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Les nouveaux enjeux des médias sociaux au Vietnam

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Alors que le pays se prépare au 12è Congrès du Parti Communiste du Vietnam (CPV) en janvier 2016, l’attention publique se porte naturellement sur les questions de continuité du pouvoir. Un phénomène de prolifération de plateformes de médias sociaux, de blogs et de sites d’information commence à s’affirmer et à jouer un nouveau rôle dans cette période pré-Congrès.

Une série d’articles critiques relatifs au CPV ont été signés par les organes de presse vietnamiens basés à l’étranger pour le 85è anniversaire du Parti. La version vietnamienne de Voice of America a publié un article intitulé « Où va le CPV ? » qui exprime le scepticisme concernant la longévité du parti unique et son avenir. Le 1er février 2015, la BBC en vietnamien proposait un article au titre évocateur : « Le Parti ne fait rien de bon pour le pays ». Le média a renforcé cette ligne le lendemain avec un autre article intitulé « Qui est encore fier d’être membre du CPV ? ». Relatant la baisse significative d’intérêt de la jeune génération à rejoindre le Parti, l’article informait de la réticence grandissante des Vietnamiens à faire partie du système du Parti. Le même jour, leur site internet mettait en ligne un autre article intitulé « Le Parti et la question de la légitimité » qui présentait un selfie d’une jeune femme Vietnamienne brandissant une bannière « Je n’aime pas le CPV ». L’article témoignait également du nombre grandissant de groupes Facebook réunis sous le thème de  » Pas comme le CPV » (Ain’t like CPV).

Une nouvelle dimension du blogging politique est en train d’émerger quelques mois avant le Congrès pendant lequel se jouera la transition du pouvoir au sein du CPV. Chân Dung Quyền Luc (CDQL), qui se traduit par « Profils au Pouvoir », est un site internet aux sources mystérieuses, mais perçu comme bien documenté. L’objectif de ce blog est d’informer les lecteurs à propos de la direction actuelle élue lors du 11è Congrès du Parti et de leur permettre de mieux comprendre l’influence qu’aura la direction désignée au prochain Congrès du Parti sur l’avenir du Vietnam. Le CDQL présente des chiffres concrets et des cas de biens illégitimes acquis par les membres du Politburo lorsqu’ils étaient au pouvoir. Ces exemples incluent le ministre de la Défense qui a utilisé le nom d’une entreprise privée pour « vider » le budget de l’armée ou encore le cas du gendre du vice-Premier Ministre coupable de blanchiment d’argent. Moins d’un mois après sa création, le site a reçu plus de 14 millions de visites.

Selon l’opinion, le CDQL a plus d’un tour dans son sac dans la bataille interne pour le pouvoir entre les rivaux du Parti. Bien qu’étant « seulement un blog », le CDQL a secoué la scène nationale de l’information publique, obligeant les médias grand public à commenter les faits. Le fait que le site internet soit toujours accessible malgré des messages l’attaquant directement confirme le soupçon que ce projet a reçu la bénédiction d’une personne haut placée. Une autre tentative de lutter contre la corruption lancée par The Elderly, un journal imprimé créé en 1995, a fait l’objet d’un traitement plus sévère qui s’est soldé par le licenciement du rédacteur en chef, Kim Cuc Hoa. Accusé de « diffusion d’information déformée » et de « révélation de secrets d’Etat », The Elderly a reçu une amende pour… la publication de publicités inappropriées.

Les voix toujours plus nombreuses qui s’élèvent, non seulement parmi les sites d’information basés à l’étranger, mais aussi sur un nombre grandissant de plateformes nationales, suggère le début d’une nouvelle ère dans l’environnement politique vietnamien. Les personnes qui n’ont plus peur de révéler leur identité en ligne et de s’identifier lorsqu’elles publient des bannières anti-régime ou mettent en ligne leurs photos est un indicateur du changement en cours. Qu’il s’agisse de militants politiques gérant régulièrement des blogs d’information et de discussion de qualité ou seulement de citoyens du Net exprimant leurs opinions au sein de groupes Facebook, une nouvelle génération de cyber-dissidents est en train de se mettre en place. Le Premier Ministre Nguyen Tan Dung, qui affirmait en 2013 que « les médias sociaux ne devraient pas être utilisés pour partager des informations ou des opinions sur les questions d’actualité » a lui-même récemment changé son fusil d’épaule : « Il est impossible de bannir l’information sur les médias sociaux ».

Le régime du CPV a prouvé qu’il avait la capacité de composer avec les dissidents et les limites d’accès. En réalité, le Vietnam occupe la 175è place sur 182 du classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans Frontières et le traitement des prisonniers d’opinion par le gouvernement vient polluer les relations Etats-Unis – Vietnam. Cependant, il est peu probable qu’avec un nombre aussi important de jeunes utilisateurs d’Internet actifs dans les médias sociaux, le Parti puisse continuer à revendiquer un contrôle absolu sur la diffusion des opinions. Grâce à la technologie, les médias sociaux sont devenus une forme d’émancipation autorisant la multiplication des opinions politiques dans le pays. Ils permettent de rompre avec le passé et l’époque où le contenu non censuré ne pouvait être publié qu’en exil. Cependant, le Parti a pris conscience que les médias sociaux peuvent être un outil efficace. Ce domaine ne sera bientôt plus réservé aux dissidents mais il pourrait également être utilisé dans un futur proche par ceux impliqués dans les luttes de pouvoir. L’atmosphère devenant de plus en plus tendue en prévision de l’événement de janvier prochain, de nombreux changements sont attendus dans le cyberespace politique du Vietnam.

Traduction : Elsa Favreau
Source (Huong Le Thu* / New Mandala ): Social media machinations in Vietnam
*Huong Le Thu est Chercheur invité à l’Institut des Etudes sur l’Asie du Sud-Est, à Singapour.
Photo : Kienmm / Flickr

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