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Rendre les femmes visibles : un véritable défi en Indonésie

Femmes invisibles-creìdit-AlainBachelierFlickr

Nani Zulminarni, militante pour l’autonomisation des femmes, partage ses points de vue sur l’égalité des sexes, le mouvement des femmes et l’évolution de leur rôle en Indonésie.

Pourriez-vous nous parler un peu de votre parcours et de votre travail à Pekka?
Je suis à la tête de l’ONG appelée Pekka, ou « Autonomisation des femmes chefs de famille », qui vise à l’autonomisation des femmes dans les familles dirigées par des femmes. Pekka a été créée en 2002. Nous sommes nées du « Projet Veuves », une initiative lancée par la Commission nationale contre les violences faites aux femmes (Komnas Perempuan) pour se documenter sur la vie des veuves dans les zones de conflit. Nous travaillons avec environ 1300 groupes de femmes dans 19 provinces à travers l’Indonésie pour renforcer leur position en tant que citoyennes actives dans la société.

Pourquoi Pekka se concentre sur les familles dirigées par des femmes?
Les données du gouvernement montrent qu’il y a un nombre croissant de familles dirigées par des femmes, actuellement autour de 14% soit environ neuf millions de ménages. Cependant, d’après nos propres recherches, nous avons constaté qu’une famille sur quatre est une famille dirigée par une femme. Ces familles ont tendance à être les plus démunies parmi les pauvres, 60% d’entre elles ont un revenu qui n’atteint pas les 40% des revenus des ménages. Parmi ces familles, 46% des mères sont analphabètes, âgées de 20 à 60 ans et sont responsables de deux à sept membres de la famille.
Alors, quand nous avons comparé nos données avec celles du gouvernement, nous avons découvert que le nombre croissant de familles dirigées par des femmes en Indonésie était invisible aux yeux du gouvernement. Notre étude a montré que ces femmes avaient tendance à travailler comme paysannes sans terre dans l’économie informelle. Beaucoup d’entre elles gagnent seulement autour d’un dollar par jour. Un tiers d’entre elles n’ont pas accès aux soins de santé et aux dispositifs d’aide sociale du gouvernement. Nous avons également supposé que les programmes de lutte contre la pauvreté menés par le gouvernement n’ont pas atteint ces femmes. En d’autres termes, ces femmes étaient invisibles.

Qu’entendez-vous par «invisibles» ?
Ces femmes sont invisibles parce qu’elles ne sont pas reconnues socialement ou politiquement comme «chef de famille». Au moment du recensement, quand les responsables gouvernementaux demandent qui sont les chefs de famille, les gens vont nommer les hommes, même s’ils ne sont pas là. Culturellement, les hommes sont toujours considérés comme les chefs de famille, même si de nombreuses femmes sont responsables de la gestion quotidienne de la famille. Parce que ces femmes sont invisibles, elles ne peuvent avoir accès aux services et donc bénéficier des programmes de lutte contre la pauvreté.
Par exemple : ces femmes n’ont pas de livret de famille ; leur mariage peut ne pas être certifié, et leurs enfants peuvent ne pas avoir de certificat de naissance ; elles ne sont donc pas juridiquement reconnues.

Donc, à Pekka, nous utilisons l’émancipation juridique des femmes comme point d’entrée pour leur permettre d’améliorer leur participation économique, sociale et politique dans la société.
Par exemple, la loi sur le mariage de l’Indonésie de 1974 stipule que seul un homme ou un mari peut être à la tête d’une famille. Nous avons travaillé sur l’interprétation de certaines lois, notamment la loi sur le mariage, pour définir le terme de «chef de famille» et ainsi faire en sorte que les femmes soient reconnues dans ce rôle et qu’elles puissent recevoir un soutien.
Nous avons constaté que, souvent les femmes n’avaient pas les informations dont elles avaient besoin, et que le système ne leur était pas accessible. Ainsi, une partie importante de notre travail consiste à aider les femmes à se mobiliser au niveau local, en particulier pour qu’elles puissent accéder aux services sociaux de l’État. Nous avons également fait pression pour une plus grande couverture du système judiciaire dans les zones rurales. Nous avons aussi beaucoup de revendications en matière de droit familial, comme le mariage et le divorce, et nous faisons beaucoup de recherches sur pourquoi les femmes ne peuvent pas accéder au tribunal dans le cadre d’affaires familiales.

Votre rapport majeur « Dix ans d’émancipation des femmes chefs de famille (Pekka) » analyse quelques changements sur le rôle des femmes en Indonésie. Y a-t-il des différences régionales en Indonésie?
Il n’y a pas de grandes différences entre les régions orientales et occidentales de l’Indonésie. Les femmes à travers l’Indonésie sont victimes de stigmatisation, de discrimination, d’exclusion du système. Pourtant, alors que les femmes sont victimes de discrimination à travers le pays, elles vivent dans des contextes socio-politiques très différents. Nous travaillons dans 34 provinces indonésiennes, d’Aceh à North Maluku. Par exemple, dans les familles dirigées par des femmes à Aceh, les femmes sont responsables de leur famille en raison de l’abandon à la suite du conflit. Dans la partie orientale de l’Indonésie, c’est très compliqué sur le plan des ressources (terres, etc.) et les femmes ont du mal à obtenir un emploi intéressant, alors qu’à Java et Sumatra, les femmes peuvent encore travailler comme ouvrières agricoles dans les rizières.

