité se hissent à certaines des plus hautes fonctions du pays. Et sont non seulement acceptés mais honorés et loués comme des sauveurs et des héros. Même face à des preuves irréfutables.

La plupart des 120 sénateurs et députés cités dans le scandale du « Pork Barrel » resteront en place jusqu’en 2016. On ne sait pas combien se présenteront devant les électeurs au lieu d’aller en prison mais le pronostic est assez évident.

Traduction : Edith Disdet
Source (Correspondance/Asia Sentinel) : The Destruction of Philippine Politics
Photo : Bulatlat

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