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Conditions de travail « toxiques » pour les infirmières aux Philippines

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Il y a 200 000 infirmier(e)s au chômage dans le pays. Pourtant, ceux qui travaillent dans les hôpitaux publics et privés sont surchargés de travail et sous-payés.

Lorsque Jose (le nom a été modifié), un infirmier diplômé d’Etat, a commencé à travailler dans un hôpital public à Manille, il ne pensait pas qu’il serait en service pendant 16 heures d’affilée. Il l’a fait pendant une semaine et il pensait quitter son emploi. Mais par souci d’acquérir de l’expérience, il est resté.

Les professionnels de santé et les étudiants utilisent couramment le mot « toxique » – cela ne signifie pas poison, mais cela peut être tout aussi dangereux – pour décrire une situation difficile, qui pourrait représenter une surcharge de malades, de multiples cas graves, et un allongement du temps de travail.

Jose a enduré ses conditions de travail « toxiques » pendant six mois. Il a dit qu’il terminerait seulement son contrat de deux ans avec l’hôpital et qu’il poursuivra sa carrière à l’étranger. Bien sûr, explique-il, il aimerait servir ses concitoyens, mais le travail des infirmier(e)s aux Philippines, en particulier dans le secteur public, n’est plus une source de dignité. Pour 18 000 pesos philippins (soit 418 dollars) par mois, il effectue des gardes de 16 heures à 24 heures. Et gère seul un service entier ou au moins 30 patients.

La réalité du travail de José n’est qu’une des nombreuses histoires « toxiques » racontées par les infirmier(e)s lors de la Conférence nationale des infirmières qui s’est tenue les 19 et 20 mars derniers. Les infirmières des secteurs privé et public et ceux qui servent la collectivité se sont rassemblés pendant les 2 jours de la conférence qui s’est tenue à Manille.

Jose et d’autres, qui ont accepté d’être interviewés par Bulatlat.com, ont demandé à taire leur nom ainsi que celui de l’hôpital dans lequel ils travaillent, de peur de perdre leur emploi ou d’être réprimandés par leurs supérieurs.

Manque de personnel

Jose raconte qu’ils sont obligés d’être en service plus longtemps que les 8 heures légales car l’hôpital manque d’infirmières. Il précise que là où il travaille, il y a moins de 30 infirmières pour une capacité de 120 lits. S’ils ne peuvent pas trouver une infirmière pour prendre le service à leur place, ils ne peuvent pas rentrer chez eux. Il y a des moments, dit-il, où il y a seulement une infirmière aux urgences et une autre dans le service, ce qui affecte sérieusement le traitement des patients : « Une fois, j’ai été en service aux urgences pendant 24 heures. J’étais le seul infirmier sur place à ce moment. C’était très fatigant, je devais aider le médecin et accueillir les patients. Parfois, à cause de l’épuisement, je n’arrivais pas correctement à mettre l’IV (intraveineuse) au patient parce que je suis debout la journée entière ».

L’allongement de la durée des service affecte aussi les résultats des soins des patients. Par exemple lorsque les médicaments ne sont pas donnés aux malades dans les temps. « Quand je suis le seul infirmier dans un service, les horaires de prise de médicaments sont impactés parce que cela me prend du temps de traiter un patient avant de passer à un autre. Et si leurs traitements sont perturbés, ils restent plus longtemps à l’hôpital ».

Et les infirmier(s) peuvent souffrir plus encore s’ils s’opposent à travailler de longues heures. D’après Jose, les infirmières qui se plaignent ou qui refusent d’être en service au-delà de huit heures subissent l’ire de leurs supérieurs :  » Soit vous êtes attribué à un service « toxique » soit ils ne mettent pas une infirmière en service à votre place. » Selon lui, ils n’ont donc pas d’autre choix que d’obéïr à leurs supérieurs. « Ils nous disent que nous travaillons pour le gouvernement, que nous devrions donc agir et être prêts à faire des heures supplémentaires, même si nous sommes épuisés ».

