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Malaisie : la vie après Anwar

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Après la confirmation en appel de sa condamnation pour sodomie, la peine de cinq ans de prison reçue par le leader de l’opposition malaisienne Anwar Ibrahim pourrait sonner la fin de sa carrière politique.

New Mandala a interviewé l’expert de la Malaisie Dr John Funston de l’ANU College of Asia and the Pacific à propos du procès, de la condamnation et des conséquences à venir pour Anwar, pour l’opposition et pour l’avenir politique du pays.

New Mandala : Cette condamnation sonne-t-elle la fin de la carrière politique d’Anwar Ibrahim ? Pourquoi ou pourquoi pas ?

John Funston : Cette condamnation mettra vraisemblablement un terme à toute fonction politique directe d’Anwar Ibrahim, aujourd’hui âgé de 67 ans. Il va maintenant passer les cinq prochaines années en prison (40 mois fermes suivis d’une possible remise de peine pour bonne conduite) puis il devra patienter cinq années supplémentaires à sa libération avant de pouvoir briguer un mandat politique.

Néanmoins, il continuera d’influencer la vie politique depuis la prison, comme il l’avait fait lors de sa première incarcération qui a duré six ans. Il sera aussi un symbole politique fort de l’oppression gouvernementale.

Bien entendu, si l’opposition était amenée à gagner la prochaine élection (prévue pour 2018 mais susceptible d’être avancée), des moyens pourraient être mis en oeuvre pour faciliter un retour politique anticipé.

New Mandala : L’opposition saura-t-elle se remettre de la condamnation d’Anwar ?

John Funston : Certains s’attendent à ce que son incarcération favorise en réalité la victoire de l’opposition à la prochaine élection. A condition que la coalition reste soudée.

Aujourd’hui, personne n’a le profil pour rassembler et faire vivre cette coalition, d’autant plus que certains chefs du Parti Islamique de Malaisie (PAS), notamment le président du parti Ustaz Hadi, n’hésitent plus à flirter avec l’Islam radical et à étudier l’opportunité d’alliances parallèles avec le parti au pouvoir (le PAS a fait partie du Barisan Nasional de 1974 à 1978).

New Mandala : Que réserve l’avenir à l’opposition malaisienne et qui pourrait selon vous succéder à Anwar dans le rôle de leader ? Quels sont les avantages et les pièges d’une telle situation ?

John Funston : Sans la présence d’Anwar pour rassembler ses politiques et ses personnalités contradictoires, le maintien de l’alliance d’opposition sera extrêmement difficile.

La femme d’Anwar, Wan Azizah, a joué un rôle similaire par le passé et est sans doute la personne la plus à même de prendre cette place. Cependant, le PAS, et particulièrement son président Hadi, s’est récemment opposé à l’accession de Wan Azizah au poste de Menteri Besar (chef du gouvernement) de l’Etat du Selangor. Il n’y a donc aucune certitude que le parti accepte cet arrangement.

Il est quasiment certain que le candidat sera issu du PKR (Parti de la Justice du Peuple). Le Parti d’Action Démocratique (DAP) est perçu comme « trop Chinois » et le PAS comme « trop Islamique/Malais ». L’actuel dirigeant du Selangor Azmin Ali est une autre possibilité bien qu’il ait déjà la lourde tâche d’être à la tête de l’Etat le plus riche de Malaisie.

New Mandala : Nombreux sont ceux qui ont critiqué un procès monté de toutes pièces perçu comme une tentative de mettre hors-jeu la voix la plus puissante de l’opposition au gouvernement. Quelles ont été selon vous les motivations sous-jacentes à ce procès ?

John Funston : Depuis 1998, Anwar a été considéré comme la principale menace pour l’UMNO, la coalition au pouvoir. Ils ont eu raison sur ce point : les élections de 2008 et 2013 ont vu le Barisan Nasional (BN) perdre sa majorité des deux-tiers (qui lui permettait de modifier la Constitution à volonté), et en 2013, être mis en échec par le vote populaire en s’inclinant par 50,9% à 47,4%.