Comment évaluez-vous la performance de l’Indonésie par rapport à l’OMD 3 qui est de promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes et des filles?
Je pense que nous avons fait des progrès dans certains domaines, mais nous avons du retard dans d’autres. Nous avons fait beaucoup de progrès en terme de lois et règlements pour l’égalité des sexes au niveau national. Par exemple, nous avons maintenant une loi contre la violence domestique et un quota de 30% de femmes au parlement. Mais en même temps, en raison de la décentralisation, de nombreuses femmes sont victimes de discrimination au niveau local. Il y a une forte poussée des groupes fondamentalistes pour incorporer des éléments discriminatoires dans la loi, au nom de certaines religions, ce qui, à mon avis, est contre l’égalité des sexes. La plupart des discriminations faites aux femmes en Indonésie proviennent de personnes qui interprètent de façon conservatrice différents textes religieux, qui définissent comment les femmes doivent se comporter et leur rôle inférieur aux hommes dans la société.

Au niveau des possibilités d’éducation des jeunes filles et des femmes, la situation s’est beaucoup améliorée en particulier au niveau national et dans les grandes villes et les zones urbaines. Cependant, nous avons encore de sérieux problèmes liés à l’accessibilité aux services pour les femmes dans les zones rurales, en particulier dans les zones reculées. L’accès à ces services améliorerait la situation des femmes et leur qualité de vie globale. Par exemple, le taux de mortalité maternelle des mères a augmenté, et non pas diminué, au cours des trois dernières années. Donc dans l’ensemble, nous avons eu un bilan mitigé – des progrès dans certains domaines, mais nous avons aussi fait marche arrière dans d’autres.

A votre avis, quel est le plus grand défi du mouvement des femmes pour aller de l’avant, et que reste-t-il encore à faire?
Le plus grand défi auquel nous sommes confrontés ce sont les groupes fondamentalistes qui travaillent contre ce que nous faisons. La façon dont ils interprètent le rôle des femmes à travers différents textes religieux subordonne les femmes. Certains de ces groupes font partie du mouvement des femmes. Donc, nous sommes confrontés à des points de vue opposés avec d’autres groupes de femmes chaque fois que nous soulevons la question de l’égalité. Une chose pour laquelle nous devons œuvrer dans les 5 à 10 prochaines années est d’avoir, autant que possible, des femmes à des postes de responsabilité pour briser ces valeurs qui empêchent les femmes de percer. L’objectif du mouvement des femmes devra être de nous donner les moyens de briser cette puissance invisible.

Dans le cadre des Objectifs de Développement Durable, les ODD, et de ce que nous avons appris des OMD, comment pensez-vous que les ODD doivent mentionner des indicateurs pour les femmes liées à la pauvreté?
Que ce soit les OMD ou les ODD, la chose qui me dérange, c’est que ce ne sont que des cadres de fonctionnement. Lorsque nous parlons aux gens au niveau local, ils ne savent même pas ce que sont ces objectifs. Ils veulent aussi savoir pourquoi ces cadres internationaux ne sont pas dûment appliqués. Les organisations de la société civile en Indonésie envisagent de rédiger un rapport parallèle basé sur nos expériences sur le terrain car nous ne voyons pas la corrélation entre ce qui se passe sur le terrain et les décisions prises au niveau national.

Pour lutter efficacement contre la pauvreté en Indonésie, transformer la vie des femmes et des familles dirigées par des femmes est la clé. Beaucoup de ces femmes vivent en dessous du seuil de pauvreté. En fait, 60% des familles dirigées par une femme vivent en dessous du seuil de pauvreté. Mais la pauvreté ce n’est pas seulement la situation économique des femmes. Pour que les femmes sortent de la pauvreté il y a des problèmes plus structurels qui doivent être abordés.

L’inégalité des sexes n’est pas seulement influencée par le pouvoir visible, mais aussi par le pouvoir invisible, ce qui rend la tâche difficile pour les femmes de sortir de la pauvreté. Par exemple, la résistance envers les femmes qui accèdent à des postes de responsabilités ou d’autres fonctions publiques est contestée par des groupes conservateurs. Le rôle des femmes dans les secteurs informels contribue de manière significative au développement économique de l’Indonésie, mais cela n’est pas reconnu ou évalué par le système. Les ODD devraient prendre en compte toutes ces questions, et pas seulement se concentrer sur l’amélioration des revenus des femmes ou l’augmentation de leur capital. Leurs idées, leurs passions et leurs expériences ne sont pas prises au sérieux. Il n’existe aucun mécanisme pour consulter les femmes sur les ressources et la politique. Il est nécessaire de réaliser un changement général du système.

Traduction : Elodie Prenant
Source (Ben Davis et Thushara Dibley / Inside Indonesia) : Making women Visible
Photo : Alain Bachellier / Flickr

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