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Chronique cinéma en Indonésie : Tanah Mama

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Quelles sont les chances pour que le ministre de la Culture et de l’Education, avec son emploi du temps surchargé, assiste à la présentation d’un film à la presse ? Quelles sont les chances pour qu’il visionne un documentaire réalisé par une cinéaste à ses débuts ? Assez faibles, vous me direz. Pourtant, le nouveau ministre M. Anies Baswedan était bien présent à la projection du film d’Asrida Elisabeth, Tanah Mama (La Terre de Mama). Ce long métrage explore la vie d’une famille sur les hauts plateaux de Papouasie, province d’Indonésie. Comme de nombreuses personnes dans le public, M. Anies Baswedan a été profondément touché par ces images.

Tourné sur une dizaine de jours, ce documentaire est emblématique du meilleur du cinéma ethnographique. Il dévoile une histoire sociale complexe sans devenir intrusif ni didactique. Fluide, la technique de la cinéaste Vera Lestafa emmène les spectateurs entre deux mondes : les pentes humides et luxuriantes des montagnes qui s’étendent à perte de vue et les paillotes exiguës où sont filmés la plupart des moments intimes de la famille. Regorgeant de portraits candides de vies toujours sur les routes et de paysages à couper le souffle capturés avec une grande minutie, Tanah Mama se révèle une expérience émotionnelle complexe.

D’un côté, la beauté majestueuse du paysage papou nous transporte vers une exaltation intense; de l’autre, l’avenir matériellement peu prometteur de certains habitants engendre un profond sentiment de sympathie. Leur vie, même à l’échelle des attentes insignifiantes des populations du Quart Monde, suit un équilibre fragile.

Mama Halosina est le personnage principal du film. Agée d’une trentaine d’années, elle doit donner à sa belle-sœur soit la somme de 500 000 roupies indonésiennes (48,27 $ US), soit un cochon. Son crime : avoir volé quelques patates douces. Elle tente de remédier à cette situation en emménageant dans un autre village avec ses enfants et en ramassant le plus de patates douces possible pour les vendre au marché. Pas vraiment une étrangère (elle s’installe chez sa sœur), mais pas vraiment acceptée dans la communauté locale, elle sillonne la région avec ses enfants pour des expéditions de cueillette, jusqu’aux coins reculés où poussent des patates sauvages. Malgré quelques pratiques d’élevage, le régime principal de la communauté se compose visiblement de patates douces, ou de légumes contre lesquels ce tubercule très populaire peut être échangé.

Le film confirme ce que les anthropologistes ont soupçonné pendant longtemps : dans les sociétés primitives de chasseurs-cueilleurs, l’alimentation quotidienne de base de la population provient de la nourriture ramassée par les femmes. Aujourd’hui, avec le départ plus fréquent d’un grand nombre d’hommes vers des communes et des villes plus importantes, cette situation est exacerbée.

Entre la garde de ses enfants et la recherche des patates douces, Halosina prend le temps de voir le chef du village dans son bureau, une simple pièce. Avec gentillesse mais fermeté, on lui rappelle qu’elle doit payer son amende. Son mari Hosea, dont elle est séparée, reste en retrait : il ne l’accompagne pas à ces réunions.

Dans une scène étonnamment intime, Halosina réprimande Hosea pour n’avoir pas été capable de prendre soin de sa famille. Elle lui rappelle que si elle a volé des patates douces dans le jardin de sa belle-sœur, c’est uniquement parce que ses enfants étaient affamés. L’ironie d’avoir été accusée d’un délit la déconcerte. Hosea marmonne des excuses, incapable de riposter face à cette allégation. Désormais père de quatre enfants supplémentaires avec une seconde épouse, il a donné ses meilleurs terrains à sa nouvelle femme et a laissé Halosina se débrouiller seule. Bien que le film reste centré sur cette seule intrigue, les efforts d’Halosina pour payer l’amende, il plonge le spectateur dans la vie quotidienne d’une famille en difficulté en Papouasie rurale.

