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La vie d’artiste au Cambodge, au-delà de la scène

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L’idée de mener une enquête sur les salaires et les conditions de travail des artistes est née d’une nécessité, a déclaré Phloeun Prim, directeur de l’Association des Arts vivants cambodgiens (Cambodian Living Arts, CLA).

« Lorsque nous avons commencé notre programme « Plae Pakaa » (spectacle de danse au Musée National de Phnom Penh), nous avons été mis au défi de concevoir un système de rémunération équitable pour les artistes – plus de 90 personnes – et nous n’avions rien pour nous guider », a-t-il déclaré.

Cette programmation inclut des spectacles réguliers de danse et de musique traditionnelle khmère. Les échelles salariales sont nécessaires non seulement pour les artistes mais aussi pour les directeurs et les techniciens de ce spectacle, qui s’intègre dans les activités générales du CLA en faveur des artistes et de leur développement dans le pays.

En conduisant cette enquête, « nous étions vraiment intéressés par le fait de nous faire une idée des différents types de travail que les artistes obtiennent dans le pays, spécialement en dehors des ONG – du tourisme ou des emplois communautaires – afin d’obtenir une perspective plus large dans ce secteur », raconte M. Prim.

Ainsi, grâce à un financement de l’Union européenne et à la coopération des organisations artistiques, des troupes et artistes dans le pays, la première enquête sur les salaires et les conditions des artistes a été complétée par l’équipe du CLA l’année dernière.

Au total, ce sont 380 artistes, avec 84 administrateurs, dirigeants et techniciens qui ont pris part à cette enquête, qui couvre Phnom Penh et 6 provinces : Kampot, Takeo, Kandal, Kompong Cham, Siem Reap et Battambang.

Faute de ressources et de temps, seuls des artistes de scène – musiciens, danseurs, acteurs et un groupe d’artistes de cirque – ont été inclus.

L’enquête a été menée entre septembre 2013 et mai 2014 par le sociologue français Edouard Fouqueray, qui venait de terminer un projet similaire au Burkina Faso, et Chhin Vanoeun, un membre du personnel du CLA qui venait de terminer sa formation en économie et sciences politiques en Inde.

Alors qu’ils notent les lacunes de l’enquête – trop grande proportion d’artistes membres d’organismes artistiques, trop peu d’artistes provinciaux et l’absence d’artistes de cirque à l’exception de la compagnie professionnelle de Phare Ponleu Selpak – ils espèrent malgré tout que ces conclusions reflèteront la réalité.

Selon l’enquête, près de 3/4 des artistes ont moins de 30 ans et 62% d’entre eux ne sont pas mariés. 2 artistes sur 3 continuent de prendre des cours, 39% d’entre eux tous les jours et les 36% autres, 2 à 5 fois par semaine.

Un tiers des artistes a un emploi en dehors de leur activité artistique. La moitié d’entre eux exerce une profession manuelle et 45% travaillent comme commerçants, directeurs de magasins ou propriétaires d’entreprises. Les 5% restants travaillent pour le gouvernement.

Quant aux salaires, l’enquête révèle que les femmes ont tendance à gagner 2 dollars de moins par heure que les hommes, alors qu’elles travaillent 20 minutes de plus durant chaque spectacle. L’an passé, elles gagnaient en moyenne 75 dollars par mois, contre 101 dollars pour les hommes.

De plus, les artistes vivant à plus de 50km des grandes villes gagnent en moyenne 5,60 dollars de l’heure pour un spectacle tandis que leurs collègues dans les zones urbaines gagnent 7,40 dollars.

Des chiffres qui ont suscité des questions lorsque le CLA a présenté l’enquête à des organismes artistiques lors d’une réunion à l’Université Royale des Beaux-Arts de Phnom Penh.

« Une heure de spectacle ne signifie pas une heure de travail », note Kang Rithisal, directeur exécutif de Amrita Performing Arts, une organisation qui travaille avec des danseurs de formation classique pour développer la danse contemporaine.

« Une heure de spectacle signifie 3 ou 4 heures de répétitions sur plusieurs jours pour être sûr de la bonne qualité du spectacle », explique M. Rithisal. « Cela peut prendre 3, 4 ou 5 heures pour que les costumes soient cousus sur eux. De plus, avec certains costumes, il est impossible d’aller aux toilettes. Donc pendant des heures, les artistes ne boivent pas d’eau et ne mangent presque rien ».

Quand les artistes, hommes ou les femmes, portent des masques, il raconte : « Cela fait mal, c’est lourd. Quand ils dansent, ils ont besoin de beaucoup respirer, mais le masque restreint leur possibilité. »

« Donc une heure de performance signifie toutes ces choses, reprend M. Rithisal. « C’est dur pour le public de comprendre cela car la beauté du spectacle masque tout le reste, le travail acharné derrière la scène ».
Le public ne réalise pas non plus que les danseurs khmers traditionnels doivent s’entraîner dès l’enfance et ce pendant au moins 10 ans pour arriver à ce niveau d’exigence, ajoute-t-il.