Tous les observateurs neutres s’accordent à affirmer que la conservation du pouvoir politique a été la principale motivation de ce procès. L’ancien Ministre de la Justice Zaid Ibrahim a ainsi remarqué que depuis l’indépendance (1957), personne n’a jamais été inculpé pour des relations homosexuelles consenties.

John Maloo, Ambassadeur des Etats-Unis en Malaisie en 1998 citait dans des écrits relatifs à cette époque le proche conseiller de Najib, Razak Baginda (aujourd’hui en exil suite à son implication dans l’affaire d’Altantuya, une ressortissante Mongole assassinée), qui affirmait à un fonctionnaire de l’ambassade : « La décision a été prise. Ils vont torpiller Anwar sans relâche. Jusqu’à ce qu’il ne puisse plus se relever politiquement. »

Peu de temps après, un responsable des Renseignements Généraux déclarait à un agent de l’Ambassade : « Nous allons continuer à lancer accusation sur accusation contre Anwar de façon à ce qu’il soit envoyé en prison pour les 100 prochaines années. »

New Mandala : Comment décririez-vous le climat politique général en Malaisie ? La démocratie est-elle devenue improbable ?

Jonh Funston : En septembre 2011, le Premier Ministre Najib avait annoncé une série de réformes qui semblaient prendre une direction démocratique, parmi lesquelles la fin d’une longue décennie d’Etat d’urgence, l’amendement de plusieurs lois répressives, l’abrogation de la fameuse Loi sur la Sécurité Intérieure et la promesse d’abrogation de la loi sur la sédition de 1948.

Cependant, les lois qui les ont remplacées ont souvent eu des vices similaires : la détention sans procès pour une période de deux ans visant les personnes accusées de « crimes graves » a été rendue possible par l’amendement de la Loi de Prévention du Crime en octobre 2013.

Lors de l’Assemblée Générale de l’UMNO de novembre 2014, suite à une vague de revendications clamant que la race Malaise était en danger, Najib a annoncé qu’il n’abrogerait pas la Loi sur la Sédition mais la renforcerait au contraire. En 2014, plus de 20 affaires de sédition ont fait l’objet d’enquêtes et de traduction en justice. Elles ont impliqué des membres de l’opposition, des ONG, des journalistes, des avocats et même des universitaires.

A la suite des mauvais résultats de 2008 et de 2013, l’UMNO s’est replié sur le renforcement de sa base électorale rurale Malaise. Cela a encouragé des discours extrêmes de la part d’organisations telles que Perkasa, Isma et Perkida invitant les Malais à craindre une prise de pouvoir par les non-Malais.

Dans un développement de mauvaise augure pour la démocratie en Malaisie, il s’est focalisé sur la préservation du présumé « contrat social » de la constitution qui garantit les « privilèges spéciaux » des Malais, un Etat soutenant l’Islam politique et la souveraineté absolue des Sultans, mais constitue en réalité une interprétation inexacte des compromis intégrés dans la constitution de 1957.

New Mandala : Pensez-vous que le gouvernement est dos au mur ?

John Funston : Il est probablement exagéré d’affirmer que le gouvernement est « dos au mur ».

L’opposition a été profondément divisée ces derniers mois, principalement pour les raisons mentionnées précédemment à propos du PAS. Le PKR a également connu de sérieuses divisions internes.

L’UMNO aussi est profondément désuni depuis que l’ancien Premier Ministre Mahatir est en froid avec Najib mais aucun successeur potentiel n’a pour le moment émergé.

Cependant, le contrôle de l’Etat (et donc de ses finances, des médias, de la sécurité, du système judiciaire, du procureur général, de la Commission électorale, etc.) dont bénéficie l’UMNO est une source de ressources qui ne doit jamais être sous-estimée.

Traduction : Elsa Favreau
Source (John Funston/New Mandala): Life after Anwar
Photo : Udey Ismail/Flickr

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