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Quelle transition démocratique en Asie du Sud-Est ?

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En Asie du Sud-Est, le mot «transition » reste ambigu. Si le pouvoir semble passer facilement de mains en mains, cette passation reste limitée à un cercle restreint. L’impunité prévaut. Et pendant ce temps-là, la société civile continue de se battre pour se faire entendre.

Comme si la décision de l’Assemblée nationale indonésienne de supprimer l’élection directe des maires et des gouverneurs de province n’était pas suffisante, la police indonésienne a interdit le droit de manifester contre cette décision lors du Forum de Bali pour la démocratie. Un triste parallèle pourrait être fait avec la junte thaïlandaise qui a justifié son coup d’Etat par le besoin de sauver la démocratie. Dans ces deux pays qui se sont pourtant battus pour vaincre le totalitarisme, les tendances actuelles au pouvoir ne sont pas de bon augure.

Depuis le début du XXIè siècle, le combat pour la démocratie en Asie du Sud-Est ne cesse de se poursuivre. Mais le chemin qui y mène reste jonché d’obstacles pour nombre de pays de la région où, depuis la fin de l’ère colonialiste, et donc depuis trois générations, on emprisonne, torture et assassine les activistes, qui connaissent bien souvent un triste sort simplement pour avoir proclamé leur croyance en la liberté.

Dans d’autres régions du monde, la démocratie est née et a pris son essor avec des transitions réelles et durables. En Argentine et au Chili, les victimes de la répression ont au moins pu obtenir justice. Quant au président du Kenya, il a été récemment traduit devant la Cour pénale internationale.

Mais en Asie du Sud-Est, le mot «transition » est bien plus ambigu. Le pouvoir passe en effet beaucoup plus facilement de mains en mains, mais cette passation de pouvoir reste limitée à un cercle restreint. Aucune tentative d’éradication de la corruption ne va au-delà des discours de façade, et si sanctions il y a, elles ne s’attaquent qu’aux petits poissons. L’impunité prévaut. Les victimes de la répression sont priées d’oublier le passé afin d’éviter d’ouvrir de vieilles blessures.

Le rôle de l’Occident

Or, en Indonésie, par exemple, les atrocités qui ont été commises à partir des années 60 ont fait deux millions de morts. Pour autant, personne n’a jugé utile ne serait-ce que de le mentionner dans la campagne présidentielle.

Quant à l’Occident, il agira souvent en défenseur de la démocratie – ou pas – en fonction de ses intérêts personnels, souvent économiques. Avec l’influence économique et commerciale de plus en plus grandissante de la Chine en Asie du Sud-Est, les Etats-Unis, dont l’objectif est de contrer l’influence chinoise supposément au nom de la liberté, ferment les yeux sur les abus de droits de l’homme afin de consolider de vieilles alliances et d’en construire de nouvelles, comme c’est le cas avec le Vietnam où le gouvernement Obama vient d’annoncer un assouplissement de l’interdiction de la vente d’armes létales.

Et pendant ce temps-là, la société civile continue de se battre pour se faire entendre. Les activistes trop démonstratifs sont jetés en prison ou portés disparus, comme on suppose que ce fut le cas récemment en Thaïlande et au Laos pour des activistes environnementaux.

L’expression publique de l’injustice ou de l’inégalité pointent souvent du doigt des pratiques assez gênantes. Un groupe de Cambodgiens a fait un coup d’éclat saisissant la Cour pénale internationale pour une affaire où le groupe accusait l’élite au pouvoir d’avoir illégalement pris possession de millions d’hectares de terrains appartenant à des Cambodgiens pauvres pour s’en approprier l’exploitation ou les attribuer à des investisseurs étrangers .

De plus en plus, des percées de lumières transpercent le voile encore sombre de la démocratie naissante. Même si en Thaïlande, la loi martiale perdure et interdit le regroupement de plus de cinq personnes (cela n’a tout de même pas empêché l’arrestation de manifestants isolés) ou si en Birmanie, où la transition démocratique est censée battre son plein, les journalistes font toujours l’objet de persécutions et sont condamné aux travaux forcés.

Même si, encore, à la fin du mois d’octobre, un tribunal en Malaisie va probablement condamner à la prison le leader de l’opposition, Anwar Ibrahim, dont le parti a remporté les dernières élections populaires (l’article date d’octobre 2014. Depuis, Anwar Ibahim a effectivement été condamné).

Ce n’est pas comme si le peuple réclamait des changements radicaux. Un ancien élu birman, lors de la conférence sur les acteurs de la société civile dans le cadre du Forum de Bali pour la démocratie, expliquait les faits en ces termes : « Ce que veut la population, c’est un gouvernement capable, efficace, accessible, concerné, réactif et, si possible, remplaçable ».

Remplaçable… C’est ce dernier point sur lequel semble se heurter la volonté des élites au pouvoir des pays de la région. Dans le meilleur des cas, le pouvoir peut être exercé de manière responsable, voire même servir les intérêts du peuple. Mais l’idée même de passation de pouvoir semble être restée lettre morte.

Traduction : Emeline Mainy
Source (Michael Vatikiotis / New Mandala) : Murky democratic dawn in Southeast Asia
Michael Vatikiotis est directeur régional Asie au Centre pour le dialogue humanitaire.
Photo : Manifestation au Cambodge en décembre 2013. Luc Forsyth / Flickr

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