Selon Kor Borin, qui dirige le département culturel de l’Institut français, l’enquête aurait dû être menée séparément entre les artistes de Phnom Penh et ceux des campagnes : « Les artistes à Phnom Penh sont des professionnels qui sont strictement artistes, c’est leur profession », explique M. Borin. « Dans les provinces, les artistes ont 2 ou 3 emplois pour survivre. Un artiste peut être chauffeur de motodop (moto-taxi) ou travailler dans les rizières et seulement monter sur scène quand il en a l’occasion ». Les artistes interrogés dans les campagnes ont peut-être ajouté les salaires de leurs autres emplois, ce qui fausse les données. D’autre part, certains artistes professionnels gagnent bien plus que la moyenne mensuelle de 101 dollars, a-t-il ajouté.

Et un défaut significatif de cette enquête est l’oubli des données concernant les artistes de cirque et les magiciens qui réalisent régulièrement des représentations dans les campagnes.

« Ce n’est pas un aperçu complet. Mais c’est normal car c’est la première fois qu’une telle enquête est menée. Pour être précise, il faudrait qu’elle soit menée sur une base régulière et avec un échantillon aussi large que possible.
« Toutefois, ce rapport sert déjà de document de référence, c’est un premier pas ».

M. Fouqueray et M. Vanoeun expliquent que mener cette enquête, même avec le soutien du ministère de la Culture et des départements culturels provinciaux, n’a pas été une tâche facile.

Dans les campagnes, ils ont rencontré des directeurs de compagnie : des artistes qui investissent dans des véhicules et des décors de théâtre, et qui mettent en place des compagnies pour présenter des spectacles là où on les engagent. Leurs acteurs et leurs équipes techniques, dont beaucoup d’entre eux jouent les deux rôles, comptent au moins 40 personnes. Ils jouent généralement pendant la saison sèche puisque leurs spectacles ont lieu à l’extérieur avec le public assis sur le sol.

« J’admire vraiment les directeurs de ces troupes », a déclaré M. Vanoeun. « Ils nous ont beaucoup aidé. Ils étaient passionnés par le projet et ont même dépensé leur propre argent pour appeler tous les artistes et leur demander de venir nous rencontrer. C’était tellement gentil ! Nous n’aurions pas pu le faire sans leur aide même en faisant de gros efforts. »

Dans un premier temps, précise M. Fouqueray, l’enquête devait se concentrer sur les salaires des artistes. Mais quand la décision a été prise de se pencher sur leurs conditions de travail et leurs besoins, des questions ont été ajoutées et la version finale contenait 60 questions. Cela a demandé du temps et de l’engagement pour remplir ce questionnaire, a-t-il ajouté. De plus, malgré l’anonymat des questionnaires, les questions concernant les revenus ont mis de nombreux artistes mal à l’aise.

Les différences entre les conditions de vie des artistes sont devenues évidentes lorsque des sujets comme Facebook, Youtube et l’usage de l’ordinateur ont été abordés ; certains artistes habitant à la campagne ne peuvent pas se permettre d’acheter un ordinateur et ne sont pas familiers d’Internet contrairement à leurs homologues de Phnom Penh ou les membres des organisations artistiques.

Questionnés sur les lieux de leurs spectacles ces six derniers mois, 37% des artistes ont répondu qu’ils s’étaient produits lors de mariages, et 38% dans des hôtels, des bars et restaurants.

Cependant, à Siem Reap, ville où l’industrie du tourisme génère des millions de dollars de revenus au gouvernement chaque année, les artistes gagnent moins que la moyenne nationale puisque 55% d’entre eux touchent moins de 100 dollars par mois.

Les hôteliers et restaurateurs qui paient mal les troupes de danse, peuvent forcer les directeurs de ces troupes à prendre des jeunes danseurs sans formation à la place de danseurs expérimentés, a expliqué M. Rithisal de Amrita Performing Arts.

« Les entreprises ne réalisent pas, mais en faisant cela, elles contribuent à baisser la qualité des arts dans ce pays », a-t-il dit. « J’appellerai cela la responsabilité culturelle du chef d’entreprise ».

Pour un suivi de cette enquête, le CLA a prévu d’organiser une rencontre en début d’année entre des représentants d’artistes et des chefs d’entreprise pour discuter de ces conclusions et évoquer une collaboration entre les deux secteurs, a dit M. Prim.

Plus tôt cette année, le ministère de la Culture a rendu public la première « Politique nationale de la culture ». Parmi les objectifs, cette politique stipule « promouvoir le Cambodge… comme un centre des arts du spectacle… et la création d’emplois dans le domaine de la culture ».

« Un des aspects les plus critiques pour les artistes est d’avoir des possibilités de jouer en public et d’être payé convenablement », a déclaré Olivier Planchon, qui a récemment démissionné de son poste de directeur de l’Institut français. « C’est un domaine dans lequel le ministère de la Culture pourrait jouer un rôle réellement positif et utile. »

Traduction : Elodie Prenant
Source (Michelle Vachon / Cambodia Daily): Beyond the stage
Photo : Céline Boileau

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