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Histoires de femmes en Malaisie

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Wong Soak Koon* commente un recueil de nouvelles de 13 femmes encouragées à écrire sur la douleur qu’elles portent au fond de leur coeur – avec des résultats surprenants.

Cette fascinante collection de récits est le fruit de 18 mois de soutiens intensifs par une équipe dévouée, qui a encouragé les écrivaines (auteures pour la première fois) à exprimer et alléger leurs douleurs et traumatismes inexplorés.

C’est un projet unique, certainement le premier du genre en Malaisie, dans la mesure où il donne aux femmes à un sentiment de soi inhabituel. Parler et briser le silence guérit et responsabilise. Je suis honorée que Lean et Molly m’aient invitée à commenter ce livre. Il m’a aidée à découvrir mes propres traumatismes cachés.

La romancière américaine, Sue Monk Kidd, nous rappelle à juste titre : “les histoires sont faites pour être racontées sinon elles meurent et lorsqu’elles meurent, nous ne nous rappelons pas qui nous sommes ni pourquoi nous sommes là.” Parler, écrire, être à la fois à l’écoute des autres et de son propre coeur, sont un prolongement de notre identité .
Plus que cela, parler et réfléchir engendre la possibilité de changement, le passé peut ainsi être abordé de façon moins lourde ou déprimante. La journaliste féministe, Gloria Steineim, parle avec émotion des épreuves propres à son enfance, la romancière adulte est capable de nourrir “l’enfant” en elle, qui n’avait pas reçu d’amour dans le passé.

Pour ce genre de récit qui est le “soulagement” d’une souffrance passée, nous avons besoin de l’amour, du soutien sans parti pris et de la confiance des lecteurs. Le projet Histoires de femmes (WSP) réussit admirablement en créant le cocon original d’un développement salutaire.
Les 13 histoires relatent les moments douloureux d’enfances abusées, de mésententes familiales, de privations financières et affectives, de conflits conjugaux, de divorces voire de violence. Les narratrices courageusement et honnêtement ont couché sur le papier, les tragédies, les sentiments et les pensées peut être connus par beaucoup d’entre nous mais dissimulés. Alors que tombe le masque social, on voit la partie immergée de l’iceberg, la personne blessée émerge des coins sombres de sa mémoire.

Il est cependant important de noter que ce livre est optimiste puisque le principal objectif est la guérison, l’autonomie et la croissance. Le projet vise à révéler des blessures négligées, longtemps couvées et cachées de la lumière du soleil.

Chaque lecteur a la possibilité de méditer seul sur ces récits poignants je vais cependant vous emmener à la rencontre de certains chapitres. Les histoires sont construites en deux parties imbriquées, au commencement le souvenir des traumatismes passés, dont beaucoup ont débuté dès l’enfance. Puis une réelle avancée positive, une évolution personnelle issue de la blessure, tout comme l’écriture révèle le mal et offre le remède qui va avec.

Pour la plupart des femmes, l’enfance a été une période traumatisante. Beaucoup d’entre elles devaient s’acquitter des corvées ménagères d’adultes avant et après l’école, d’autres ont dû travailler pour compléter les maigres revenus de la famille. Alors que d’autres enfants plus chanceux profitaient des congés scolaires, ils devaient prendre des petits boulots. La nécessité les a endurcis et rendus matures trop tôt, ils ont ainsi perdu leur vie d’enfant.

Comme le raconte, Rainy Day, une narratrice “je veux vraiment dire aux autres qu’en fait je suis ignorante, mais l’environnement dans lequel j’ai grandi m’a forcée à résoudre les problèmes “ (page 58). Ce genre de “force” est fragile parce qu’elle est laborieuse. Beaucoup d’histoires parlent de la solitude de l’enfance, de l’amour non trouvé, il n’est donc pas surprenant que bon nombre de femmes parlent uniquement d’une quête désespérée d’amour qui a abouti à des mariages rapides et à plus d’injustices.

“Nous repensons à nos mères quand nous sommes des femmes” dit Virginia Woolf. Toutes les chroniques de cette collection parlent des liens mère-enfant.

Les mères peuvent passer pour des bourreaux. Ainsi dans l’un des récits, une mère dit à son enfant qu’il est insignifiant, porteur de malchance et qu’elle aurait dû avorter. L’angoisse et la colère de l’enfant blessé longtemps étouffées s’exprime enfin dans l’écriture de l’adulte “j’ai crié et laissé échapper ‘je la hais, je la hais, vraiment je la hais !’ Heureusement le professeur et les autres participantes de l’atelier m’ont serrée dans leurs bras… leur énergie affectueuse m’a non seulement aidée dompter mon ressentiment envers ma mère mais également à me souvenir de sa bonté et son amour” (Goldfish).

L’un des principaux objectifs de ces ateliers est d’aider la personne blessée, abîmée, meurtrie à se reconstruire et à retrouver son identité. Ceci est l’un des nombreux exemples de la façon dont la parole et l’écriture permettent à l’esprit outragé de voir le bien même chez ceux qui les ont fait souffrir.

Le souvenir et l’expression nous aide à comprendre que ceux qui nous ont blessé ont eux aussi ressenti les “coups et les affronts du monde” (voir Hamlet, dans Shakespeare). On peut alors commencer à pardonner. Ce n’est pas de la naïveté. C’est une sagesse apprise de la façon la plus dure, le discernement qui vient de la douleur et encourage la progression.

