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Repenser le développement en Malaisie

Sulaman_Platinum_Tower_ Borneo

« Le développement ne peut se résumer aux barrages géants, aux condominiums clinquants et aux villas inoccupées. Ce sont des bâtiments symboles du capital, construits au détriment du capital social et de l’équité », affirme Nicolas Chan, qui a récemment rejoint les Ateliers de Jeunes Auteurs d’Aliran sur le fédéralisme et la décentralisation en Malaisie.

Le politicien non-conformiste de l’Umno Saiffudin Abdullah a un jour observé avec perspicacité la différence entre les coalitions du Barisan Nasional (BN, Front National) et du Pakatan Rakyat (PK, Alliance du Peuple) : la première loue la politique de « développement » tandis que la seconde prône une politique « de liberté et de démocratie ».

Cet ancien haut fonctionnaire au ministère de l’Education supérieure a également remarqué que pour changer, le BN devrait prendre ses distances avec la politique de développement : l’électorat malaisien devenant mature du point de vue de la situation financière et de l’éducation, le paradigme de liberté et de démocratie deviendrait plus attrayant et plus pertinent pour les électeurs dans le futur.

Au regard des événements actuels, j’exposerais humblement un avis un peu différent. Les politiques identitaires et partisanes continuent de dominer le paysage politique malaisien. Il est également prématuré de supposer que les politiques de développement et les promesses d’infrastructures, d’équipements et d’universités qui s’ensuivent sont totalement hors jeu.

Voyez par exemple comment les gens sont obsédés tous les ans par le montant des fonds dédiés aux dépenses de développement dans le budget fédéral, par opposition aux dépenses de fonctionnement. Le gouvernement serait sous le feu des critiques si le pourcentage des fonds alloués aux dépenses de développement était perçu comme étant trop faible. Qu’importe que les dépenses de fonctionnement elles-mêmes puissent contribuer au développement du pays, à l’image du budget dégagé pour payer le salaire de professeurs plus qualifiés et spécialisés.

En d’autres termes, les gens considèrent naturellement le développement, ou plus précisément les images liées à l’acte de construire, comme une chose positive. Dans cette perspective, le développement n’opérerait et ne serait perçu comme tel que lors de la mise en place de bâtiments, qu’il s’agisse de centres commerciaux géants ou d’imposants condominiums, ce qui n’est pas sans rappeler les politiques monumentales qui étaient pratiquées par les anciens rois et les pharaons. Et ce mode de pensée semble très répandu et transcende les diverses divisions : ethniques, rural – urbain et partis politiques.

Il y a peu de suspens lorsqu’une manifestation se tient contre un projet de construction. Certains vont juste l’ignorer et hausser les épaules en le considérant comme le « coût » inévitable du développement. Pire, d’autres pourraient même accuser ceux qui s’opposent au projet d’être anti-développement. Ces témoins, bien sûr, garderont leur « objectivité » et leur calme jusqu’au jour où le projet les affectera.

Dans un contexte d’inégalités grandissantes et du nombre croissant de populations pauvres dans les zones urbaines, il est vital de réexaminer l’idée de « construction = développement ». Sans nier le fait que certains lieux en Malaisie sont privés des services de base (il suffit de voir les arrière-pays de Sabah et du Sarawak), le développement physique ne peut pas et ne doit pas être perçu comme l’alpha et l’oméga du développement. Il ne peut être considéré comme positif a priori sans prendre en considération son coût et ses impacts.

Pas besoin d’aller bien loin pour trouver des exemples du coût tragique de certaines actions de développement. Au Sarawak, la construction de barrages hydroélectriques de grande ampleur n’a pas seulement eu pour conséquence une déforestation massive, mais aussi le déplacement de milliers de personnes parmi les populations autochtones qui vivaient sur place. Ces populations ont brutalement été arrachées à leur terre natale et ont ainsi perdu leurs moyens de subsistance. Le processus forcé d’assimilation et d’intégration dans la société moderne les confronte à un risque de pauvreté et de génocide culturel.

