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La langue nationale, nouveau cheval de bataille pour l’Indonésie

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Les nouvelles lois à l’étude vont rendre obligatoire la maîtrise de la langue indonésienne par les expatriés.

Dans un mouvement qui semble viser les nombreux travailleurs Chinois affluant dans le secteur industriel indonésien mais qui aura des répercussions sur les investisseurs locaux et étrangers, le gouvernement s’apprête à rendre obligatoire l’apprentissage de la langue indonésienne pour tous les expatriés détenteurs d’un permis de travail.

Les premières ébauches du projet de loi – qui n’ont pas encore été formellement présentées – statuent que les étrangers devront maîtriser la langue indonésienne avant la délivrance de leur permis de travail. Même si les réflexions en cours semblent converger vers une plus grande flexibilité des dispositions, les entreprises s’inquiètent de ce projet qui pourrait également viser les cadres dirigeants qui se succèdent tous les trois à quatre ans aux postes de direction.

Les chambres de commerce coréenne, japonaise, américaines et européennes ont toutes abondamment commenté cette nouvelle manifestation de nationalisme économique. Il est difficile de savoir si le ministère du Travail assouplira son projet. Néanmoins, une nouvelle version du projet indique qu’une tolérance pourrait être admise envers les expatriés déjà présents dans le pays. Ces derniers seraient autorisés à rafraîchir leur connaissance du Bahasa Indonesia (langue indonésienne) avant de passer un test officiel. Les chambres de commerce étrangères n’ont pas eu d’information sur les nouvelles règles mais une poignée de chefs d’entreprises locaux ont été consultés.

En raison de la croissance économique rapide et des problèmes du système éducatif indonésien, les entreprises locales sont souvent aussi tributaires des travailleurs expatriés que les compagnies étrangères. Les chaînes d’approvisionnement du commerce de détail, les opérations logistiques, les services d’ingénierie et bien d’autres départements des conglomérats locaux sont généralement dirigés par des experts étrangers.

La peur des Chinois

Les principaux « perturbateurs » ciblés par les fonctionnaires sont les travailleurs chinois illégaux. Dans le sillage de la crise financière asiatique de 1997 et 1998, la plupart des investisseurs étrangers ont fui l’Indonésie à l’exception des entreprises chinoises dont beaucoup ont remporté des appels d’offres grâce à leur tarifs attractifs. Les prix sur les produits de base ayant par la suite baissé, de nouvelles entreprises chinoises sont arrivées, manifestant un grand intérêt pour l’économie en croissance du pays et ses ressources naturelles.

Cette situation a frustré certains Indonésiens, dont la plupart n’ont jamais été très à l’aise face à la minorité de riches Sino-Indonésiens qui tendent à dominer les hautes sphères économiques du pays. Des dizaines de milliers de Chinois ont été tués dans les purges anti-communistes qui ont suivi la tentative avortée de coup d’Etat de 1965. Suharto, qui a accédé au pouvoir lors de ces événements, s’est appuyé sur la force économique de la minorité chinoise pour relancer l’économie nationale tout en bannissant la langue chinoise et en obligeant la plupart des Chinois à prendre des noms musulmans. A la chute de Suharto après 32 ans de pouvoir, les Sino-Indonésiens ont pris conscience de l’intensité du ressentiment en vigueur dans le pays envers leur communauté.

Les nouvelles règles envisagées concernant la main d’œuvre expatriée visent principalement le nombre croissant de travailleurs originaires de Chine continentale, dont une grande partie est suspectée de résider illégalement dans le pays. Les lois existantes bloquent normalement l’arrivée de ces travailleurs mais il n’est pas rare que les fonctionnaires chargés de les appliquer ferment les yeux en échange du versement de pots-de-vin.

Les inquiétudes de l’ASEAN

Les mesures proposées anticipent également la création de la Communauté Economique de l’ASEAN (ASEAN Economic Community, AEC) prévue pour la fin de l’année 2015, qui procédera à l’intégration économique de l’ASEAN basée sur une libre circulation de la main-d’œuvre qualifiée et du capital entre les 10 pays de la zone.