Infirmières volontaires et contractuelles

Dans un hôpital privé de soins primaires à Leyte, Sunshine (le nom a été changé) explique que les infirmières volontaires comme elle n’ont signé aucun contrat avec l’hôpital. Elles reçoivent 6 000 pesos philippins (134 dollars) par mois sans avantages sociaux. Il y a environ sept infirmières pour la capacité de sept lits de l’hôpital dans lequel elle travaille. C’est un petit hôpital, et Sunshine travaille dans ces conditions depuis un an : « Nous travaillons également au-delà de huit heures; parfois je suis de service 12 à 16 h par jour. Quelques fois l’épuisement affecte notre performance. Nous ne pouvons pas donner les soins de qualité que les malades devraient recevoir ». Sunshine envisage de trouver un autre travail après une autre année dans cet hôpital. Cependant, rien ne garantit qu’elle obtiendra un certificat de travail car elle n’a pas de contrat avec l’hôpital, pour prouver qu’elle a été employée.

Henry (son nom a été changé) travaille comme infirmier volontaire dans un hôpital public de Caloocan City où le ratio infirmière-patients est de 1 pour 35 voir 1 pour 50. Il a expliqué qu’il persistait comme infirmier volontaire dans l’espoir d’être bientôt employé par l’hôpital. Selon lui, il y avait beaucoup d’autres infirmier(e)s volontaires quand il a commencé l’an dernier. Certains sont déjà partis à cause de l’épuisement. Comme Jose, lui aussi est souvent en service au-delà de huit heures. Des infirmières s’engagent parfois à les aider, mais la plupart du temps ils sont seuls pour faire tout le travail.

Recrutement par parrainage dans les hôpitaux publics

Ce qui est dur à avaler pour Henry c’est le fait que, malgré son travail acharné – être à l’hôpital et en service pendant 16 heures, même s’il n’a pas de salaire ; il n’a pas été employé par l’hôpital. « Certains de mes collègues ont été employés en dépit de leur absentéisme parce que quelqu’un a soutenu leur demande », a-t-il déclaré à Bulatlat.com.

Henry et plusieurs autres infirmier(e)s de la conférence ont signalé « un système de parrainage » dans les hôpitaux publics. Les infirmières bénévoles ou même les jeunes diplômées qui ont été soutenues par d’autres employés, infirmières ou fonctionnaires en poste ont de fortes chances d’être embauchées. Ce système d’appui existe surtout dans les organismes gouvernementaux et détruit l’équité dans le processus de recrutement.

L’Alliance des travailleurs de la santé (AHW) déclare qu’il y a 200 000 infirmières au chômage aux Philippines. Le fardeau de Jose, Henry et des autres infirmiers et infirmières du secteur public pourrait être résolu si ces infirmier(s)s au chômage étaient embauché(e)s par le gouvernement.
Lors de la conférence, la majorité des infirmières se sont accordées pour dire qu’à cause du faible budget du gouvernement accordé à la santé, les infirmières souffraient de bas salaires, et pire, devaient parfois travailler comme volontaires ou bénévoles.

D’aorès Jossel Ebesate, infirmier en chef à l’hôpital général des Philippines et président de l’AHW, les infirmiers sont des travailleurs indispensables dans les établissements de santé, mais en dépit de leur contribution importante, ce sont les professionnels les plus exploités. « En fait, même à l’hôpital général des Philippines, l’hôpital universitaire national, le niveau d’entrée des infirmières ne leur procure q’un salaire minimum journalier, sans avantages sociaux ni sécurité de l’emploi », a-t-il témoigné.

Pour Eleanor Nolasco, présidente fondatrice de Nars ng Bayan, les infirmières sont en première ligne pour la prise en charge des patients : « La plus grande responsabilité de nos infirmières est de veiller à la sécurité et au bien-être des personnes dont elles s’occupent. La vie de nos patients dépend du jugement des infirmières et de leur capacité à délivrer une intervention adaptée dans des situations critiques. Cette responsabilité est énorme puisque cette profession s’occupe de vies humaines et pourtant dans un hôpital privé, les infirmières ne reçoivent qu’un salaire mensuel minimum de 9 000 à 12 000 pesos philippins (entre 201 et 268 dollars) avec peu ou pas d’avantages sociaux ».

Les infirmières ont formé le Filipino Nurses United, une organisation d’infirmier(e)s qui se bat pour obtenir des salaires décents et de meilleures conditions de travail. Le groupe pense que c’est le moment pour les infirmier(e)s de résister, de s’unir et de montrer au peuple et au pouvoir en place qu’ils sont aussi des êtres humains avec des besoins.

Traduction : Elodie Prenant
Source (Anne Marxze D. Umil / Bulatlat.com) : The worsening ‘toxic’ work condition of Filipino nurses
Crédit photo : A.Umil/Bulatlat.com

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