Avec l’aide de la Fondation Kalyana Shira pour la production et une tutelle par les cinéastes expérimentés Nia Dinata et Ucu Agustin, inscrits au générique comme superviseurs, la directrice Asrida Elisabeth brise et ravive à la fois les traditions ethnographiques classiques. Tandis que de nombreux documentaires actuels traitent de problèmes sociaux prépondérants dans un style journalistique semblable à celui de Michael Moore, elle a réalisé un film à propos d’une personne inconnue avec des difficultés relativement insignifiantes. Cependant, l’intimité et la véracité de cette petite lucarne sur la vie d’Halosina font apparaître des problèmes qui s’étendent bien au-delà de ses soucis immédiats.
Filmer la Papouasie

Les Papous ont déjà été filmés auparavant, bien sûr. En 1925 déjà, le cinéaste néerlandais Isidor Ochse y capturait des images captivantes pour la série coloniale Maha, aperçu cinématographique très populaire des cultures des Indes néerlandaises. Quelques dizaines d’années plus tard, en 1961, l’anthropologiste visuel américain Robert Gardner filmait Dead Birds (Oiseaux morts), documentaire très visionné portant sur le peuple Dani. Les Australiens Bob Connolly et Robin Anderson ont suivi en 1988 avec Joe Leahy’s Neighbors (Les Voisins de Joe Leahy), exploration des interactions entre des mineurs blancs et les indigènes. Le film de Chris Owen, Man Without Pigs (L’Homme sans Cochons, 1990) abordait les problèmes rencontrés par un habitant de Papouasie-Nouvelle Guinée, John Waiko, qui retourne chez lui après avoir obtenu un doctorat en Australie.

Toutefois, Ochse, Gardner, Connolly, Anderson et Owen ont tous manqué un élément clé de la société papoue : ce sont les femmes qui nourrissent principalement la communauté (en termes de nutrition calorifique) et qui sont au cœur des démarches de négociation et de maintien de la paix. En mettant l’accent sur des manœuvres socio-politiques violentes menées par des hommes, ces premiers films ont peut-être contribué à l’image exotique, mais également honnie, de l’indigène papou féroce, brandissant une lance, constamment à la recherche de conflits.

Le film d’Asrida Elisabeth contribue beaucoup à casser cette image et apporte une nouvelle perspective actuelle sur ce qu’est réellement la vie d’un Papou. Son choix de centrer l’histoire sur un personnage féminin n’est pas une ruse féministe, c’est un moyen incontestablement pertinent de plonger dans la réalité de la vie de famille rurale contemporaine en Papouasie. À travers ce portrait intime et ordinaire de la société locale et de ses problèmes, Tanah Mama tord le cou aux préjugés ; s’il est vu par un large public, il pourrait contribuer à contrer l’ostracisation sociale et politique de longue date rencontrée par les Papous.

Le 22 décembre 2014, au cours d’une longue interview après la présentation du film à la presse, le journaliste Andreas Harsono a soulevé la question des grands problèmes qui oppriment encore la population papoue : un racisme profondément ancré envers les personnes à la carnation foncée et une intervention militariste prolongée à l’encontre de leurs droits fondamentaux en tant qu’êtres humains. Les membres du public, unanimement d’accord avec les observations d’Harsono, se sont tournés vers Anies Baswedan, ministre de la culture et de l’éducation, pour quelques questions difficiles sur la politique papoue du gouvernement du Président Joko Widodo. M. Baswedan a reconnu les grandes failles du système envers la situation des Papous. Il a présenté en détail sa vision d’une restructuration du système éducatif de base de l’État en passant par une plus grande adaptabilité aux conditions et aux besoins variables en éducation dans l’archipel. Une discussion animée s’est alors engagée entre les cinéastes et l’assistance.

Si un film d’une heure sur une femme essayant de payer une amende pour le vol de patates douces peut provoquer une réaction d’une telle intensité dans le public, nous pouvons peut-être en déduire deux constats.

D’abord, le film a touché une corde sensible chez les spectateurs. Ensuite, le public est en attente d’un débat ouvert et transparent sur la Papouasie. Les Indonésiens et la population mondiale bénéficieraient grandement du visionnage de cette fenêtre documentaire sur un monde qui leur est bien plus proche qu’ils ne le pensent.

Traduction : Cindy Presne
Source (Sandeep Ray / Inside Indonesia) : Film Review : Tanah Mama

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