Réfléchir et avoir un sentiment différent vis-à-vis des mères contribuent à briser le cercle vicieux de la violence. Le procédé d’écriture aide les femmes à voir dans le miroir que les violences envers leurs propres enfants, leur froideur affective, ne sont que le reflet des méthodes de leur mères. Et à prendre conscience de leur héritage inconscient de leurs propres modes d’éducation.

On cultive un nouveau langage l’amour – l’opprimé n’opprime plus les autres. La guérison personnelle commence maintenant à assumer la responsabilité du comportement et des erreurs passés.

A travers ces histoires, les femmes apprennent la difficile leçon qu’est la considération de l’opinion des autres et ceci vaut pour leurs maris, les hommes dont elles sont divorcées ou séparées.

Le fait d’énoncer des pensées sombres et amères dans les ateliers, et l’affection des enseignants les aide à sortir les émotions du plus profond d’elles-mêmes. Elles appréhendent différent les traditions, les rôles dans lesquels la culture les a enracinées, par exemple le yan ou soumission. Il devrait y avoir des limites à la tolérance de ces femmes qui acceptent en silence ces traitements injustes. La culture n’est pas abandonnée, mais elle est jugée en fonction de son utilité et de sa possibilité à devenir un refuge sûr pour leur reconstruction.

Une force intérieure éclot avec le développement du cocon. Le papillon bat des ailes, voit sa propre beauté et ses potentialités. L’amour de soi et la confiance en soi commencent à remplacer le complexe d’infériorité et de dégoût de soi. De même que le papillon se stabilise pour prendre son envol, le sentiment positif d’un nouveau destin remplace les idées déprimantes et suicidaires.

Permettez moi de citer les mots de certaines des narratrices : “J’ai finalement compris qu’avant d’aimer quelqu’un je devais d’abord m’aimer moi-même et être heureuse” (Hui Ming).

“Le contraire de l’amour égoïste c’est l’amour qui naît de la compassion pour autrui. J’ai aussi compris qu’on ne peut pas facilement changer les autres. En fait le seul sujet qui puisse changer c’est moi (Hui Ming).”

“J’espère que mon récit aidera d’autres femmes à comprendre que lorsqu’une chose se produit, les deux parties sont responsables et ne doivent pas s’accuser l’une l’autre. Dans le même temps les enfants n’ont pas à être mêlés aux conflits conjugaux” (Da Xing).

Plus dépendantes de l’assentiment de leurs maris les femmes changent mentalement, émotionnellement, sentimentalement et aussi spirituellement. Toutes parlent de la consolation trouvée dans la spiritualité individuelle. L’une d’entre elles parle de la soif spirituelle qui l’a conduite à s’impliquer dans une démarche bénévole avec l’organisation bouddhiste de bienfaisance Tzu Chi. Certaines femmes commencent aussi à s’engager volontairement au Women’s Centre for Change et Pusat Perkhdmatan Awam (PPW).

La confiance retrouvée, beaucoup ont commencé à chercher des possibilités d’améliorer leurs revenus elles apprennent même à tenir un budget. Cet apport de confiance fait que certaines ont également pris part à divers événements publics de sensibilisation aux besoins spécifiques des femmes.

Une des contributions les plus pertinentes de ce livre, outre les histoires racontées, est la description complète de la façon dont les ateliers se sont déroulés, avec l’utilisation de diverses méthodes. Des animateurs attentionnés ont aidé à la naissance du processus de l’écriture. Avant de prendre la plume, le dessin, la poterie et d’autres activités ont motivé les femmes à s’exprimer et à créer ainsi de façon concrète les symboles de leurs propres blessures. Ces efforts créatifs, par exemple, des auto-portraits et des images de papillons, ornent le livre magnifiquement. Je manque d’espace pour me permettre d’aller plus avant à cette section du livre qui vaut la peine d’être vue.

Le projet Histoires de femmes est clairement conçu et mené par un groupe d’enseignants/animateurs* qui ont la passion d’aider et responsabiliser les femmes. Les 18 mois de rapprochement intensif soigneusement élaborés avec des ateliers, des séances en petits groupes, des consultations individuelles et un compte Facebook témoignent de leur amour et de leur dévouement envers ce groupe de femmes écrivains. Il n’y a eu aucun abandon.

Je termine par les mots de Cheng qui nous dit :”Ecrire à propos de la souffrance de mon coeur a été un grand défi pour moi. Après avoir pleuré durant trois jours et trois nuits, j’ai eu le courage de regarder la vérité en face et me suis persuadée que mon passé n’était pas honteux. La route est encore longue et je dois avancer avec courage.”
Peut être avons nous tous besoin de son courage pour réfléchir positivement sur le passé. Je souhaite à ces 13 femmes non seulement de battre des ailes comme les papillons mais de prendre leur envol vers l’espérance d’une vie meilleure.

* Le Dr Wong Soak Koon, membre d’Aliran est critique littéraire et ancienne universitaire.
Soak Koon a enseigné la littérature anglaise à l’université pendant une trentaine d’années avant sa retraite en 2013. Romancière féministe, elle a exploré d’est en ouest leurs vies au travers de récits personnels, qui l’ont toujours fascinée. Elle même, muette pendant son enfance semble vouloir rattraper le temps perdu et aime prendre la parole. Ce livre : “Ecoutez nos histoires. Lorsque le papillon bat des ailes” lui a aussi enseigné l’importance d’écouter. Elle travaille actuellement sur une pièce de l’auteur afro-américaine Maya Angelou.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Dr Wong Soak Koon/Aliran) : Hear Our Stories: The Moment the Butterfly Flaps its Wings
Photo : Aemengine/Flickr

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