Certains pourraient plaider que les barrages hydroélectriques sont un mal nécessaire pour le Corridor d’Energie Renouvelable du Sarawak qui a pour but d’attirer les industries gourmandes en énergie dans la zone. Mais même en accordant le bénéfice du doute à ce projet, qui pourrait aboutir (certains sont sceptiques compte tenu des innombrables méga projets qui sont devenus des ‘éléphants blancs’*), est-ce la vision que nous voulons pour le développement ? Ces méga structures peuvent-elles compenser les dommages environnementaux et les souffrances humaines causées ?

De nombreuses entreprises hasardeuses lancées au nom du développement, à l’image des enclaves d’immobilier résidentiel de luxe, des gated communities et des tours de condominiums qui poussent comme des champignons, représentent en réalité des évolutions négatives pour la population d’origine. Même si les résidents expulsés reçoivent probablement des compensations (compensations financières ou nouveaux logements), le fait de devoir céder leur terre et d’être déplacés dans des quartiers moins confortables et parfois exigus montrent qu’ils sont souvent les grands perdants de la transaction.

La dislocation sociale qui accompagne la destruction du patrimoine peut conduire à l’émergence de pratiques anti-sociales, notamment parmi les jeunes. Cette situation peut donner naissance à de nombreux problèmes sociaux tels que la hausse du taux de criminalité dans les villes lié au caractère transitoire de l’installation de segments importants de la population.

Les nouveaux logements attribués aux personnes déplacées, tout modernes qu’ils peuvent être (au moins au début), consistent souvent en des appartements dans des quartiers denses, où l’espace pour la vie de communauté et les activités de plein air des enfants est limité. Ce groupe déjà désavantagé socialement est menacé de perdre son capital social et leur quartier de résidence risque de devenir un puits de pauvreté propice aux problèmes de santé et à la criminalité.

Malheureusement, les politiciens et les développeurs ont sans vergogne assimilé le développement à ce type de zones résidentielles haut de gamme (qui sont seulement accessibles aux élites et aux capitaux étrangers). Plusieurs questions méritent d’être posées : à quel point cette idée est-elle valable? Le mot développement est-il juste lorsque le projet n’offre aucun bénéfice aux résidents d’origine et parfois même les désavantage ? Le logement à des prix inabordables est-il le prix à payer pour le développement ? Dans ce cas, que reçoivent les populations en retour ?

De façon inquiétante, l’obsession malaisienne pour le « développement » a brouillé notre jugement quant au type de développement nécessaire et aux coûts impliqués. Nos yeux sont éblouis par ces magnifiques structures créées par l’Homme et nous avons tendance à en oublier le coût et à omettre de vérifier que les plus nécessiteux en tirent un quelconque bénéfice. Pourquoi ne pas construire une école à la place afin que les enfants puissent avoir accès à l’éducation ou un hôpital qui offrira un accès aux soins mais aussi des emplois ?

Une façon plus adéquate de considérer le développement est de l’appréhender de façon globale. Les plans malaisiens fournissent un cadre intéressant : le développement est mesuré en utilisant un indice de développement composite subdivisé en développement économique et développement social.

Les programmes de développement économique incluent développement agricole, développement des ressources minérales, développement commercial et industriel, développement des infrastructures de transport et de communication, développement des ressources en eau et énergie, les études de faisabilité associées ainsi que la recherche et développement destinés à accroître les revenus.

Les programmes de développement social regroupent la fourniture d’infrastructures d’approvisionnement en eau et électricité, le logement, les systèmes d’assainissement et de traitement des déchets, les services de santé, les routes et les systèmes de transport. Cette liste n’est certainement pas exhaustive. Le capital humain n’est par exemple pas intégré. Mais au moins, la plupart de ces programmes ont un dénominateur commun, celui de générer des bénéfices qui profiteront à la communauté, aux riches comme aux pauvres, s’ils sont bien appliqués.

Condominiums mal éclairés la nuit et villas inoccupées ne sont pas du développement. Ce sont des bâtiments symboles du capital construits au détriment du capital social et de l’équité. Le moins que nous puissions faire est de ne pas minimiser cet état de fait.

* Un éléphant blanc est une réalisation d’envergure et prestigieuse, souvent d’initiative publique, mais qui s’avère plus coûteuse que bénéfique, et dont l’exploitation ou l’entretien devient un fardeau financier. NDLR.

Traduction : Elsa Favreau
Source (Nicolas Chan/Aliran) : Rethinking Development
Photo : Jason Thien/Flickr (Sulaman Platinum Tower à Bornéo)

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