Selon une étude conjointe réalisée par l’Organisation internationale du travail (OIT) et la Banque asiatique de développement (BAD) en 2014, l’AEC pourrait générer 14 millions d’emplois d’ici à 2025 et augmenter les moyens de subsistance de 600 millions de citoyens de l’ASEAN. L’étude prévoit des bonds significatifs de productivité et de niveau de salaire après la mise en place de cette communauté, les travailleurs qualifiés étant ceux qui devraient le plus profiter de cette évolution.

Cependant, l’inadéquation entre l’offre et la demande de compétences risque de s’aggraver : plus de la moitié des emplois hautement qualifiés sur le marché seraient occupés par des travailleurs sous-qualifiés, soulignant la nécessité d’améliorer la qualité et la pertinence de l’offre éducative et de l’offre de formation pour répondre aux besoins du monde économique ; un des chantiers les plus urgents auquel devra s’attaquer le gouvernement indonésien sous la présidence de Joko Widodo.

Pour répondre aux nombreux fonctionnaires et dirigeants d’entreprises indonésiens qui redoutent le manque de préparation du pays en vue de la compétition à venir sous l’AEC, sont adoptées des mesures peu coûteuses visant à ralentir l’impact de cette communauté économique.

Règles en développement

Le décret concernant le recours à des travailleurs étrangers modifie une règle datant de 2008 qui stipule que « la capacité à communiquer en Indonésien doit être à la hauteur des compétences requises pour le poste concerné », et que si des travailleurs étrangers ne sont pas capables de satisfaire le niveau attendu, ils devront suivre une formation à la langue indonésienne.

« Nous espérons que la révision sera achevée en février de façon à pouvoir mettre en place immédiatement les tests de langue indonésienne pour les travailleurs étrangers qui souhaitent travailler en Indonésie » a affirmé le Ministre Hanif Dhakiri, cité par Antara, l’agence de presse officielle du gouvernement indonésien. La nouvelle règle imposera un test et un niveau à atteindre qui seront définis par l’Université d’Indonésie (University of Indonesia).

Il a ajouté que le gouvernement resserrerait certaines règles concernant les travailleurs expatriés en Indonésie et s’assurerait de leur application de façon à protéger la main d’œuvre locale d’un afflux de nouveaux arrivants étrangers à la recherche d’un emploi en Indonésie.

Selon les données du ministère du Travail datées d’octobre 2014, 64 604 travailleurs étrangers étaient enregistrés en Indonésie, un nombre qui a diminué par rapport à 2013 (68 957) et 2012 (72 427). La majorité de ces expatriés sont originaires de Chine continentale (plus de 15 000), suivis des Japonais (10 183), des Sud-Coréens (7 678), des Indiens (4 680), des Malaisiens (3 779) et des Américains (2 497).

Ces nouvelles règles peuvent être raccordées à une loi-cadre indonésienne qui contient des dispositions concernant la langue nationale, le drapeau, le blason et l’hymne national.

Cette disposition n’est pas la première à exiger une connaissance de la langue indonésienne de la part des travailleurs expatriés. Le même type de règle a été mise en place par le ministre de l’Energie et des Ressources Minérales pour les secteurs du pétrole et du gaz. Cependant, dans les deux cas, le niveau de compétence requis se limite à « la capacité à communiquer en langue indonésienne (Bahasa Indonesia) » sans que des sanctions claires ne soient établies dans le cas ou les travailleurs étrangers échoueraient à atteindre les exigences.

Pour sa défense, le gouvernement indonésien a fait remarquer que des stratégies similaires avaient souvent été employées dans le passé pour contourner le principe de libre circulation de la main d’œuvre dans l’Union Européenne.

« Comme d’autres pays, l’Indonésie élabore des politiques non pas pour empêcher les étrangers d’entrer, de travailler ou d’étudier en Indonésie mais pour optimiser leur arrivée de façon à ce que leur séjour soit bénéfique au pays et à eux-mêmes », a expliqué aux médias locaux Mudjiman, Président de la Commission Nationale pour la Standardisation des Professions (National Commission for Standardization of Professions).

Traduction : Elsa Favreau
Source (Lin Neumann/Asia Sentinel) : Language, next nationalist battleground for Indonesia
Photo : Wikihow.

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