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De l’importance d’apprendre dans sa langue maternelle : le modèle du Cambodge

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Dans les systèmes éducatifs monolingues, la langue empêche les étudiants issus de minorités ethnolinguistiques d’accéder à une éducation de qualité.

“ Dans quelle mesure la langue maternelle est-elle importante dans un système éducatif multilingue ? ” telle a été la question que j’ai été amenée à poser à plusieurs reprises au cours des cinq dernières années en tant que coordinatrice du Groupe de Travail sur l’Education Multilingue pour l’Asie, dont les intérêts consistent à supprimer les obstacles bloquant l’accès à une éducation de qualité aux minorités ethnolinguistiques dans cette région.

L’importance d’une éducation multilingue fondée sur la langue maternelle a également été l’un des éléments clés de la politique éducative du Cambodge visant à rapprocher 24 groupes ethniques du pays marginalisés en publiant un prakas (proclamation du gouvernement) pour une éducation multilingue. En effet, en 2013, lors de la quatrième Conférence internationale sur la langue et l’éducation – qui avait pour thème “ l’éducation multilingue pour tous en Asie et dans le Pacifique – Politiques, pratiques et processus ” – le Cambodge a été reconnu comme modèle dans la région Asie-Pacifique grâce au succès de ses politiques en matière d’éducation multilingue fondée sur la langue maternelle.

Pour répondre à cette question et savoir comment cela peut changer la vie, j’aimerais toutefois commencer par expliquer la façon dont cela a changé la mienne.

Après avoir émigré avec ma famille de la Corée du Sud vers le Canada, mon premier jour d’école a été l’expérience la plus frustrante et opprimante que je n’ai jamais connue. J’étais perdue sur une autre planète où les gens parlaient une autre langue, je ne pouvais communiquer avec personne. Bien que je me sois montrée active, je suis devenue timide : l’école n’était pas un lieu amusant et je me sentais exclue la plupart du temps.

Quelques mois plus tard, j’ai commencé à faire des progrès. En utilisant mes fortes capacités en lecture et en mathématiques dans ma langue maternelle – le coréen – j’étais capable de traduire des concepts et de rattraper mon retard sur l’apprentissage en anglais. Avec l’aide des enseignants, de camarades de classe et de mes parents, j’ai lentement commencé à parler et à lever la main en classe et enfin à développer un sentiment d’appartenance à l’école et à la société canadienne de manière plus générale.

2,3 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à une éducation dans leur propre langue »

Le thème de la Journée internationale de la langue maternelle de cette année, qui a lieu le 21 février – “ L’éducation inclusive à travers et par la langue : la langue, ça compte ” – trouve une résonance toute particulière dans mon expérience. Il traite également des difficultés rencontrées par quelque 2,3 milliards de personnes à travers le monde qui n’ont pas accès à l’éducation dans leur langue maternelle et sont exclues du système par la suite. Pour beaucoup d’entre elles, les défis que j’ai rencontrés sont rendus plus ardus à cause de la pauvreté et de bien d’autres obstacles.

Le nord-est du Cambodge est le foyer de la plus forte densité de locuteurs de langues minoritaires dans le pays, beaucoup d’entre eux vivent dans des communautés isolées. La politique progressive actuelle de l’éducation multilingue fondée sur la langue maternelle du pays a dû surmonter de sérieux défis. Parmi ceux-ci, beaucoup de ces communautés linguistiques ne disposaient pas de leurs propres systèmes d’écriture normalisés, dont les experts avaient pourtant besoin avant de continuer.

Les décideurs ont, cependant, reconnu que les résultats en valaient la peine. Ils ont compris que la langue était un élément majeur dans l’intégration à la société : si les enfants ne comprennent pas, ils ne pourront pas apprendre. Malheureusement, dans les systèmes éducatifs monolingues, la langue pose de nombreux obstacles empêchant les étudiants issus de minorités ethnolinguistiques d’accéder à une éducation de qualité.

Même si ces élèves réussissent à s’inscrire à l’école, ils sont souvent incapables de suivre l’enseignement en classe et finissent par être poussés hors du système éducatif, et à être davantage marginalisés de la société.

Lorsque les barrières linguistiques sont combinées à d’autres facteurs de marginalisation tels que le sexe, l’origine ethnique, la pauvreté et l’éloignement géographique – comme c’est le cas des minorités dans le nord du Cambodge – les chances de ces enfants d’accéder à une éducation de base sont très faibles. Selon un récent rapport de l’Unesco, les enfants issus de groupes marginalisés en Bolivie, en Équateur, en Inde et au Laos, par exemple, sont deux à trois fois plus susceptibles de ne pas être scolarisés.

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