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Liberté artistique : la lutte du collectif Nha San pour un espace d’expression au Vietnam

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Il était question de l’artiste Tran Luong et d’une écharpe rouge. Il n’en fallait pas plus pour que la police vietnamienne fasse une descente au centre culturel allemand de Hanoi et interrompe l’installation artistique dans un espace qui bénéficie pourtant d’une protection diplomatique.

J’ai assisté à la performance de Tran Luong dans son intégralité, sans interruption, à Berlin, loin de son pays d’origine. Je l’ai observé commenter ses lancers d’écharpe rouge et jouer joyeusement avec l’accessoire jusqu’à ce que l’écharpe noue ses mains dans son dos et qu’il soit incapable de faire le moindre mouvement. Sur une vidéo en arrière-plan, d’autres écharpes rouges flottaient librement avant de se transformer en armes heurtant la chair nue et de laisser des traces ensanglantées.

Tran Luong fait partie des artistes les plus renommés de la scène contemporaine. Il s’est produit dans de grands musées tels que le Musée d’Art National de Singapour (Singapore National Museum of Art). Mais sa contribution et son impact dépassent la reconnaissance internationale de la part de la communauté artistique. Il a été un des co-fondateurs du Nha San Studio, à l’origine de ce qui est aujourd’hui un collectif d’artistes à Hanoi qui vient juste de célébrer son 16è anniversaire. 16 n’est pas un chiffre rond qui justifierait l’organisation d’une grande fête mais le seul fait que Nha San continue d’exister mérite d’être célébré. Il a été fermé un nombre incalculable de fois et a changé de localisation à plusieurs reprises, en perpétuelle recherche d’un espace adéquat : un espace de travail mais aussi un espace de liberté s’affranchissant de l’autoritarisme du gouvernement vietnamien.

Aujourd’hui, Nha San se situe au coeur du vieux quartier de Hanoi, dans une arrière-cour, à l’écart des touristes qui déambulent à l’extérieur. Le 24 rue Ly Quoc Su est devenu un espace créatif unique de la capitale vietnamienne, entièrement géré par des bénévoles. Des jeunes d’une vingtaine d’années consacrent gratuitement une grande partie de leur temps à l’organisation d’expositions, d’ateliers et de conférences. Il n’est ici pas seulement question de liberté d’expression. A l’heure actuelle, il s’agit surtout d’un combat en faveur de l’art qui tourne malgré lui souvent à l’opposition politique. En effet, l’art contemporain a été largement mis à l’écart sous le règne du parti communiste.

L’art pour l’art était considéré comme un luxe intellectuel que le pays ne pouvait pas se permettre au moment de la révolution et de la lutte pour l’indépendance nationale dans les années 70, lorsque toutes les forces vives étaient nécessaires pour vaincre la France, les Etats-Unis et la Chine. Après le succès et l’unification de ce que nous connaissons aujourd’hui comme le Vietnam, cette posture n’a pas évolué. L’art a été un outil de propagande et l’expression de la beauté n’était autorisée qu’à but lucratif, lorsqu’il s’agissait de vendre des images vantant la beauté du Vietnam aux étrangers. La créativité n’a pas trouvé son espace d’expression, ni dans le système éducatif, ni plus tard à l’Ecole des Beaux-Arts de Hanoi. L’art est communiste, traditionnel ou non manifeste dans la société vietnamienne. Nha San s’aventure donc sur une pente glissante en offrant une éducation à l’art aux écoles et un espace d’audience aux artistes. Uyen, qui gère une grande partie des affaires de Nha San, affime qu’ils ont trouvé un moyen de travailler avec les autorités en ne travaillant pas avec elles. Nha San n’étant pas enregistrée comme une institution agréée, elle ne peut techniquement pas être fermée. Seules les activités publiques nécessitent l’obtention d’une autorisation. Néanmoins, l’inquiétude reste à l’esprit de tous ceux qui ont conscience de contester la définition officielle de l’art au Vietnam.

Avec l’ouverture économique du Vietnam, le pays ne peut rejeter la circulation des idées qui accompagne celle des biens et de l’investissement direct étranger. Uyen, diplômée du King’s College London, en est un bon exemple. Le gouvernement n’a pas encore décidé de la manière appropriée de répondre aux jeunes vietnamiens qui soulèvent des questions sur les définitions et la politique et revendiquent leur place dans la société. Les bloggeurs sont arrêtés et menacés. D’autres écrivains vivent tranquillement et ne sont dérangés qu’occasionnellement par des coups de téléphone. Les critiques à l’encontre du gouvernement sont omni-présentes dans la société vietnamienne mais elles ne semblent attirer l’attention du gouvernement que lorsqu’elle atteignent un espace d’ordre politique. Pas dans la vie de tous les jours, pas au marché ni dans les villages mais lorsqu’elles touchent aux plates-bandes gouvernementales: journaux, magazines en ligne et écrits académique sur l’histoire du Vietnam. La question des arts semble en constante négociation, ce qui explique que Nha San vive au rythme des fermetures et ré-ouvertures. Jusqu’à présent, il est l’un des rares avant-postes qui demande et obtienne un espace d’expression et gagne ainsi respect et soutien.

*L’auteur de cet article, Julia Behrens (24 ans), actuellement basée à Bangkok, est diplômée en Etudes sur l’Asie du Sud-est et en Communication environnementale. Elle a vécu deux ans dans le Nord Vietnam où elle a travaillé à temps partiel pour un quotidien et une chaîne de télévision. Elle a consacré son mémoire de Licence à l’art critique et la littérature et à la problématique de l’ouverture de la scène politique vietnamienne aux idées critiques. Au cours de sa recherche, elle a fait la connaissance de Tran Luong à Berlin et a été inspirée par son message artistique.

Traduction : Elsa Favreau
Source (Julia Behrens/Prachataï) : Free of art or freedom of art: Nha San collective’s struggle for space in Vietnam
Photo : Lap Lòe, 2012

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